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Publié le 22 novembre 2022 Mis à jour le 22 novembre 2022

Individualisme et apprentissage

Comment apprendre ensemble si on est seul

source : Pixabay

"Le côté poisitif de l'individualisme moderne est de donner à chacun plus de responsabilité et d'autonomie,  son côté négatif est de dégrader les solidarités et d'accroître les solitudes"

Edgard Morin

Le texte qui suit est inspiré de la pensée de Pierre Le Coz, philosophe, spécialiste de l’éthique

La question qui traverse Pierre Le Coz est celle des contradictions entre « être ensemble» et «travailler ensemble» que je prolongerai par «apprendre ensemble». Comment apprendre ensemble si l’individualisme est le seul horizon ? Tout au long de notre éducation, versé dès le plus jeune âge dans un système scolaire de classement des meilleurs qui cherche à extraire les individus les plus brillants, la dimension collective est minorée, l’apprendre ensemble est suspecté.

Toute la question qui traverse la pensée du philosophe est le croisement entre intérêt individuel et intérêt collectif. Au travail on voit poindre une variété de formes de collectifs, de start up, de sociétés coopératives qui cherchent des alternatives à la seule satisfaction de l’intérêt individuel du propriétaire de l’entreprise. Le collectif résonne comme une ressource ou un atout. Mais pour le faire advenir la question des modalités d’accompagnement se posent. Quelles pratiques valoriser pour qu’advienne le temps du collectif ?

Retour sur l’éthique 

Pour Aristote « L’homme est par nature un animal social ». Mais, pour s’affranchir de ce décret, chacun prend le loisir de choisir son collectif. Ce choix gagne toutes les sphères de la vie. L’amour de soi progresse à un point ou les individus cherchent à s’émanciper du passé personnel, ils n’hésitent pas à divorcer, ils sont aussi capables de s’affranchir du social routinier et recherchent la nouveauté, les sensations, et quand l’économique ne leur convient plus ils changent d’entreprise.

Si l’homme est un animal social ce n’est pas un mouton. Une part d’individualisme est perceptible. Mais l’individualisme n’est pas forcément le narcissisme, l’égoïsme ou encore le repli sur soi. L’individualisme est un mode d’organisation sociale opposé au modèle holiste. La notion d’individualisme revêt une portée politique qui a été diffusée par Tocqueville et repose sur le droit à l’indépendance individuelle de ne pas subir les préceptes de la religion et de choisir ses préférences et son destin.

Cet ancrage de l’individualisme remonte au siècle des lumières et au contrat social de Rousseau. Le collectif ne doit plus sa légitimité à l’histoire, au passé ou à la religion, mais aux choix individuels. L’expression de l’article 6 de la déclaration des droits de l’homme stipule d’ailleurs que « La loi est l’expression de la volonté générale et résulte d’une calcul des volontés particulières ».

L’individualisme est encore le droit de se désintéresser de l’espace public. C’est un droit de l’indépendance individuelle; un droit de participer ou de ne pas participer, particulièrement utilisé dans les démocraties occidentales. 

Trajectoire de l’individualisme

La culture individualiste est un processus civilisationnel. Louis Dumont (2015), anthropologue, a mis en perspective les cultures chrétiennes et orientales. Par exemple, la caste indienne est un collectif qui ne peut être remis en cause par l’individu car la religion ne le permet pas. L’individu n’a pas de substance dans la religion indienne. L’individu n’a pas de valeur absolue, alors que la bible chrétienne proclame un amour inconditionnel pour chaque être, le royaume des cieux appartient à tous. La chrétienté prépare l’individualisme contemporain.

Marcel Gauchet va jusqu’à affirmer que le christianisme est « la religion de la sortie de la religion ». Le dernier avatar de la religion chrétienne serait « Les droits de l’homme » et le »Contrat social » comme parachèvement d’une doctrine qui a misé sur l’individu. La déclaration des droits de l’homme fait de la liberté individuelle la nature même de l’homme. Elle déclare dès  1789 « Tous les hommes naissent libres et égaux en droit ». Notons au passage que la liberté vient avant l’égalité.

