Garder les liens dans et hors de la classe avec Classavatar
Les liens entre enseignants, élèves et parents sont essentiels dans la démarche scolaire. Classavatar propose une solution pour tous ces acteurs afin qu'ils puissent communiquer facilement.
Publié le 13 novembre 2024 Mis à jour le 13 novembre 2024
"Monsieur, je vous ai vue sur Instagram ce week-end !"
Cette petite phrase, devenue banale dans la bouche des élèves, en dit long sur la transformation à l'œuvre dans la relation enseignant-apprenant. À l'heure des réseaux sociaux, la vie privée des profs n'a jamais été aussi exposée au regard de leur public. Un clic suffit pour accéder à leurs photos de vacances, leurs coups de gueule politiques ou leurs blagues potaches entre amis.
Finie l'époque où l'enseignant pouvait aisément compartimenter sa vie, en endossant le costume du maître dans la classe puis en redevenant un individu lambda une fois le seuil franchi. Avec la généralisation des outils numériques, c'est toute une frontière symbolique qui s'efface entre la sphère professionnelle et la sphère intime. Les élèves n'ont jamais été aussi proches de leurs profs, pour le meilleur et pour le pire.
Car si cette nouvelle proximité peut humaniser la relation pédagogique, en dévoilant le visage plus authentique de l'enseignant, elle comporte aussi son lot de risques. Risque d'une trop grande familiarité qui viendrait saper l'autorité professorale. Risque d'exposer des aspects de sa vie privée qui n'ont pas vocation à être partagés avec ses élèves. Risque, aussi, de voir son image professionnelle ternie par des publications personnelles jugées inappropriées.
Face à ce brouillage des repères, les enseignants naviguent à vue, tiraillés entre le désir de préserver leur intimité et la tentation de surfer sur la vague 2.0 pour mieux connecter avec leurs élèves. Certains choisissent de verrouiller au maximum leurs profils, quitte à se priver d'une présence numérique. D'autres assument une transparence totale, au risque de la surexposition. D'autres encore optent pour un usage différencié des réseaux, en séparant strictement leurs comptes pro et perso.
Mais au-delà des stratégies individuelles, c'est toute la profession qui est appelée à se repositionner face à ce nouveau défi éthique. Quelle posture adopter face aux sollicitations numériques des élèves ? Jusqu'où accepter de dévoiler son jardin secret, sans perdre en crédibilité ? Comment maintenir une juste distance relationnelle, garante d'une saine autorité ?
Avant l'ère des réseaux sociaux, les enseignants bénéficiaient d'une séparation assez nette entre leur persona professionnelle et leur vie d'individu en dehors des murs de l'école. La salle de classe était le théâtre où ils endossaient leur rôle de pédagogue, avec les codes et la distance nécessaires.(1) Une fois ce rôle joué, ils pouvaient redevenir "Monsieur" ou "Madame Tout-le-monde", sans que leurs élèves n'aient accès à cette part intime de leur existence.
Mais depuis l'avènement du web social, cette frontière autrefois étanche est devenue de plus en plus poreuse. En quelques clics, n'importe quel élève peut désormais accéder à des fragments de la vie extra-scolaire de ses profs. Sur Facebook, Instagram, Twitter ou même LinkedIn, il peut découvrir leurs photos de vacances, leurs coups de cœur culturels, leurs engagements associatifs ou politiques, leurs relations amicales ou familiales... Bref, tout un pan de leur intimité qui était auparavant soigneusement tenu à l'écart du regard des élèves.
Cette visibilité accrue de la sphère privée des enseignants change radicalement la donne relationnelle. Les élèves ont désormais une fenêtre ouverte sur la personne derrière le prof, avec ses passions, ses opinions, son style de vie. Une proximité inédite qui n'est pas sans conséquences sur la façon dont ils perçoivent leurs éducateurs et interagissent avec eux.
Cette nouvelle transparence de la vie des profs peut avoir des effets positifs sur la relation pédagogique.(2) En donnant à voir leur visage "hors les murs", plus authentique et plus proche, les réseaux sociaux permettent de construire un lien différent avec les élèves.
