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Publié le 23 février 2022 Mis à jour le 23 février 2022

L’art de traduire les futurs plausibles

Lorsque les traducteurs connectent des univers science-fictionnels

Panorama urbain embrumé laissant transparaître un objet volant non-identifie et une tour Effel au milieu de monuments futuristiques

On ne connaît pas complètement une science tant qu’on n’en sait pas l’histoire.

Auguste Comte — Philosophe (1798-1857)

La novlangue, traduit de l’anglais « Newspeak » est la langue officielle du pays Oceania dans lequel se déroule l’œuvre de science-fiction de George Orwell 1984 publiée en 1949. Cette langue est une simplification extrême du lexique et de la syntaxe de la langue dont le but est de rendre impossible l’expression et l’émergence d’idées subversives ou critiques au sujet de l’État. Le terme de novlangue s’est maintenant émancipé de la dystopie dans laquelle il est passé dans l’usage pour désigner un langage convenu et rigide destiné à dénaturer la réalité dans les médias ou encore dans certains milieux militants.

Le vocabulaire de la science-fiction constitue les fondations de mondes plausibles dans lesquels nous invitent les écrivains de ce genre narratifs. Ce vocabulaire imaginaire qui constitue un lexique futuriste fait partie d’un ensemble propre au lecteur : sa xénoencyclopédie. Une xénoencyclopédie correspond au bagage culturel, linguistique, artistique ou scientifique permettant à un lecteur d’aborder un texte de science-fiction. La xénoencyclopédie du lecteur lui permet de se projeter et de faire l’expérience des mondes imaginaires qui lui sont proposés sur la base de ce qui lui est connu, rationnel, logique et réel.

Comment se traduisent les termes issus de la science-fiction afin de permettre au mieux leur transposition de la sphère culturelle anglophone d’un auteur à celle d’un lecteur francophone. Quels sont les méthodes et outils des traducteurs permettant une xénoencyclopédie commune entre les langues et rester au plus près des désirs et de l’imaginaire des écrivains ?

C’est ce que cherche à découvrir Alice Ray dans sa thèse intitulée « Traduire les termes du futur : Analyse du traitement des termes-fictions dans la traduction de l’anglais au français de la littérature de science-fiction ».

Fondation

Alice Ray offre aux lecteurs un travail complet et clair dans lequel s’entremêlent à merveille des sources académiques et références littéraires. Une mise en forme rigoureuse du texte met en avant l’ensemble des citations et offre une impression de discussion entre l’auteur et ses sources.

Ces nombreuses références de la science-fiction illustrent les différents concepts et arguments développés et réduisent la distance entre les lecteurs et l’ensemble des thèmes, concepts et arguments posés. Ainsi, l’auteur nous invite à découvrir ou redécouvrir ce style littéraire, mais surtout à comprendre de manière profonde les enjeux linguistiques et sociologiques dissimulés dans les mécaniques stylistiques et sémantiques de ce genre.

La machine à explorer le temps

« Toutes les langues sont constituées de mots : ils sont l’un des outils principaux de tout acte conscient de communication – qu’elle soit orale ou écrite : “on ne peut imaginer une société humaine sans communication, sans langage”. Les mots reflètent en partie nos sociétés, nos modes de pensée et ils peuvent en dire beaucoup sur le locuteur qui les emploie. Ils sont également porteurs d’histoires et d’Histoire, car ils sont témoins de nos évolutions, disparaissant et naissant avec elles.

Chaque année, de nouveaux termes intègrent nos dictionnaires, décrivant des réalités qui n’existaient pas encore ou qui se sont transformées, et d’autres disparaissent, désormais inusités. Ce va-et-vient lexical est essentiel à toute langue, car il est la preuve tangible qu’une langue vit et s’adapte aux nouvelles réalités des sociétés humaines :

“Neology is consequently of central importance for modernizing societies, whose languages must be dynamic and flexible enough to permit new customs, concepts, and objects to become part of collective experience”.

Les néologismes sont donc indissociables des études terminologiques, souvent croisés par les lexicologues, et un grand nombre de recherches leur sont consacrées. De plus, les mots ont également le pouvoir magique, un “pouvoir certain”, de partager l’imaginaire humain.

Utilisés pour narrer des histoires, ils peuvent susciter des émotions et faire surgir des images irréelles et fantastiques dans l’esprit humain. Des phrases telles que “Il était une fois un dragon” ou “Dans un trou vivait un hobbit”, qui énoncent des idées merveilleusement non factuelles, constituent peut-être un des moyens bizarrement détournés qui permettront à ces êtres fantastiques que sont les humains d’atteindre un jour la vérité. Ainsi, les mots sont la matière première de l’écrivain, et donc également de l’écrivain de science-fiction.

Le genre de la science-fiction (SF) est un élément essentiel, sinon indissociable, de la culture populaire actuelle. Il a bâti – et continue de bâtir – notre imaginaire moderne : lorsqu’il est question de surveillance généralisée et de censure, 1984 s’impose à notre esprit. Qui ne pense pas à Jurassic Park quand le sujet des dinosaures est abordé ? Quant à l’intelligence artificielle, domaine de notoriété publique aujourd’hui, l’ordinateur HAL 9000 de L’Odyssée de l’espace hante encore nos pensées.