À quoi nous ouvre l’individualisme ?

L’individualisme privilégie de nouvelles valeurs de créativité et de tolérance puisque des voies singulières se revendiquent légitimes au-delà des collectifs traditionnels. Cet individualisme s’oppose à la société holiste, la « communauté » (Tönnies, 2015) pour laquelle le sacrifice, le dévouement pour le groupe cimentés par la religion est une finalité. Le but de la vie des individus est de perpétuer et de transmettre les connaissances des anciens, des prophètes. Dans le système communautaire l’individu se sacrifie pour le collectif. Sa place est posée dès la naissance. Elle est déterminée par la trajectoire sociale des parents. L’individualisme se retourne contre le holisme. C’est désormais le collectif qui est au service de l’individu.

Avec la modernité, le passé c’est dépassé. Il y a un parfum d’aventure avec l’individualisme, le progrès comme amélioration continue et collective prend un tout autre sens. Ce qui commence à poindre avec l’individualisme c’est le bonheur dont Saint Just dira qu’il est une idée neuve en Europe. Alors que la vie du chrétien est en théorie une vie de souffrance et d’abnégation pour mieux accéder au paradis, l’individualisme promet d’être heureux ici et maintenant. La culture du divertissement, de l’émancipation des esprits et des corps est très récente.

Gilles Lipovetsky (1989) dans son ouvrage « L’ère du vide » évoque pour la période du XVIIIème siècle jusqu’en 1960 un individualisme normatif avec des valeurs morales et des devoirs vers les collectifs. Le travail pour un collectif, la poursuite d’idéaux collectifs avec les mouvements socialiste ou communisme (25% des électeurs après-guerre en France), sont une poursuite de l’utopie politique et du progrès. Notons que toute la période consacre l’émergence de l’éducation permanente qui deviendra la formation professionnelle avec la prééminence de l’apprentissage en groupe.

Individualisme et faillite du collectif

Les idéaux régulateurs se sont effondrés dans les années 80, le travail, la famille, la patrie, le parti politique laisseraient la place au vide. Il n’y a plus de passé, plus d’avenir. Seulement le sexe, le divertissement, la recherches du seul épanouissement personnel. L’individualisme consacre-t-il la faillite du collectif ?

Malgré l’atomisation du social, les individus constituent des groupes, des clans, des réseaux, des tribus (Maffesoli, 2019). Ils restent attachés à la famille; Il y a des engagements associatifs 70 000 associations par an sont créés dans un pays comme la France. Des lieux où l’on continue à vivre ensemble persistent. Des lieux miniaturisés sur des intérêts locaux. Une société des individus se met en place (Elias 1997).

Une recherche de la régulation de l’individualiste se met en place. Par exemple être vraiment libre ce n’est pas se détruire soi- même c’est respecter son corps. Le législateur place même des limites, par exemple la prostitution n’est pas une expression de liberté, elle est interdite. L’avortement est limité à trois mois. Le don de sang ne peut être monnayé. L’état ne permet pas un libre usage de son corps. Les philosophes font valoir la notion de dignité pour limiter les excès de l’individualisme. C’est d’ailleurs au nom de la dignité que des collaborateurs quittent leur emploi quand ils ne se sentent pas respectés.

De la morale du devoir à l’éthique des bons sentiments

Plus que jamais imposer à un individu un devoir devient difficile. Par exemple un message d’après-guerre disait « Donnez votre sang, faites votre devoir » mais avec l’effondrement de la morale du devoir, c’est l’individu qui juge par lui-même de ce qui est acceptable. Les campagnes d’incitation proposent alors de dispenser des gratifications narcissiques du donneur, un slogan actuel serait « Donnez votre sang, partagez votre pouvoir ». 

