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Un peu de solitude pour mieux vivre avec les autres

La solitude pour se retrouver, pour créer et inventer et se recentrer

Par Frédéric Duriez , le 24 septembre 2018

L'injonction à collaborer, à créer du lien social est forte. Affirmer que l'on aime la solitude n'est pas le meilleur argument pour décrocher un job. Et d'ailleurs, même seuls, nous consultons les réseaux sociaux. Au milieu de nulle part nous cherchons du wi-fi. Pourtant, des auteurs nous rappellent les vertus de la solitude lorsqu'elle ne coupe pas définitivement des autres, tandis que d'autres nous invitent à "débrancher" de ce qui nous connecte au bruit du monde.

Peut-on encore être seul au 21ème siècle ?

Paolo Cognetti est un auteur italien. Dans le garçon sauvage, il nous raconte son expérience dans le Val d'Aoste. Parti pour se retrouver et écrire, il découvre rapidement que l'on n'est jamais seul. Dans les espaces les plus reculés, nous sommes entourés des traces de ceux qui nous ont précédés. Il n'y a plus d'endroit dans le monde qui n'ait été exploré par d'autres humains, et ils ont souvent laissé des objets, des détritus ou des modifications plus profondes sur notre environnement. Plus encore, la solitude qu'il ressent lui ramène en mémoire les récits d'auteurs comme Thoreau, Krakauer ou McCandless qui ont eux aussi raconté des expériences de retrait du monde.

Le premier réflexe de quiconque prétend avoir découvert un espace rare et inconnu est de partager sur les réseaux sociaux ou d'appeler ses amis... lorsque la technique le permet. Il se trouve alors en communion avec ceux qui l'ont précédé, et de ceux qui n'ont pas entrepris le voyage. Le nouvel explorateur rêve de "like" sur Instagram et d'échanges avec sa communauté.

Ce n'est pas le cas de Paolo Cognetti. Il va rapidement percevoir une vie humaine autour de lui, échanger des services et des amabilités, s'occuper du chien d'un voisin, cuisiner et partager ses repas avec un autre solitaire... C'est un paradoxe des personnes qui recherchent la solitude... c'est qu'elles finissent par se retrouver.

Paolo Cognetti

L'ironie du livre est donc qu'une quête de solitude aura amené Paolo Cognetti à créer de nouveaux liens...

Pour bien vivre en société : des temps de solitude

Olivier Remaud présente une première vision de la solitude souvent liée à une expérience de l'extrême : des paysages arides, une chaleur ou un froid intense, des éléments contre lesquels il faut lutter. Des explorateurs et aventuriers racontent que cet environnement leur a permis de trouver la paix, la tranquillité, la quiétude. Il s'agit de se délester d'un carcan social et de ses habitudes. Mais cette solitude est aussi un moment de souffrance physique.

D'autres ont insisté sur une communion avec la nature et l'environnement. La solitude permet de s'ouvrir à l'émerveillement, de s’oublier soi-même et d'être entièrement dans le présent.

Mais Olivier Remaud ne développe pas une idée romantique ou absolue de la solitude.  Elle peut aider à se reconstruire, mais elle peut aussi détruire quiconque n'y serait pas préparé. Les expériences que nous retenons de la littérature sont rarement extrêmes : Henry David Thoreau passait régulièrement de sa cabane sur le lac de Walden au village de Concord, où il se retrouvait en société. Montaigne s'isolait dans sa bibliothèque, mais restait très informé des affaires de la cité. L'espace de solitude est une arrière-boutique, indispensable mais pas définitivement fermée !

“Il se faut réserver une arrière-boutique toute nostre, toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude.”

Même le héros de Into the Wild, McCandless, croisait d'autres personnes, prévoyait de rentrer chez lui et de mener une vie classique.

Mais il semble que tout art, toute réflexion personnelle et tout travail d'écriture requiert une dose de solitude. Olivier Remaud cite Glenn Gould :

 "J'ai toujours eu cette sorte de sentiment que pour chaque heure passée avec d'autres êtres humains, vous avez besoin d'un nombre ""x" d'heures tout seul".

