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Publié le 21 mars 2023 Mis à jour le 23 mars 2023

L’Intelligence artificielle, outil idéologique ?

Miroir social, à la hauteur de notre éthique

L’intelligence artificielle (IA) investit notre quotidien dans les secteurs de la santé et de l’éducation entre autres. Par I.A., on entend toute machine reproduisant des comportements humains à l’instar du raisonnement, la planification et la créativité selon le Parlement européen.

Cette entité est essentiellement faite de bases de données, d’algorithmes, qui, à première vue est strictement rationnelle étant donné que les machines intelligentes sont fondées sur des règles des sciences exactes afin de rendre une décision.  Mais si l’idéologie est comprise comme un système d’idées, d’opinions, modelant le comportement d’un individu ou d’un groupe en rapport avec les objectifs de développement social, l’I.A. étant inclue dans ce  processus ne saurait être dépourvue d’une vision du monde. Cette dernière pouvant être ici appréhendée en lieu et place de l’idéologie. Alors, dans quelle mesure est-il possible d’affirmer que l’IA est porteuse d’une idéologie ? Tel est le nœud de cet article.

Un miroir social

Si l’on part du principe selon lequel toute création, qu’elle soit artistique ou tout autre, est imbibée de l’identité de son concepteur, cela pourrait tout aussi être le cas de l’I.A. En effet, contrairement à l’idée de neutralité que l’on serait tenté d’affecter à la technique en général, et à l’I.A. en particulier, on relève que cette dernière est « éminemment politique et sociale » selon Julie Marques. 

Le point de départ des disparités sociales en ce qui concerne l’élaboration de l’I.A. part principalement de la sous-représentativité de la femme s’élevant à 29% dans le domaine des métiers du data et de l’I.A. Cette réalité fait de ce domaine un secteur fortement masculin. Cela veut dire que, la plupart des algorithmes produits par les hommes sont porteurs de biais sexistes. À titre d’exemple, l’on peut observer que la plupart logiciels de reconnaissance faciale développés par les hommes, sont plus performants pour faire la différence entre les visages d’hommes qu’entre ceux des femmes. L’on se rend à l’évidence que ces algorithmes sont l’expression d’une vision du monde masculine, de par la défaillance d’identification de la femme.

En dehors de cette réalité, remarquons que l’I.A. contribue aussi à l’accentuation des inégalités de race. Ceci se vérifie à travers le COMPAS qui est un système de définition des peines d’emprisonnement utilisé aux États-Unis, et qui avait été taxé de raciste. Ceci est perceptible grâce à l’attribution de peines lourdes d’emprisonnement aux personnes racisées et des peines moins élevées aux personnes non-racisées. L’idée étant que, les personnes racisées ont plus de chances de récidiver ce qui n’est le cas pour le groupe contraire. On le remarque, les algorithmes contiennent des biais à la fois sexiste et raciste. Lesquelles réalités sont le reflet de l’espace à partir duquel l’algorithme est conçu, mieux, le reflet de la vision du monde du développeur.  Dans cette perspective, l’I.A. tend à discréditer une catégorie de personnes et réussit à alimenter les rapports de pouvoir qui ne sont qu’une réplique du réel. L’absence de neutralité de l’I.A. par la reproduction du réel à travers les algorithmes biaisés semble ne pas être le seul niveau d’analyse idéologique de l’IA. L’on constate aussi la quête d’un monde mécanique.

Un monde mécanique

L’I.A. semble faire ses preuves; de la promesse de la croissance économique à l’amélioration des soins de santé, cette entité devient de plus en plus incontournable au quotidien. Si elle est conçue à la base pour faciliter le vécu de l’Humain, les machines dotées d’une intelligence humaine tendent à envahir nos vies de telle sorte que l’on ne puisse plus s’en passer. C’est ce qui fait dire à Jean-Claude Ravet que l’on est face à l’emprise grandissante de l’idéologie techniciste. Elle se veut asservissante vis-à-vis de l’homme et instaure un monde en proie à des machines. 

