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Quand l'autocensure bloque la créativité d'un groupe, et comment s'en sortir ?

Comment faire pour que le groupe ne soit pas moins bon que la somme de ses participants ?

Par Frédéric Duriez , le 28 janvier 2019

Pour être créatif et prendre des décisions à la fois inventives, adaptées et raisonnables, rien ne vaut la réflexion de groupe, d'où la popularité des remue-méninges (brainstorming) et des réunions de pilotage. Beaucoup en sortent avec un sentiment mitigé mais peu oseraient remettre en cause le principe. Pourtant des chercheurs ont montré que des jeux d'image personnelle, d'autocensure et de dynamique de groupe venaient parfois rendre inefficaces les techniques de créativité. Heureusement, des antidotes existent !

Des remue-méninges parfois figés

Quand le publicitaire Osborn invente la méthode du «brainstorming» dans les années 50, il la popularise à travers une image forte. Le terme se traduit littéralement par « tempête dans un cerveau ». Le principe que personne n’ose contester est le suivant : les contributions spontanées d’un groupe hétérogène sont autant de stimulation pour mon propre esprit, elles m’amènent à produire d’autres idées, qui à leur tour viendront allumer des étincelles dans les esprits des autres participants. Ensemble, on est donc plus créatifs et efficaces.

Et la recette est simple, puisque la méthode ne comporte que quelques règles :

  • Séparer la critique de la production,
  • Rester bienveillant,
  • Privilégier la quantité sur la qualité, etc.

Et pourtant, la recette ne prend pas toujours. Dès les années 50, Donald Taylor découvre que le remue-méninges est parfois moins efficace qu’une recherche créative isolée. Des chercheurs se sont succédés pour aboutir aux mêmes constats : un groupe est moins productif que la somme de ses participants, notamment en raison des jeux de censure et d’autocensure.

Ainsi, lorsque la formulation d’idées s’appuie sur un tour de table, les participants restent concentrés sur leur idée en attendant leur tour de parole. Cela mobilise leur mémoire de travail. Et celle-ci n’est à nouveau disponible que lorsqu’ils se sont exprimés. En attendant de « libérer » leur idée, ils ont eu une écoute moins attentive et ont bloqué toute nouvelle idée qui aurait pu faire tomber aux oubliettes la première.

Le blocage peut être lié au mécanisme de la mémoire et à l’organisation de la prise de parole. Mais les représentations jouent un rôle également. Ainsi, si on présente les autres participants d’un remue-méninges comme des « experts », l’image de soi, le sentiment de pouvoir apporter au groupe ou non vont jouer dans la quantité des échanges.

Enfin, les participants peuvent réduire leur effort et leur contribution parce qu’ils ont le sentiment que leur production sera noyée dans celle du groupe et qu’elle ne sera pas perçue. C’est l’image des « tireurs de corde ». On observe régulièrement que lorsqu’un groupe s’exerce au tir à la corde, certains compétiteurs ne fournissent pas un effort maximum. Ils s’engagent moins que si l’épreuve consistait à se mesurer seul à une autre personne...

quand le brainstorming produit peu

Dans un environnement qui porte des enjeux économiques, d’image ou de pouvoir, ces phénomènes sont encore plus importants. La catastrophe de Challenger, en 1986 illustre toute une série de mécanismes de censure, d’autocensure ou plus simplement d’inhibitions. Rappelons que l’accident est lié à des joints toriques dont les performances sont plus faibles lorsque les températures sont basses. Malgré la météo, le lancement a été maintenu, et une succession d’événements a entraîné l’accident.

L’Amérique connaît alors un choc énorme. Il y avait tant de physiciens et d’ingénieurs talentueux autour de ce projet qu’on s’est étonné que personne ne se soit inquiété des performances des joints par grand froid. Mais rapidement, les enquêteurs ont découvert qu’au contraire, quelques voix s’étaient élevées pour signaler le risque, et n’avaient pas été entendues ; d’autres avaient pensé au problème, mais n’avaient rien osé dire de peur de se ridiculiser. Un responsable avait même refusé de signer une autorisation, mais son refus a été contourné par la signature de son supérieur. L’enjeu était trop important !

Christian Morel affirme que les décisions absurdes résultent de deux causes principales : le silence et la confiance excessive. Lors d’une réunion décisive pour le lancement de la navette Challenger, plusieurs ingénieurs se sont tus parce qu’un autre ingénieur avait déjà évoqué le problème de joint. Les inquiétudes ont été murmurées alors qu’il aurait sans doute fallu les crier. C’est un paradoxe des relations humaines qu’il souligne. Pour vivre ensemble, nous avons besoin de relations policées où nous maîtrisons nos émotions et notre spontanéité. Mais ce savoir-vivre souvent indispensable peut aussi être fatal.

la catastrophe de Challenger

Ainsi, dans un environnement stressant, et en présence de personnes charismatiques ou autoritaires, les participants adoptent un comportement moutonnier. Ce qui diverge de la pensée du groupe s’exprimera plus difficilement. Mais le fonctionnement des groupes peut parfois surprendre. Dans certaines circonstances, ils peuvent amener les participants à limiter leur prise de parole et à adopter des décisions mesurées, ils peuvent aussi parfois se polariser, et proposer des actions radicales.