Fini l'image du maître distant, tout-puissant, coupé des réalités de ses ouailles. En partageant sur les réseaux ses goûts, ses loisirs, ses engagements, l'enseignant montre qu'il n'est pas seulement un dispensateur de savoirs, mais aussi un individu à part entière, avec ses singularités et ses points communs avec les élèves.
Cette "humanisation" de la figure professorale peut être un levier intéressant pour susciter l'intérêt, voire l'adhésion des élèves. En communiquant sur les sujets qui les touchent, dans des formats qu'ils maîtrisent, le prof peut réussir à les accrocher différemment, en jouant sur des ressorts plus personnels.
Ainsi, un enseignant qui partage sa passion pour le rap, les mangas ou les jeux vidéos paraîtra sans doute plus accessible et plus crédible aux yeux de ses élèves férus de culture jeune. En faisant tomber le masque du détenteur exclusif du savoir, pour révéler ses doutes, ses coups de cœur, voire son second degré, il peut espérer tisser une relation plus riche et plus complice.(3)
Mais cette nouvelle forme de proximité comporte aussi son lot de risques et de difficultés pour les enseignants.
Mon ami professeur
Le premier écueil est celui d'une trop grande familiarité qui viendrait brouiller les rôles et saper le nécessaire respect dû au professeur.(4)
Lorsque les élèves ont accès à la vie privée de leur prof, la tentation peut être grande de le considérer comme un "pote", de se sentir autorisé à des familiarités malvenues. "Eh Monsieur, sympa vos photos à la playa !", "Madame, j'adore votre dernier post, j'suis mort"... Autant de petites phrases qui, à force de répétition, viennent grignoter insidieusement la distance pédagogique.
Car c'est bien la question de l'autorité professorale qui est en jeu.(5) Difficile de l'asseoir pleinement face à des élèves qui viennent fouiller dans votre intimité, commenter vos faits et gestes, scruter vos fréquentations. L'enseignant se retrouve potentiellement fragilisé par ce qu'il donne à voir sur les réseaux, exposé au jugement et aux moqueries sur des aspects de sa vie qui ne regardent normalement pas ses élèves.
De quoi je me mêle
Autre risque majeur : celui de voir son image professionnelle entachée par des publications personnelles jugées inadéquates. Une soirée trop arrosée immortalisée sur Instagram, une blague graveleuse likée sur Twitter, une prise de position politique clivante affichée sur Facebook... Autant de "casseroles numériques" qui peuvent venir ternir la réputation d'un enseignant et lui être préjudiciables dans l'exercice de son métier.(6)
Dans ce contexte d'hyperconnexion, les frontières deviennent floues et les enseignants sont parfois pris au dépourvu. Lorsqu'un élève demande à devenir "ami" sur Facebook, faut-il accepter au nom de la proximité revendiquée ou décliner pour préserver son jardin secret ? Comment recadrer fermement un élève qui se montre trop familier, quand on a soi-même ouvert grandes les portes de son intimité ? Autant de dilemmes qui agitent la communauté éducative.
Face à cette nouvelle donne relationnelle induite par les réseaux sociaux, les enseignants tâtonnent et se divisent quant à la bonne posture à adopter. Faut-il jouer la carte de la transparence décomplexée pour surfer sur les codes de la génération 2.0 ? Ou au contraire verrouiller au maximum sa vie privée pour ne rien laisser paraître qui puisse parasiter la relation pédagogique ?
Entre l'ouverture totale, au risque de la surexposition, et le cloisonnement absolu, au risque de l'exclusion numérique, l'enjeu est de trouver le bon dosage. L'objectif est de tisser un lien plus authentique avec les élèves sans pour autant tomber dans le piège d'une intimité invasive.
Pour relever ce défi, les enseignants doivent avant tout apprendre à maîtriser leur image sur les réseaux. Plutôt que de subir le dévoilement de leur vie privée, il s'agit d'être proactif dans la construction de son identité numérique.(7) Cela passe par une réflexion sur ce qu'on souhaite montrer ou non, sur le message qu'on veut faire passer à travers ses publications.