Concrètement, cela voudrait dire que, de plus en plus, les hommes dans l’accomplissement de certaines tâches quotidiennes ne peuvent plus outrepasser l’aide des machines. Cette situation entraine la disparition de certains corps de métiers et le remplacement des hommes par des machines intelligentes. C’est le cas par exemple dans certains supermarchés où les caissières sont substituées progressivement par des machines enregistreuses en « self-service » ; lesquelles comptabilisent les achats sous le regard attentif d’un seul employé. 

Le versant idéologique de la machine intelligente va au-delà de la substitution de l’homme par les machines. Il est tout aussi nécessaire de mentionner sa part de responsabilité en ce qui concerne la modification du rapport de l’homme au monde. En effet, l’I.A. impose une nouvelle logique, un certain rythme et un dynamisme à l’homme de telle sorte « tout ce que la technologie rend possible tend à se transformer en une obligation dans nos vies, puisque ces possibles sculptent le monde selon leurs caractéristiques propres ».

Ceci se perçoit à travers l’usage du téléphone portable qui soumet son utilisateur à un certain nombre de diktats technologiques à savoir l’accélération du temps, le travail continu, une connexion constante…On se rend à l’évidence que le développement de l’I.A. projette en arrière-plan une mécanisation du monde qui influe sur le comportement de l’homme, en l’asservissant vis-à-vis de ces machines d’un genre nouveau. Hormis ce penchant asservissant de l’I.A. qui tend à mécaniser le monde, remarquons que cette technologie émerge au sein d’un courant de pensée qui distille des valeurs néolibérales.

La logique matérialiste, à la source de l’I.A.

La substitution de l’homme par les machines a pour but de venir à bout des différentes failles que l’on peut observer chez l’humain. Ainsi, l’I.A. participe à la réduction des erreurs au boulot, facilite les explorations à risque … ; bref, ces robots intelligents ont pour objectif de pallier aux différents manquements que peut connaître l’homme qui peuvent s’avérer coûteux pour les entreprises. Ces manquements pouvant ralentir la production au sein d’une entreprise et lui faire perdre d’énormes revenus. 

L’idée de la mécanisation dans ce sens, repose sur la rentabilisation de l’entreprise, voire l’augmentation du rendement. L’importance accordée à la notion de rendement porte l’empreinte du néolibéralisme. Ceci est d’autant plus vrai que Robert Dutrisac affirme « l’enlacement » de l’I.A. aux valeurs néolibérales de rendement, d’efficacité et de productivité.

Il est tout à fait logique de le penser parce que le développement de l’I.A. entend mettre sur pied une catégorie d’êtres, qui pourraient être taxés de surhumains. Il s’agit en fait, d’une version améliorée de l’humain dont l’endurance dans l’exécution des tâches vise essentiellement à l'augmentation de la productivité et des profits.

Au vu de ce précède, l’on se rend compte que l’automatisation de la plupart des secteurs du quotidien même si elle améliore la qualité de vie, porte préjudice à l’humain dans une certaine mesure via la disparition de certains emplois, la dépendance envers les machines intelligentes, et la reproduction des biais. Cet état des choses appelle à un encadrement éthique de la conception de l’I.A. dont l’absence de contrôle pourrait donner lieu à des dérives de toutes sortes, en causant plus de tort que de bien à l’humanité.

Illustration : DepositPhotos - threecvet.gmail.com

Références

Bastien L, 2021, « Comment l’IA améliore la productivité en entreprise »
https://www.lebigdata.fr/ia-ameliore-productivite-entreprise

Dutrisac Robert, « Les menaces technicistes de l’intelligence artificielle », Le Devoir
https://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo-histoire/513927/les-menaces-technicistes-de-l-intelligence-artificielle

Institut Mines et télécom, « La place des femmes dans l’IA : vers une maîtrise de l’IA égalitaire »
https://www.imt-bs.eu/la-place-des-femmes-dans-lia-vers-une-maitrise-de-lia-egalitaire/

Marques Julie , « l’intelligence artificielle au prisme d’une approche intersectionnelle : entre négociations et définitions »
https://journals.openedition.org/ctd/7109

Ravet Jean-Claude, 2018, « L’éthique et l’intelligence artificielle », Relations, (795), 5–5.
https://www.erudit.org/en/journals/rel/2018-n795-rel03467/87785ac.pdf


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