Trois hypothèses selon Dominique Oberlé :

  • La théorie des arguments persuasifs : au cours des échanges, les participants vont entendre des arguments favorables à leur position, qui vont encore renforcer leur point de vue, et les encourager à le défendre davantage.
     
  • La théorie de la comparaison sociale : ils perçoivent une approbation sociale lorsqu’ils formulent leurs arguments, ce qui les encourage à aller encore plus loin.
     
  • La théorie de l’autocatégorisation : les participants expriment ce qu’ils pensent être la position du groupe, par opposition à d’autres groupes, plutôt que de préciser leur opinion personnelle. Pour se différencier d’autres groupes, ils adoptent une formulation plus tranchée.

Les fils de discussion sur les réseaux sociaux sont une illustration de cette surenchère, pour attirer l’attention, recevoir de la reconnaissance, ou se distinguer fortement d’autres groupes.

trois moutons se censurent

 

Alors, comment faire pour qu’une réunion qui vise la créativité ne s’embourbe pas ?

Les observations précédentes, qui vont parfois à l’encontre de nos représentations nous invitent à respecter certaines règles pour qu’un groupe soit créatif. 

  • La prise de parole doit être libre. Il est préférable de se couper la parole et de submerger l’animateur ou la personne qui prend en note, plutôt que de voir chacun attendre son tour de parole.
     
  • Les décisions se prennent autour d’informations partagées, certaines étant connues de tous, certaines étant amenées par un individu, à partir de ses connaissances spécifiques. La personne qui anime doit donc rassurer et encourager le partage d’informations, qui ne va pas de soi. Car certaines informations sont parfois amenées au compte-gouttes, parce qu’elles représentent un pouvoir pour qui les détient...
     
  • Pour que les participants ne soient pas intimidés parce qu’ils s’estiment moins compétents, on évitera de commencer une réunion par un tour de table où chacun égrène les éléments de son curriculum vitae.
     
  • Passer par l’écrit est une autre solution. Des applications comme Lino ou Framemo permettent des échanges en temps réel, en gardant éventuellement l’anonymat des réponses. Eva Delecroix propose des solutions plus simples, à partir de feuilles de papiers et de crayons de couleurs différentes, chacun est invité à prendre connaissance des contributions des autres et à produire à partir ce qu’il lit. Un bon remue-méninges est en effet un remue-méninges où on parle, mais aussi un remue-méninges où on s’écoute. Elle cite une expérience où les participants ont été informés qu’ils devraient faire une synthèse des idées retenues à l’issue de la réunion. L’écoute a été meilleure, tout comme la prise de parole.

Les situations évoquées dans cet article montrent comment l’autocensure peut inhiber la créativité, rendre un groupe inefficace, faire prendre des décisions absurdes à un groupe ou l’empêcher de voir un danger.

Néanmoins, l’autocensure est aussi un système de régulation bien utile. À quoi ressembleraient les relations humaines si chacun s’exprimait sans réserve ? Les réseaux sociaux nous en donnent un avant-goût, pas toujours pour le meilleur. Sylvie DUCAS nous expose les nombreuses situations où un écrivain est amené à se censurer ou à accepter les coupures qu’on lui impose. Mais elle montre aussi que la difficulté à parler de soi, à citer nommément des personnages dans une biographie ou à évoquer clairement une situation peut devenir un ressort de créativité, d’invention et de métaphore. 

Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

Christian MOREL Les décisions absurdes (Tome1), Sociologie des erreurs radicales et persistantes - 2e édition Gallimard Folio Essais, 2004
http://www.christianmorel-sociologue.fr

Alex PASTERNAK - « How Challenger exploded, and other mistakes were made"  juin 2014
https://motherboard.vice.com/en_us/article/qkvvg5/how-mistakes-were-made

Dominique OBERLÉ « Le groupe en psychologie sociale », revue Sciences Humaines, 
Mai 1999

Dominique OBERLÉ "Bien raisonner ensemble s’apprend" Cerveau et psycho n+78, juin 2016

Sylvie DUCAS, « Censure et autocensure de l’écrivain », Ethnologie française, 2006/1 (Vol. 36), p. 111-119.
https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2006-1-page-111.htm

Estelle MICHINOV "Quand l’intelligence vient au groupe"  Cerveau et psycho n° 78, juin 2016

Eva DELACROIX "Comment ne pas rater son brainstorming ?" Cerveau et psycho n° 78, juin 2016

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