La science-fiction a transformé notre imaginaire, mais également notre manière d’appréhender la science, la technologie, notre environnement et nous-mêmes : la science-fiction, quand elle utilise dans des romans le répertoire pratiquement infini de symboles et de métaphores dont elle dispose, quand elle place le sujet au centre, peut faire apparaître qui nous sommes, où nous sommes, et les choix qui s’offrent à nous, avec une insurpassable clarté, avec une immense et troublante beauté.

Ce genre littéraire utilise à la fois les outils de l’imaginaire et de la méthode scientifique pour entraîner le lecteur hors de son monde et de son confort quotidien afin de le pousser à mieux réfléchir et se réfléchir. La science-fiction peut ne pas évoquer la science, mais elle invente toujours des mondes complexes, solides, tangibles et surtout crédibles dans leur propre logique interne, mais également dans l’esprit du lecteur. Chaque invention, chaque nouvel objet de science-fiction est potentiellement capable d’exister. Or, c’est ici que l’alchimie des mots intervient une fois de plus, car si la science-fiction aime à créer de nouveaux objets et de nouveaux concepts pour décrire des sociétés qui pourraient exister, seuls les mots sont capables de donner vie à ces nouveautés :

“the creation of evocative new worlds different from our own requires the creation of evocative new words to describe them; and neologisms in fact have been a characteristic feature of modern science fiction”.

Les auteurs inventent donc de nouveaux mots censés refléter ce que pourrait devenir ou ce qu’aurait pu devenir notre lexique, mais aussi notre monde. Les néologismes sont non seulement le reflet de l’évolution de nos sociétés, ils peuvent également refléter l’évolution imaginée de nos sociétés, dans le contexte de la science-fiction. Les créations lexicales en littérature ne sont pas réservées à ce genre littéraire ; néanmoins, ses particularités – la volonté de décrire des univers imaginaires sur des fondations solides et réelles – donnent aux néologismes de SF un caractère unique. Conformément à la nature même du genre, les nouveautés de la science-fiction doivent prendre racine dans des fondations linguistiques assez solides pour que la crédibilité de l’univers fictionnel ne soit pas ébranlée et que la suspension de l’incrédulité (suspension of disbelief) du lecteur reste intacte.

Dans ce contexte, la question de la traduction des mots inventés de la science-fiction se pose nécessairement : leur traitement traductif prend-il en compte leur statut hybride ? Quels sont les procédés linguistiques utilisés par les traducteurs ? »

Le problème à trois corps

Les travaux d’Alice Ray montrent que la traduction de créations lexicales de la Science-Fiction est semblable à un problème à trois corps sémantiques entre écrivain, traducteur et lecteurs. Ainsi, la traduction proposée repose sur l’équilibre fragile entre différentes contraintes imposées, dont le respect des effets stylistiques des auteurs et la volonté de satisfaire le lecteur en maintenant une cohérence ainsi qu’une crédibilité lexicale pour le fil narratif et lexique potentiel pour la langue du lecteur. Ainsi, dans cette infime fenêtre de liberté, l’effet de la traduction proposée peut transformer de manière plus ou moins importante l’expérience du lecteur.

Une partie des données recueillies semblent confirmer de façon objective le recours à différents effets de traduction, dont les effets d’équivalence et de domestication.

L’effet d’équivalence correspond au fait de procéder à une traduction permettant de provoquer une expérience de lecture semblable entre le texte source anglais et le texte cible français. Ainsi, le traducteur procède à une stratégie de création similaire à celle du mot-fiction proposé par l’écrivain.  

L’effet de domestication permet de rendre un terme moins exotique et plus naturel soit par omission, création ou encore transformation dans une nouvelle en forme. La tendance à la domestication semble être motivée par une peur de la non-compréhension du terme par le lecteur pouvant entraîner une rupture dans le récit.

La guerre des mondes ?

L’ensemble de cette thèse montre que les traducteurs participent par choix d’effets de traduction à la transposition ou consolidation de la clé de voute de la science-fiction : le lien entre la pseudo-histoire et sa pseudo-science. Cet aspect de la traduction de lexique de science-fiction permet la mise en commun par la construction d’un tiers-monde de concepts science-fictionnels entre les mondes anglophone et francophone.

De plus en plus de termes issus de la science-fiction se retrouvent transposés dans les processus de créations de mots scientifiques ou techniques. La méthodologie mise en place et les résultats obtenus par Alice Ray constituent des bases solides pour comprendre la création de ces néologismes s’inspirant du lexique science-fictionnel.

L’ensemble de son travail met en avant la complexité et le rôle clé de la mission des traducteurs d’œuvre de science-fiction. Pour citer l’auteur : traduire les termes du futur, certes, mais avec les contraintes du monde présent…

Et vous alors ? Quels termes science-fictionnels utilisez-vous ?

Bonne lecture !

Thèse soutenue le 20 septembre 2019. Travail réalisé à l’université d’Orléans et au laboratoire RÉMÉLICE (RÉception et MÉdiation de LIttératures et de Cultures Étrangères et comparées) au sein de l’école doctorale Humanité et Langues : ED 616 (Université d’Orléans) (Orléans — France).

Sources

Thèse

Alice Ray. Traduire les termes du futur : Analyse du traitement des termes-fictions dans la traduction de l’anglais au français de la littérature de science-fiction. Linguistique. Université d’Orléans, 2019. Français. ⟨NNT : 2019ORLE3003⟩. ⟨tel-02973810⟩

Liens

Page : https://halshs.archives-ouvertes.fr/tel-02973810

PDF : https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-02973810/document


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