Une des clés est sans doute de segmenter intelligemment ses profils en fonction des publics. Certains enseignants choisissent ainsi d'avoir un compte Facebook strictement personnel, réservé aux proches, et un profil plus "professionnel" sur Twitter ou Instagram, où ils partagent des contenus en lien avec leur métier ou leurs centres d'intérêt.
D'autres misent sur des stratégies de filtrage des contenus, en paramétrant finement les accès à leurs publications. D'autres encore prennent le parti d'assumer une certaine exposition, tout en fixant des limites claires dans leurs échanges avec les élèves : oui aux commentaires bienveillants sur un post public, non aux débordements et aux "pokes" intrusifs dans la messagerie privée.
Au-delà des ajustements individuels, les réseaux sociaux agissent comme un révélateur puissant des transformations à l'œuvre dans la relation enseignants-élèves. En bousculant les lignes de partage entre public et privé, ils obligent à repenser entièrement les modalités du lien pédagogique.(8)
Avec la fin du cours magistral comme format unique et la montée des pédagogies actives favorisant l'interaction, l'horizontalité du web apparaît comme un prolongement logique. Le rapport enseignant-apprenant n'est plus un face-à-face vertical, avec le maître juché sur son piédestal, mais de plus en plus un côte-à-côte collaboratif, où chacun apprend de l'autre.
Dans cette nouvelle configuration, l'enjeu n'est plus de camper sur une posture d'autorité surplombante, mais de trouver le bon positionnement relationnel pour faire fructifier l'échange. Ni trop proche, pour ne pas perdre toute crédibilité, ni trop distant, pour ne pas casser la dynamique participative. Un équilibre subtil, qui en appelle à un nouveau type de légitimité professorale.(9)
Car c'est bien d'un changement profond du métier d'enseignant qu'il est question avec le numérique.(10) Dans un monde de savoirs accessibles en un clic, le maître n'est plus d'abord celui qui détient les connaissances, mais celui qui aide à leur compréhension et leur mise en œuvre. Un rôle davantage tourné vers l'accompagnement, le coaching, l'inspiration, que vers la transmission pure.
Dès lors, on peut se demander si les réseaux sociaux ne rendent pas inéluctable une forme de pédagogie de la transparence, où l'enseignant gagne en légitimité ce qu'il consent à dévoiler de lui-même.(2) À moins qu'au contraire, ils n'appellent à une éthique renouvelée de la prudence et de la distance, pour préserver un espace pédagogique sanctuarisé.
Une chose est sûre : les réseaux sociaux bousculent en profondeur le positionnement des enseignants vis-à-vis de leurs élèves. En brouillant les frontières entre professionnel et personnel, ils obligent à réinventer la relation pédagogique, dans un équilibre délicat entre proximité et autorité.(11) Ils agissent aussi comme un formidable stimulant pour penser de nouvelles modalités d'apprentissage, davantage tournées vers le collaboratif et le participatif.
Mais ce grand chambardement ne va pas sans tensions ni malaises au sein de la communauté éducative. Nombre d'enseignants se sentent démunis face à cette injonction à la transparence, voire dépossédés de leur légitimité de sachant. D'autant que la tentation est parfois grande, face aux difficultés relationnelles, de se retrancher dans une posture d'autorité rigide.
Pour relever ce défi posé par les réseaux sociaux, c'est en réalité toute la profession qui est appelée à une réflexion collective sur son identité et ses missions. Comment réussir à intégrer les codes du numérique dans la pratique pédagogique sans pour autant renoncer à son rôle de cadrage et de transmission ? Quelle éthique professionnelle forge pour ce nouvel environnement ? Quelles compétences développer pour inspirer confiance et respect en dépit d'une exposition personnelle accrue ?
Autant de questions qui invitent les enseignants à se réinventer collectivement, pour tirer le meilleur parti du potentiel relationnel des réseaux sociaux sans tomber dans leurs travers. Un chantier passionnant, au cœur des enjeux éducatifs de notre temps.
