Pas trop d'isolement ; pas trop de relations ; le juste milieu, voilà la sagesse.
Confucius
Ce qui constitue la haute qualité relationnelle en facilitation
Rappelons que faciliter c’est rendre facile. Dans le monde végétal une plante rend la vie facile à une autre plante. Elle utilise ses qualités spécifiques pour apporter de l’ombre, de l’azote ou même prévenir sa voisine par des signaux chimiques de l’invasion d’insectes nuisibles. Les permaculteurs s’efforcent de comprendre le plus finement possible les spécificités des plantes et leurs associations mutuellement bénéfiques pour composer des potagers prolifiques.
Pour des groupes humains c’est la même chose. Il s’agit pour des personnes d’une équipe d’aller au-devant des besoins des autres sans qu’ils aient nécessité d’exprimer leurs besoins. Le facilitateur adopte la posture du jardinier permaculteur et aide le groupe et chacun de ses membres à occuper l’espace qui lui convient en fonction des buts que le groupe se fixe.
La haute qualité relationnelle est probablement le point qui différencie une facilitation un peu mécanique, qui suit un programme, un fil rouge, un processus tout fait, un ensemble d’outils d'une facilitation qui colle le plus possible aux énergies/besoins/envies/imaginaires/potentiels d’un groupe.
Ce qui caractérise cette haute qualité relationnelle, c’est d’abord l’attention à l’autre, la prise en compte de ses besoins singuliers de jouer un rôle, d’être considéré, de prendre sa place, de pouvoir exprimer un leadership, que ses initiatives soient suivies. Chacun doit se sentir inclus pour abandonner une part de soi au groupe et faire une équipe. Il s’agit donc de construire un cadre où l’individu va pouvoir se sentir en confiance dans le groupe et s’exprimer simplement.
Comment développer un cadre de confiance ?
La confiance ne se décrète pas. Il est insuffisant d’invoquer la bienveillance, la confidentialité des échanges, l’écoute respectueuse de la parole de l’autre. Il s’agit de la vivre, de l’installer en dosant des manières d’interagir accueillantes, progressives, très à l’écoute de l’énergie qu’un individu et un groupe dégagent et proposent. Pour un facilitateur tout l’enjeu est de travailler sur soi en apprenant le centrage (ne pas se laisser happer par des pensées parasites en provenance de soi ou de l’extérieur de soi), et l’ancrage (développer des points de repères solides dans l’existence).
Poser un cadre de confiance passe probablement par l’acceptation inconditionnelle de ce qui se produit « ici et maintenant » et par la capacité à suivre le meilleur potentiel pour un individu ou un groupe.
Suivre cette énergie suppose :
- Être attentif à l’énergie d’un individu ou d’un groupe (les émotions, les rires, les fuites, les chahuts, les moments où les yeux pétillent, les agacements, les longueurs, les sensations de malaise) et en faire la matière de la relation,
- Laisser de côté son égo, son envie d’aller dans une direction pour accompagner la direction proposée par l’autre, celui-ci sera redevable qu’on lui laisse donner le ton,
- Octroyer de la générosité aux temps forts, donc n’engager la relation que si le temps est suffisamment disponible pour faire face à ce qui peut survenir et aller jusqu’au bout des possibilités offertes,
- Considérer que la rencontre est un moment unique et non pas une interaction de plus, cette prise en considération impose de mettre de l’intensité dans l’échange,
- Nourrir la curiosité, le désir de l’autre quand celui-ci se manifeste, avoir de la curiosité pour l’autre, le questionner par des questions ouvertes et non jugeantes,
- Apporter du crédit à la parole de l’autre (ne pas le couper, ne pas présupposer ses pensées ou ses réactions, accueillir chaque mot comme une expérience, un cadeau),
Cette compréhension énergétique d’un ensemble humain suppose souvent pour le facilitateur de nombreuses heures pour apprivoiser ses propres émotions, pour apprendre à capter dans son corps les signaux qui donnent sens à l’expérience et permettent de s’y adapter. Cela passe par un travail sur ses peurs, sur les croyances de jugement de l’autre sur soi, sur sa mission/vocation dans le monde, qui donne plus de sûreté à un positionnement et à un geste ou un regard.