Olivier Remaud prend bien garde à distinguer solitude et isolement. Le second terme renvoie à une situation qui n'est pas choisie ou qui se veut définitive. L'isolement est le signe ou la cause d'un mal être plus qu'un moyen de se construire.

Les trois ingrédients du bon usage de la solitude

À trop s'occuper des autres, on s'oublie soi-même. En bon médecin, Johan Goerg Zimmermann prône une version équilibrée de la solitude et de la vie en société. La solitude oblige à être "auteur" de sa vie. Elle forge le caractère, évite les dissipations et permet de se reposer des agitations de la société.
 
Mais Zimmermann sait également que la solitude a parfois un effet opposé, les personnes susceptibles, persuadées d'avoir raison se renforcent dans leurs convictions. L'expérience des réseaux sociaux confirme son intuition près de 250 ans plus tard. Certains internautes seuls face à leur ordinateur expriment des pensées ruminées sans qu'elles aient été confrontées à un minimum de contradiction. Mais ce qui est nouveau, c'est que, quelle que soit l'idée saugrenue qui nous portons en nous, nous trouverons quelqu'un, et sans doute plusieurs personnes, pour la partager. Et le docteur Zimmermann nous donne une ordonnance pleine de bon sens :
 
Tempérer les inconvénients de la solitude par la fréquentation du monde, comme aussi ceux de la société par la solitude.
 
Société et solitude sont indissociables. Olivier Remaud nous dit que l'humanité, la liberté et le détachement sont les ingrédients d'une philosophie de la solitude volontaire :
 
Il faut chercher à se faire aimer de tous les hommes, s'abstenir seulement de courber le front devant personne et savoir quitter le monde de son plein gré, sans le fuir.

Parmi de nombreux auteurs cités dans "Solitude volontaire", Henri David Thoreau confirme : la solitude et la nature permettent "un pas de côté", un détour nécessaire pour penser par soi-même.

Pas de solitude sans débrancher

En 2018, les auteurs que cite Olivier Remaud nous conseilleraient de débrancher les machines sur des périodes assez longues, comme le propose régulièrement Sylvain Tesson. Montaigne dans sa tour ne serait plus très seul ! Son smartphone lui rappellerait en permanence que quelqu'un quelque part attend une réponse de sa part. Lui-même pourrait être tenté de partager et d'échanger ses réflexions, comme ces intellectuels contemporains qui se laissent enliser dans d'interminables et stériles débats sur Twitter...

Montaigne à l'appareil, j'écoute

Mais gageons qu'il aurait aussi su se défendre contre cette économie de l'attention, pour reprendre l'expression de Yves Citton. Nos moments d'attention, nos interactions sont de l'or pour ceux qui font commerce de nos données. Tout ce qui leur pemet de nous bousculer, de nous "distraire", pour eux est bénéfique. Et s'isoler pour passer un coup de fil, c'est le contraire de ce que propose Olivier Remaud ou de ce que tente de vivre Paolo Cognetti.

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources :

Olivier Remaud, Solitude volontaire éd. Albin Michel, novembre 2017
https://www.decitre.fr/ebooks/solitude-volontaire-9782226426703_9782226426703_16.html

Sébastien Le Foll, Du bon usage de la solitude article paru dans le Point, 29 décembre 2017
http://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/sebastien-le-fol-du-bon-usage-de-la-solitude-29-12-2017-2183019_1913.php

Paolo Cognetti, le garçon sauvage, éditions 10/18 - 2018 traduit de l'italien par Anita Rochedy
https://www.decitre.fr/livres/le-garcon-sauvage-9782264070081.html

Jean-Marie Durand "Seul avec tous : la solitude comme rempart contre l'isolement", les Inrocks - novembre 2017
https://www.lesinrocks.com/2017/11/13/idees/seul-avec-tous-la-solitude-est-un-rempart-contre-lisolement-111008349/

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