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Se former, se développer, se réparer. Jusqu'où ?

Un voyage extrême dans le développement personnel

Par Frédéric Duriez , le 29 octobre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 30 octobre 2018

Le sort de l'humanité est proche de basculer. Les robots gagnent en force, en rapidité et en habileté, les intelligences artificielles grignotent nos domaines de compétences et chaque palmarès de type PISA place nos pays parmi les moins performants.

Il est temps de se reprendre et dans ce champ concurrentiel augmenté, il n'y a pas d'autre choix que de se former, encore et toujours pour faire face aux changements et aux défis...

un futur incertain !

Des auteurs nuancent avec humour cette énergie désespérée que nous consacrons à nous perfectionner, en termes de compétences et de savoir-faire relationnels.

La formatite, quand se former tourne à la maladie...

Michel Perreault est un sociologue canadien. Le livre qu'il a publieé en 2011 porte un titre en forme de cri désespéré : "Je ne suis pas une entreprise !"

Selon l'auteur, nous serions victimes de corponoses, c'est-à-dire de maladies des entreprises transmissibles à l'homme, comme les zoonoses se propagent des animaux aux humains. La corponose se traduit par la croyance que tout problème peut se résoudre par la combinaison de trois actions.

  • la gestion
  • la communication
  • la formation.

Sur le premier point, il suffit d'écouter le glissement linguistique de ces dernières années. Tout se gère : le stress, la communication avec les autres, les émotions, le temps, les problèmes, la douleur, le poids...  Doser les paramètres, identifier les éléments sur lesquels j'ai prise, fixer des objectifs, organiser des tableaux de bord, sont autant de symptômes de la gestionite, grande consommatrice d'applications numériques.

Le deuxième concerne la "promotite". Les salariés, les travailleurs indépendants, les demandeurs d'emploi mais aussi les instagrameurs, youtubers et autres utilisateurs de réseaux sociaux sont invités à se penser comme des marques, à faire du "personal branding" et à se vendre grâce aux outils classiques du marketing et de la promotion.

Mais c'est surtout le troisième point qui nous intéresse. La formatite est la pathologie transmise de l'entreprise à l'homme et qui lui fait croire qu'il doit se former en permanence pour évoluer ou juste se stabiliser et que la formation, voire le développement personnel, peuvent nous aider à dépasser nos problèmes.

Marianne Power et le développement personnel

S'il est un  domaine où la soif de progression est importante, c'est celui du développement personnel. La confiance en soi, l'assertivité, la maîtrise des émotions, du temps, des relations avec les autres occupent des rayonnages entiers dans les librairies. Des applications prennent aussi le relais et nous distillent des messages positifs et des préceptes pour une vie meilleure. Plus d'une dizaine de ces applications existent ainsi autour du livre de Covey, les sept habitudes de ceux qui réussissent tout ce qu'ils entreprennent.

Marianne Power a souhaité les tester. Elle a lu un best-seller par mois et elle a mis en pratique ses enseignements. Elle nous livre avec sincérité, mais aussi avec humour, les résultats des exercices spirituels ou physiques que les gourous lui ont proposé.

Marianne Power commence avec «Tremblez, mais osez» de Susan Jeffers. Elle en extrait quelques exercices. Par exemple, elle fait la liste des choses qui lui font le plus peur, et s'engage devant ses amis à les entreprendre. Susan Jeffers prétend que nos peurs se décomposent en trois étapes. Nous craignons de réaliser l'action, d'échouer et de voir ainsi notre égo souffrir notamment face aux autres et enfin nous avons peur de ne pas supporter de nous trouver mauvais...  De ce fait, nous renonçons à un certain nombre d'actions. Ces renoncements d'apparence insignifiante finissent par peser. Tenter ce qui nous effraie doit nous aider à prendre de la distance face à nos peurs, à les accepter et à ne plus les vivre comme des freins.

Pour Marianne Power, la liste comportait des activités de prise de parole en public, aborder des inconnus, faire un créneau (stationner sa voiture en parallèlle), et même poser nue face à des artistes.

oser poser

Susan Jeffers nous encourage à user et abuser des messages positifs, formulés à la voix active et au présent de l'indicatif. C'est semble-t-il un point commun de beaucoup de ces livres que notre auteur a choisi de lire.

L'intrépide Marianne Power a découvert qu'elle prenait du plaisir à parler face à un groupe, à faire rire et que l'on pouvait aborder les personnes dans la rue sans s'effondrer. Son créneau se solde par une roue sur le trottoir, mais elle en est plutôt fière. En revanche, la séance de pose a eu moins d'effets positifs sur son ego.

D'autres livres auront moins convaincu sur Marianne Power. Ainsi, l'un d'eux se contente de ressasser que "vouloir c'est pouvoir". Ses idées clés tiendraient sur un post-it. À en croire notre cobaye volontaire, le livre n'enrichit que son auteur. Un mélange de concepts scientifiques mal maîtrisés, d'auto-biographie et de success-stories vient étayer des affirmations creuses.

D'autres sans prétention intellectuelle trop poussée ont leur effet malgré des recettes très simples. Ainsi, un auteur nous encourage à nous répéter "rien à f---" face aux situations qui en d'autres temps nous déstabilisent.

Rien à f---

Outre l'effet de défoulement que l'expression procure, elle invite selon l'auteur à prendre du recul, à considérer qu'un échec n'est pas un drame et qu'il est donc possible d'oser, d'aborder nos projets sans nous raidir dans l'angoisse de problèmes à venir.

Comme cet autre auteur qui prescrit à ses lecteurs de prendre un refus par jour, beaucoup de ces livres invitent à relativiser l'échec, à se désensibiliser de nos peurs comme on le ferait d'un allergène. Ils nous incitent à être dans le présent, ou comme Eckhart Tolle, à garder la maîtrise des voix qui nous ramènent au passé ou nous projettent dans des spéculations sur le futur.

Marianne POWER poursuit sa quête et trouve parfois des réponses ou des discours qui la touchent, ou qui portent une originalité.  Mais tous ces livres, ces exercices, ces séminaires qui visent la réussite plus que le bonheur la transforment progressivement. Elle finit par se brouiller avec une de ses meilleures amies, qui l'avait pourtant soutenue dans ce projet. Mais un gourou aide à relativiser ce qu'a affirmé le précédent, et finalement, les meilleurs préceptes viennent de sa mère, de ses amis et de ce mystérieux homme grec rencontré dans le mois "un refus par jour"...

Marianne Power croise ainsi quelques charlatans et beaucoup de livres écrits sur la seule base d'une expérience personnelle et de quelques références relookées. Orientés pour la plupart vers une réussite matérielle rapide ou un bien-être individuel, ces livres sont sans doute un autre symptôme de la corponose dont parle Michel Perreault.

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

Michel PERREAULT Je ne suis pas une entreprise ! Guide de survie personnelle pour le XXI siècle Editions La Découverte, 2011

Marianne POWER Help me ! Comment le développement personnel n'a pas changé ma vie Stock 2018

Les 7 habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu'ils entreprennent - Stephen Covey
https://www.decitre.fr/livres/les-7-habitudes-de-ceux-qui-realisent-tout-ce-qu-ils-entreprennent-9782290057926.html

Tremblez, mais osez - Susan Jeffers
https://www.decitre.fr/livre-audio/tremblez-mais-osez-1-cd-audio-mp3-9782895174691.html

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