Ce travail sur son corps, ses ressentis, ses émotions, le sens profond de son action, autorisent l’émergence de paroles et de gestes profonds. C’est comme si l’autre sentait qu’il parlait à la source même et non à la surface de la personne ou bien à son rôle, son masque social ou tout le système de défense dressé. C’est donc en s’exposant dans ses fragilités mais aussi en donnant à voir sans fausse pudeur, ses valeurs et ses forces que la qualité relationnelle s’installe. Voilà qui je suis entièrement.
L’accord entre la parole et les actes
La synchronicité et le flux harmonieux entre les gestes, le langage corporel, l’expression verbale produit un effet performatif. Ce qui se dit et ce qui se voit sonne juste. Il n’y a pas l’ombre d’un micro comportement joué, de la moindre mimique apprise ou copiée qui vient dire cette personne est différente de ce qu’elle paraît. Pas de jeu d’acteur, de clin d’œil forcé, de paravent, simplement être soi en vérité face à l’autre. Dans ce chemin vers la simplicité il est encore loisible d’observer la nature dont chaque élément, chaque détail prend le chemin de l’inclination qui lui est conférée. Un arbre ne joue pas à être une fleur, il occupe l’espace propre à sa croissance. Il n’y a pas d’architecte de la forêt chaque plante occupe un territoire le plus simplement possible en explorant son potentiel.
Probablement que le questionnement ouvert et généreux est un cadeau offert pour que la haute qualité relationnelle s’installe. Ce questionnement joue comme un flux et un reflux, comme un don et un contre don. L’exploration mutuelle de ce qui fait commun ouvre alors à une porosité plus grande. Nos défenses pourraient bien s’abaisser sous l’effet de paroles non menaçantes, l’ouverture du cœur se produit et les paroles toutes faites sont remplacées par des paroles justes comme le plomb se transforme en or.
Liance, reliance et déliance : la haute qualité relationnelle au sein du collectif
La haute qualité relationnelle se joue entre deux individus, mais également, au sein de groupe, il est alors intéressant de s’appuyer sur des concepts psychosociologiques. Le sociologue Bolle de Bal évoque trois termes qui marquent trois dimensions du lien :
- La reliance : c’est la réciprocité qui s’installe dans une appartenance partagée, c’est la création de liens entre acteurs sociaux. La reliance renvoie aux notions d’intégration, d’aliénation, de dépendance, de dominance, d’adhésion et de participation. La reliance est cette force sociale qui tend à nous unir. Rendons la désirable, présentons en les bénéfices.
- La déliance : c’est une déprise de la relation sociale, un échappement, un émiettement social par désaffiliation, par fuite ou par renoncement. La déliance est faite de clivage, de rupture de soi à soi aux autres, de soi à la technologie, de soi à des visions limitantes de la société (individualiste, de consommation, de la seule carrière).
- La liance : Pour Bole de Bal, la liance serait un « état de bien-être éprouvé dans le ventre maternel» qui va être interrompu au moment de la naissance ». Un moment repère dans la construction de ses relations au monde entre recherche d’affiliation et de séparation.
Enfin, entre reliance et déliance vient encore l’alliance : c’est l’action commune qui commence à prendre corps quand la qualité relationnelle est suffisamment forte pour mettre en commun son énergie et disposer d’une énergie collective. La propension au passage à l’acte coordonné d’un groupe est d’autant plus forte que la qualité relationnelle est au rendez-vous.
La haute qualité relationnelle permet de plus grandes réalisations. Et ces grandes réalisations dont chacun est fier nourrissent en retour l’envie d’améliorer la qualité relationnelle.
Sources
Bolle De Bal, M. (2003). Reliance, déliance, liance : émergence de trois notions sociologiques. Sociétés, no 80, 99-131. https://doi.org/10.3917/soc.080.0099
CNRTLPerformatif - https://www.cnrtl.fr/definition/performatif
Les personnes sources selon Peter Koenig https://neswa.ch/leadership/les-principes-de-personne-source-selon-peter-koenig/
Mimiques : notes sur le geste poétique Thierry ROGER Université de Rouen-Normandie http://ceredi.labos.univ-rouen.fr/public/?mimiques-notes-sur-le-geste.html
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