Les avancées spectaculaires de l'intelligence artificielle générative ces dernières années ont fait couler beaucoup d'encre. Des modèles de langage comme GPT-3, capable de produire des textes d'une qualité bluffante, aux générateurs d'images comme DALL-E ou Midjourney, dont les créations graphiques rivalisant avec celles d'artistes humains ont fait le tour du web. Les prouesses créatives des IA ne cessent de repousser les limites de ce que l'on croyait possible. Faut-il y voir le signe que la créativité n'est plus l'apanage de l'être humain ? Que nos machines sont en passe de nous surpasser dans ce domaine que l'on pensait réservé au génie humain ?
Au-delà de la fascination et des inquiétudes que suscitent ces technologies, il nous paraît crucial d'analyser en profondeur les enjeux qu'elles soulèvent. Car loin de se cantonner à la seule sphère artistique, l'irruption d'une IA créative dans nos sociétés agit comme un véritable révélateur, ébranlant tout un imaginaire de la création et de l'inspiration qui structure en profondeur notre rapport au monde et à nous-mêmes.
C'est à un véritable changement de paradigme que nous assistons sous nos yeux et il nous appartient d'en prendre toute la mesure pour mieux en orienter le cours. Dans cet article, nous vous proposons ainsi d'explorer les mutations que l'IA générative imprime à la notion même de créativité et d'imagination et ce dans une perspective résolument transdisciplinaire. Nous convoquerons tour à tour les apports des sciences de l'information et de la communication, de la psychologie et des sciences cognitives, de la sociologie, mais aussi de la philosophie, pour tenter de cerner ce qui se joue avec l'avènement des IA créatives.
Une créativité artificielle qui ébranle notre exceptionnalisme
Pendant longtemps, la créativité a été considérée comme le propre de l'être humain, comme l'expression par excellence de son génie et de sa singularité. Des peintures rupestres aux grandes œuvres de la littérature et de l'art, en passant par les découvertes scientifiques et les inventions techniques, la capacité à imaginer et à créer du nouveau a toujours été au cœur de la condition humaine et de son exceptionnalisme proclamé.(1) Mais avec les récentes prouesses des intelligences artificielles génératrices de contenus, capables de produire des textes, des images ou des musiques d'une qualité et d'une originalité confondantes, cette conception anthropocentrée de la créativité se trouve profondément ébranlée.(2)
Faut-il en conclure que nous assistons à l'émergence d'une forme de créativité purement algorithmique, régie par des processus computationnels dont nous ne serions plus le centre ? C'est une question vertigineuse que nous adressent ces technologies d'IA générative et qui engage une réflexion de fond sur ce qui fait le propre de l'imagination et de l'inventivité humaines. Car si la créativité n'est plus l'apanage de l'Homme, si elle peut émerger de systèmes artificiels complexes, alors c'est tout un pan de notre "différence anthropologique" qui vacille, appelant à repenser les contours et les ressorts profonds de notre puissance créatrice dans ce nouveau contexte technologique.
"Imagination augmentée" ou "créativité assistée" ?
Pour autant, il serait réducteur de penser l'IA générative comme une forme de créativité purement autonome et extérieure à l'humain. Car ces technologies peuvent aussi être envisagées comme de formidables outils au service de l'imagination et de l'inventivité de leurs utilisateurs.(3)
On parle ainsi d'"imagination augmentée" ou de "créativité assistée par l'IA" pour désigner la façon dont ces systèmes peuvent stimuler, faciliter et démultiplier les processus créatifs humains. Que ce soit en générant des variations à partir d'une idée initiale, en suggérant des pistes originales et inattendues, ou encore en permettant de tester et de visualiser rapidement différentes hypothèses, les IA génératives ont le potentiel d'enrichir et d'accélérer grandement nos capacités imaginatives.
Mais cette "augmentation" ne comporte-t-elle pas aussi le risque d'une certaine uniformisation, voire d'un appauvrissement de la création ?(4) C'est une crainte légitime face à des outils si puissants, capables d'inonder l'espace créatif de contenus certes techniquement impressionnants, mais potentiellement formatés et sans véritable valeur ajoutée. À trop se reposer sur l'IA, ne risque-t-on pas de déléguer une part essentielle de la créativité à la machine, de perdre en chemin la singularité d'une vision et d'une sensibilité proprement humaines ?
Car c'est bien la subjectivité et l'intuition du créateur, nourries de son vécu et de ses émotions, qui font la richesse et la profondeur d'une œuvre. Et cela, aucun algorithme, aussi sophistiqué soit-il, ne semble pouvoir le reproduire parfaitement... du moins pour l'instant.(5)
De la paternité à l'auctorialité : un imaginaire en mutation
En brouillant la frontière entre créativité humaine et artificielle, les IA génératives viennent aussi ébranler en profondeur notre rapport à la création et à la figure du créateur.(6) C'est tout le mythe romantique du génie solitaire, de l'artiste démiurge exprimant dans son œuvre les tourments et les illuminations de son âme, qui se trouve fragilisé par ces technologies. Car avec l'IA, la création tend à devenir un processus plus collectif, distribué et itératif, où l'apport de l'individu se fond dans celui de la machine et des autres utilisateurs.
