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Publié le 28 juin 2022 Mis à jour le 06 juillet 2022

L’espace chorégraphique de la contrainte [Thèse]

Les ONG de développement sur la piste de danse du néolibéralisme

« Faire une thèse selon moi c’est comme créer une chorégraphie. […]

Une fois la musique choisie on l’écoute beaucoup, on saisit ses temps forts, ses silences, et ensuite tous les petits détails qui donneront de la profondeur à la chorégraphie.

Une fois que la musique est bien comprise, ressentie alors on crée… »

Parmi les premiers paragraphes de ses remerciements, Justine Contor expose sa manière incarnée et synesthète d’envisager la création de savoir, propre à l’exercice doctoral.

Lire des thèses c’est aussi suivre la danse du monde dans sa grande diversité : chaque thèse vous donne le rythme et son chemin de lecture.

Danser sur la scène que l’on s'est choisie ou sur des charbons ardents

Comment une structure ou une institution peut rester vivante alors que tout s’organise pour sa conformité et son contrôle ?

L’autrice répond : elle peut encore danser.

Quand le type de danse est fixé, la musique et la chorégraphie, il sera toujours possible de l’interpréter avec sa saveur personnelle.

Mais enfin, si elle doit danser sur des charbons ardents, une autre question se pose : celle du sens qu’il y aurait à le faire, au niveau de la structure et au niveau du professionnel qui y travaille.

Racines et histoire de la coopération

En Belgique, les ONG de développement trouvent leurs racines dans le colonialisme, elles sont aussi proches du pilier social-chrétien de la société belge.

Une fois la décolonisation politique faite (en 1960), l’aide au développement a été confiée aux Affaires étrangères. L’émergence de la «coopération» a accompagné la dynamique internationale de décolonisation politique dans la zone d’influence conceptuelle des États-Unis.

Les années 1990 ont constitué un tournant pour les ONG de développement. En 20 ans, leur nombre a plus que triplé au niveau mondial.

D’une part, parce que la génération qui y a participé préférait ce mode d’engagement à celui des partis politiques et des groupes d’intérêt traditionnels. D’autre part, du fait de leur encouragement par les politiques néolibérales, dans le but d’externaliser certaines fonctions de l’État et de professionnaliser les mouvements sociaux.

À la fin des années 1990, des projets, tellement « ambitieux » qu’ils ont été qualifiés de « mégalomaniaques », et dont la pertinence pour les populations locales était mise en question, ont conduit à l’instauration de cadres réglementaires, et à un service d’évaluation (le SES, Service d’évaluation spéciale).

Quand le ballet est néolibéral

En parallèle, le paradigme de « nouvelle gestion publique » s’est imposé et tend à grignoter les différences entre la gestion privée et publique. Celle-ci se voit dans l’obligation de répondre à des modalités économiques en tension avec ses attributions fondatrices.

Dans cette dynamique, les ONG ont progressivement été soumises à des dispositifs fonctionnant comme des audits de gestion, dont la réussite impérative donne accès aux financements.

Ainsi, les ONG se placent dans le paradoxe d’être non-gouvernementales et de revendiquer « une autonomie idéologique et d’action », dans un contexte où elles sont cadrées (réglementation) et financées (subsides / subventions) par l’État.

En 2005, au niveau international, le tournant gestionnaire a pris forme dans la « Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide » qui demande aux «pays et organismes qu’ils représentent [d’]accentue[r] les efforts d’harmonisation, d’alignement et de gestion axée sur les résultats de l’aide, moyennant des actions se prêtant à un suivi et le recours à un ensemble d’indicateurs» (source : SPF Affaires étrangères).

Travail prescrit, abstrait, et travail réel

Il en a résulté différentes modalités de contrôle. L’une d’elles, le « screening » (vérification) « vise à vérifier si et comment les ONG atteignent leurs résultats sur le terrain ».

La version mise en place en 2015-2016 a fait l’objet de fortes critiques du milieu :

« Quoi que vous fassiez, ce qui compte n’est pas tant la qualité du travail que la qualité de la gestion. Gestion financière, gestion administrative, gestion des partenariats, gestion des processus, gestion des risques, gestion de la gestion… gestion par-ci, gestion par-là. Une farce qu’on nous fait jouer. »

Le questionnaire est très détaillé : il comporte 9 thèmes, 23 questions principales et 62 sous-questions. Au total, il s’agit de répondre dans un temps souvent très court à des questions formulées sur 336 lignes.

Un tiers des acteurs sont exclus, soit parce qu’ils abandonnent par manque de support administratif, soit parce qu’ils ne remplissent pas les conditions déterminées par le « screening ». Ce sont plutôt les petites structures et les structures francophones qui sont exclues, par opposition aux grandes structures et aux structures néerlandophones.

« Ce formalisme (remplir des cases par oui / non et additionner les résultats) produit un codage quantifié censé représenter la réalité : mais ce processus d’abstraction aboutit à une représentation mentale de la réalité, une fiction de celle-ci, que dénoncent des ONG d’une part, mais surtout les professionnels en leur sein. »

La marchandisation déguisée

Même si les tentatives de marchandiser le secteur des ONG a pour l’instant échoué en Belgique, à l’inverse des Pays-Bas et du Canada par exemple, au prix d’accepter de nouveaux dispositifs de contrôle qui précédemment avaient été combattus, le secteur des ONG belge répond à une logique de marchandisation et de mise en concurrence de plus en plus prégnante.

Les évaluations, classement et hiérarchisations transforment les pratiques professionnelles des structures et de leurs travailleurs qui doivent y répondre pour subsister. Ce processus transforme l’ensemble du secteur, mais pas de la même manière. C’est un « mouvement généralisé [qui] donne à voir des nœuds de résistance ».

La danse des ONG de développement

Comment alors les ONG de développement sont arrivées à danser la chorégraphie du néolibéralisme, tant au niveau organisationnel qu’au niveau des humains qui la composent ?

Elles ont pris quatre costumes :

  1. Celui des ONG critiques : ces ONG sont le plus mises en difficulté. Des petites ONG qui n’ont pas réussi le screening et qui ont un financement fragile. Elles peuvent encore se regrouper, mais les seuils de financement à atteindre demandent de se regrouper avec un grand nombre d’ONG.

  2. Celui des ONG pragmatiques : elles nagent entre deux eaux. Critiques et de petite taille, elles ont toutes réussi le screening et sont en capacité de se regrouper pour continuer à exister. Elles dansent la chorégraphie néolibérale imposée.

  3. Celui des ONG néo-gestionnaires : il s’agit de la plupart des ONG, la « masse critique ». Beaucoup d’entre elles sont allées au-delà de ce qui était demandé en matière de gestion néo-libérale. Les tensions internes sont cependant très fortes entre les travailleurs : «elles mettent à mal l’organisation et le bien-être de ceux qui la composent».

  4. Celui des ONG modèles : les étoiles du ballet néolibéral, les ONG souvent de famille internationale, valorisées dans les médias et consultées par les autorités publiques. Elles disposent toutes de mécanismes de gestion interne.


Cette chorégraphie ontologique métamorphose chacun des acteurs au rythme des réformes politiques et administratives.

Source image : 8882624 de Pixabay.

À lire :

Justine Contor, Chorégraphies néolibérales. La disciplinarisation des ONG de développement belges. Sciences politiques, Université de Liège, 2020.

Thèse consultable sur : https://orbi.uliege.be/handle/2268/247084


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