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Allons voir chez les grecs

Le grec ancien, langue vivante !

Par Frédéric Duriez , le 02 octobre 2018

Beaucoup de livres consacrés au grec ancien multiplient les tableaux de conjugaisons et de déclinaisons. Peu tentent de nous faire comprendre les nuances portées par cette langue, et la plupart oublient de nous faire ressentir sa beauté ou les jeux de rythmes et de sonorité qu'elle permet.

Jacqueline de Romilly, Monique Trédé et plus récemment Andrea Marcolongo ont tenté de faire découvrir le grec à ceux qui ne l'ont pas appris, à travers la vision du monde qu'il véhicule et les auteurs qui en révêlent la beauté.

"C’est des qualités exceptionnelles de cette langue qu'il sera ici question, non pour en enseigner les formes et les règles, mais pour en dire les beautés".
(Jacqueline de Romilly et Monique Trédé, petites leçons sur le grec ancien, Éditions Stock - 2008)

Andrea Marcolongo a publié la langue géniale dans son édition française en 2018. Elle  apporte un enthousiasme et une passion joyeuse, sans érudition forcée ni pédantisme. Elle communique une envie de découvrir cette langue et mêle ses explications à sa propre histoire. Son livre est un succès  dans plusieurs pays. Ses apparitions dans les librairies et les émissions littéraires attirent de nombreux lecteurs et démontrent un intérêt réel pour cette langue. L'incontestable talent de conteuse de Andrea Marcolongo y contribue largement. Le lien affectif dont elle témoigne avec cette langue aussi. L'éditeur nous présente d'ailleurs son livre comme une "déclaration d'amour".

Comme d'autres passionnés nous ont donné envie de découvrir l'astrophysique, les mathématiques, la biologie ou la préhistoire, l'auteure éveille notre désir de dépaysement dans l'espace et dans le temps, à travers une langue qu'on dit morte !

La langue géniale part de l'hypothèse souvent fondée que la grammaire, les conjugaisons, les déclinaisons sont peu attractives pour un premier rapport avec une langue... Combien sont morts d'ennuis et se sont découragés face aux manuels classiques ?

death by grammar

L'auteur nous propose au contraire de bousculer nos cadres de référence et de découvrir des nuances (mot qu'elle cite en français) qui nous incitent à penser différemment.

Des finesses de sens

Selon Andrea Marcolongo en effet, les Grecs n'utilisaient pas les mêmes catégories que nous pour penser le monde. Ainsi, le futur était peu employé. Les Grecs s'intéressent peu au temps, mais mettent l'accent sur l'enchainement des causes et des conséquences. Ils accordaient peu d'importance à la question "quand", et se concentraient sur le "comment". "Le grec privilégiait le processus de l’action et le ressenti du locuteur à son égard." dit-elle dans une interview accordée au magazine Télérama. Ainsi l'aspect du verbe nous précise si on évoque le début de l'action, son déroulement, ou son accomplissement.

Andrea Marcolongo nous donne d'autres exemples de spécificités de la langue grecque.

Le duel, qui n'est ni un singulier ni un pluriel, nous oblige également à sortir des cadres de notre langue. Il peut faire référence à un couple, à deux amis comme à deux ennemis.

L'optatif est un mode qui distingue les désirs réalisables de ceux qui seraient impossibles à réaliser. C'est un mode intime, qui introduit de la subjectivité dans la langue en situant l'auteur de la phrase par rapport à ce qu'il aimerait. Des traductions approximatives seraient "comme j'aimerais que" ou "Ah si je pouvais...".

Un dépaysement dans le temps et dans l'espace

Une langue fonde le rapport au monde. Elle oriente, elle rend visible, elle fait apparaître des nuances, en estompe d'autres, elle met en forme sans enfermer, d'autant qu'elle se réinvente à chaque instant.

"Une langue n’est pas entièrement responsable des œuvres qui s’inscrivent en elle. Mais elle ne leur est pas étrangère. Sans être la cause directe de ce qui se dit dans sa syntaxe, son vocabulaire ou ses formes singulières, elle configure un apport au monde, espace de pensée et de sensibilité. " nous dit Roger-Paul Droit., lui aussi séduit par la langue géniale.

Néanmoins, l'apprentissage du grec vient réenchanter notre monde, en nous faisant paraître étrange ce qui nous est familier. Découvrir des nuances est un premier pas pour s'exprimer avec davantage de finesse. L'apprentissage des langues anciennes, outre son caractère plaisant, est un entrainement utile à la construction syntaxique, à l'argumentation, et à la structuration d'un texte.

Andrea Marcolongo - la langue géniale

Un apprentissage de la rigueur

Andréa Marcolongo affirme également son goût pour le travail et l'analyse des textes. Elle s'insurge contre une pédagogie mécaniste, qui ne s'inquiéterait pas du plaisir que prendraient les élèves dans la découverte des textes.

Impossible de ne pas faire le rapprochement avec Jacqueline de Romilly. Cette auteure, membre de l'Académie française a écrit plusieurs livres consacrés à la langue grecque, à sa beauté et à ses nuances, sans nous noyer dans des tables de conjugaison.

Dans Petites leçons sur le grec ancien publié en 2008, Jacqueline de Romilly et Monique Trédé évoquaient déjà le rapport au temps si différent du nôtre en insistant sur l'utilisation du parfait, qui indique qu'une action se termine. Les auteures nous rappellent que l'ordre des mots importe peu, du fait des déclinaisons. Cette particularité grammaticale permet une économie de mots et des effets de style... mais représente un casse-tête pour les traducteurs. Ce livre nous donne ainsi à découvrir les choix que doit faire un.e traducteur/trice à chaque phrase et chaque paragraphe.

Jacqueline de Romilly  et Monique Trédé

Les auteures s'enthousiasment aussi pour le mode "moyen", situé entre l'actif et le passif, qui exprime l'engagement du sujet par rapport à l'action. Elles nous montrent comment tous les petits mots γαρ, καί permettent de rythmer un  texte, et d'apporter des variations de sens que nous peinons à traduire. Porté par un style limpide, de nombreux exemples et une véritable réflexion sur la traduction, c'est un livre court, dense, mais accessible à tous ceux qui n'ont pas de connaissance de la langue.

A quelques années d'intervalle, ces auteures nous montrent la force du lien affectif dans un apprentissage. Apprendre le grec, comme tout autre apprentissage, c'est d'abord vivre une expérience, faire une rencontre avec un système de pensée, des auteurs, des professeurs. C'est de là que peut partir l'envie nécessaire pour se plonger dans les grammaires et les dictionnaires.

Quand, en 2008, le succès passait essentiellement par quelques émissions et chroniques littéraires, la réussite d'Andrea Marcolongo se construit aussi sur les réseaux sociaux et les vidéos de ses interventions.

Illustrations : Frédéric Duriez

Sources

Andrea Marcolongo : La langue géniale : 9 bonnes raisons d'aimer le grec traduction Béatrice Robert-Boissier - Les belles lettres - 2018
https://www.decitre.fr/livres/la-langue-geniale-9782251447810.html

Jacqueline de Romilly, Monique Trédé- Petites leçons sur le grec ancien, Stock, octobre 2008
https://www.decitre.fr/livres/petites-lecons-sur-le-grec-ancien-9782253129127.html

Roger-Paul Droit "Philo veut dire "j'aime" posté le 15 février 2018, consulté le 30 septembre 2018
http://rpdroit.com/2018/02/15/philo-veut-dire-jaime

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