Illustration: Générée par l'IA - Flavien Albarras
Références
1-BLANDIN, Bernard, 2004. La relation pédagogique à distance : que nous apprend Goffman ? Distances et savoirs. 2004. Vol. 2, n° 2, pp. 357‑381. DOI 10.3166/ds.2.357-381.
https://shs-cairn-info.iepnomade-1.grenet.fr/revue-distances-et-savoirs-2004-2-page-357?lang=fr
2-DANINO, Philippe et LAVAL, Christian, 2009. Construire l’école transparente ?:Les conséquences de « l’Espace Numérique de Travail » sur le métier des enseignants, les conditions d’apprentissage et les rapports pédagogiques. L’Enseignement philosophique. 2009. Vol. 59, n° 5, pp. 36‑54. DOI 10.3917/eph.595.0036.
https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/revue-l-enseignement-philosophique-2009-5-page-36?lang=fr
3-RÉZEAU, Joseph, 2002. Médiation, médiatisation et instruments d’enseignement : du triangle au « carré pédagogique ». ASp. la revue du GERAS. 1 décembre 2002. N° 35‑36, pp. 183‑200. DOI 10.4000/asp.1656.
https://journals-openedition-org.iepnomade-1.grenet.fr/asp/1656
4-GOUDESEUNE, Didier, 2024. Proximité, rigueur et sévérité dans l’authenticité de l’enseignant. Par temps clair [en ligne]. 3 janvier 2024. Disponible à l’adresse : https://partempsclair.substack.com/p/proximite-rigueur-et-severite-dans [Consulté le 29 octobre 2024].
5-L’usage des réseaux sociaux à l’école : enjeux et risques, 2022. L’Autonome de Solidarité Laïque [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.autonome-solidarite.fr/articles/lusage-des-reseaux-sociaux-a-lecole-interets-risques-et-obligations/ [Consulté le 29 octobre 2024].
6-Déontologie
et
utilisation des réseaux sociaux numériques
dans l’éducation nationale - Ministère de l'éducation nationale
https://www.education.gouv.fr/media/160173/download
7-BLANC, Charlotte, 2015. Identité numérique et réseaux sociaux. In : MUTELET, Valérie et VASSEUR-LAMBRY, Fanny (éd.), Qui suis-je ? Dis-moi qui tu es : L’identification des différents aspects juridiques de l’identité [en ligne]. Arras : Artois Presses Université. pp. 121‑130. Droit et sciences économiques. ISBN 978-2-84832-490-6. [Consulté le 29 octobre 2024].
https://books-openedition-org.iepnomade-2.grenet.fr/apu/23598?lang=fr
8-PLATEAU, Jean-François, 2022. Pédagogie et réseaux sociaux à l’épreuve du confinement. Revue internationale des technologies en pédagogie universitaire / International Journal of Technologies in Higher Education. 2022. Vol. 19, n° 2, pp. 107‑130. DOI 10.18162/ritpu-2022-v19n2-08.
https://www-erudit-org.iepnomade-2.grenet.fr/fr/revues/ritpu/2022-v19-n2-ritpu06981/1088861ar/
9-La question de la bonne distance dans la relation pédagogique : un ajustement
permanent entre désir et interdit. - Gérard Netter
http://www.gerardnetter.com/wa_files/la-question-de-la-bonne-distance.pdf
10-HAMON, Dany et GENEVOIS, Sylvain, 2017. Évolution du métier d’enseignant à l’ère numérique : des sources d’incertitude et des moyens de les réduire:Le cas des collèges « tout numérique » de Seine-Saint-Denis. Spirale - Revue de recherches en éducation. 2017. Vol. 60, n° 2, pp. 37‑48. DOI 10.3917/spir.060.0037.
https://shs-cairn-info.iepnomade-2.grenet.fr/revue-spirale-revue-de-recherches-en-education-2017-2-page-37?lang=fr
11-REYNAUD, Christian, 2007. Trois types d’autorité pour trois modes de relation pédagogique. Tréma. 1 mars 2007. N° 27, pp. 69‑80. DOI 10.4000/trema.516.
https://journals-openedition-org.iepnomade-2.grenet.fr/trema/516?lang=en