Les individus refusent qu’on leur fasse la morale. L’individu doit être touché. Rien ne doit s’imposer de l’extérieur tout doit venir de l’intérieur. L’individu passe d’une morale du devoir à une morale du coup de cœur. Mais cette morale du coup de cœur a des résultats incertains. 

Pour aller dans le sens des individus, on assiste à une autre tendance qui pourrait être désignée comme «paternaliste libéral», il s’agit d’amener l’individu en le séduisant vers le collectif. C’est la théorie du nudge qui cherche à manipuler les comportements en distribuant des gratifications. C’est ainsi que pendant l’épidémie de Covid, la liberté de se faire vacciner sera encouragé par l’octroi de libertés, celle d’aller au cinéma ou au restaurant. C’est aussi en utilisant des nudges qu’il sera possible de développer des politiques de santé publique visant la réalisation de plus d’activité physique. Ainsi pour faire prendre l’escalier on note des citations philosophiques sur les marches, pour inciter à choisir l’effort (bon pour la santé) plutôt que l’escalator. Le nudge séduit la formation par sa manière de séduire les apprenants et les conduire là où le concepteur d’un programme souhaite les emmener.

Conséquences de cette individualisation sur les façons d’apprendre ensemble

Il est possible de comprendre de cet individualisme que la stratégie des nouveaux collectifs repose sur la séduction, par l’adhésion libre à des effets de mode par un menu de choix que chacun est libre de faire. La formation et l’éducation se ruent alors sur les modes, proclament les bienfaits de l’innovation (souvent technologique) pour tenter de capter l’énergie d’apprendre ensemble qui semble parfois fuir.

La parenthèse individualiste existe depuis le XVIIIème siècle, la crise climatique, la dette publique et  les grandes questions sociétales vont se reposer car les solutions sont collectives et ne reposeront pas que sur la bonne volonté. L’Inde, la Chine, le Brésil et de nombreux pays entrés dans l’ère de la consommation vont accentuer les problèmes écologiques. 

La connexion de l’individu au collectif peut passer par un tiers qui va faire réfléchir sur ce qu’est un groupe. La soumission librement consentie et les intérêts partagés vont nécessiter de passer du débat au dialogue. Les arguments qui se frottent et se confrontent semblent en effet d’un autre âge, puisque l’individu se contente souvent d’avoir raison pour soi.

Le « conflit sociocognitif » devra probablement laisser une place plus grande à une recherche de compléments mutuels et de recherche d’alliance pour des apprentissages qui nous éloignent de la seule réussite individuelle et un peu plus dans la réussite à des défis collectifs. 


Sources 

Wikipédia Pierre Le Coz https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Le_Coz 

Elias, N. (1997). La société des individus. Fayard. https://www.etudier.com/dissertations/Fiche-De-Lecture-Norbert-Elias/331447.html  

Lipovetsky, G. (1989). L'ère du vide (p. 59). Gallimard.
https://www.decitre.fr/livres/l-ere-du-vide-9782070325139.html

Tönnies, F. (2015). Communauté et société: catégories fondamentales de la sociologie pure. Presses universitaires de France.
https://www.decitre.fr/ebooks/communaute-et-societe-9782130739111_9782130739111_2.html

Dumont, L. (2015). Essais sur l'individualisme. Une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne. Média Diffusion.
https://www.decitre.fr/livres/essais-sur-l-individualisme-9782020134156.html

Abensour, M. (1966, January). La philosophie politique de Saint-Just: Problématique et cadres sociaux. In Annales historiques de la Révolution française (pp. 1-32). Société des Etudes Robespierristes.

Maffesoli, M. (2019). Le temps des tribus. Le déclin de l'individualisme dans les sociétés postmodernes. Editions de la Table Ronde.
https://www.decitre.fr/ebooks/le-temps-des-tribus-9782710390312_9782710390312_1.html



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