Dès lors, comment continuer à penser la paternité d'une œuvre, son originalité et son authenticité ? Que devient l'auctorialité [relatif à un auteur] dans un régime de "création assistée par l'IA", où chacun peut générer des contenus à partir des mêmes modèles pré-entraînés sur des masses de données ? Ce sont des questions cruciales que soulèvent les IA créatives, et qui appellent à réinventer notre imaginaire de l'acte créatif et de ses figures tutélaires. Non pas forcément dans une logique de rupture ou de perte, mais plutôt dans une dynamique d'hybridation et de recomposition, où l'humain et la machine, l'auteur et le collectif, l'original et le génératif se combinent de façon inédite pour donner naissance à de nouvelles formes de création.(7)
La création artistique à l'ère de sa reproductibilité algorithmique
Car c'est bien une nouvelle ère de l'art et de la création qui s'ouvre avec l'avènement des IA génératives, une ère que l'on pourrait qualifier, en écho à Walter Benjamin, de "reproductibilité algorithmique".(8) En effet, avec des outils comme DALL-E ou Midjourney, capables de générer à la chaîne des images d'une qualité stupéfiante à partir de simples prompts textuels, c'est le caractère unique et non reproductible de l'œuvre d'art qui se trouve remis en cause. Que reste-t-il de l'aura et de la singularité d'une création visuelle quand des milliers de variations peuvent en être produites instantanément par un algorithme ?
Mais au-delà de cette perte d'"authenticité", c'est aussi un nouveau rapport à l'image et à son interprétation qui émerge avec ces technologies. Car les créations des IA génératives, aussi bluffantes soient-elles, gardent une part d'opacité et d'étrangeté, liée à la complexité des processus computationnels dont elles sont issues. Déchiffrer une image de Midjourney, ce n'est pas seulement en analyser le contenu apparent, mais aussi tenter de remonter aux intentions du prompt qui l'a générée, de comprendre la façon dont le modèle a "interprété" et recombiné ses données d'entraînement pour produire ce résultat. C'est donc une nouvelle herméneutique [système d'interprétation] des images qui se fait jour, entre sémiologie [système de signes] et ingénierie inversée, pour tenter de percer les mystères de cette "imagination artificielle".
Face à cette puissance et cette opacité des IA créatives, faut-il craindre une forme de déshumanisation de l'art, qui ne serait plus que le produit froid de calculs et d'optimisations statistiques ? C'est un risque qui ne peut être écarté, mais il nous semble que l'émotion et l'empathie resteront, en dernier recours, l'horizon indépassable d'une création proprement humaine. Car s'il est une chose que les algorithmes ne peuvent simuler (du moins pour l'instant), c'est bien ce lien intime et vibrant qui unit une oeuvre à celui qui la contemple, cette résonance indicible des affects et des percepts au plus profond de notre être.(9) Tant que la création gardera ce pouvoir d'émouvoir et de faire sens pour d'autres subjectivités, elle restera irréductiblement humaine, par-delà tous les artifices de la technique.
Les enjeux sociétaux et éthiques d'une IA créative
Mais les promesses comme les périls d'une "créativité artificielle" ne se limitent pas au seul champ artistique et culturel. Ce sont en réalité des enjeux sociétaux et éthiques plus larges que soulèvent les IA génératives et qu'il nous faut prendre en compte pour réfléchir lucidement à leurs usages et à leur régulation.(10)
Le premier de ces enjeux concerne les biais et les stéréotypes que ces technologies peuvent reproduire, voire amplifier.(11) Car les IA créatives ne font que digérer et recombiner les données qui leur sont fournies en entrée, données qui sont elles-mêmes le reflet des représentations dominantes et des inégalités qui traversent nos sociétés. Que se passe-t-il quand on entraîne un modèle sur un corpus de textes ou d'images qui véhiculent, même inconsciemment, des préjugés racistes, sexistes ou discriminatoires ? On risque de voir émerger un imaginaire standardisé et problématique, régi par les stéréotypes les plus éculés et les visions les plus rétrogrades. Il y a donc un enjeu démocratique majeur à veiller à la diversité et à l'inclusivité des données utilisées pour "nourrir" les IA créatives, mais aussi à mettre en place des garde-fous éthiques pour prévenir les dérives.
Car c'est un imaginaire potentiellement "sous influence" qui se profile avec ces technologies, dont la puissance et l'opacité peuvent servir des instrumentalisations problématiques. Que se passerait-il si des acteurs malveillants utilisaient des IA génératives pour produire des deepfakes ou des campagnes de désinformation massives ?(12) Comment s'assurer que la "créativité artificielle" reste au service de l'intérêt général et de l'émancipation de tous, plutôt que l'apanage de quelques-uns ? Il y a là un véritable enjeu de souveraineté et de contrôle démocratique, pour que le développement de ces technologies ne se fasse pas au détriment de nos libertés et de nos valeurs fondamentales.
Enfin, l'avènement des IA créatives soulève des questions cruciales quant à l'avenir du travail et de la création comme activité humaine. Que deviendront les métiers de la création, déjà fragilisés par la précarisation et la globalisation, face à l'automatisation croissante permise par ces outils ? Comment valoriser et rémunérer le travail créatif à l'heure où n'importe qui peut générer des contenus avec quelques clics ? Il y a là un enjeu socio-économique majeur, qui appelle à repenser en profondeur les modes de production, de diffusion et de valorisation des œuvres de l'esprit et de l'imaginaire à l'ère de l'IA.(13)
Catalyseur de mutations
Au terme de cette réflexion, il apparaît que l'IA générative agit comme un véritable catalyseur, révélant et accélérant des mutations profondes dans notre rapport à la créativité et à l'imagination. En ébranlant le socle même de notre exceptionnalisme créatif, ces technologies nous poussent à redéfinir les contours et les ressorts de l'inventivité humaine, dans une dynamique d'hybridation et de recomposition avec la machine. Elles ouvrent la voie à de nouveaux imaginaires et à de nouveaux processus créatifs, entre augmentation et standardisation, singularité et reproductibilité, auctorialité et interprétation.
Mais elles nous enjoignent aussi à une vigilance et à une réflexivité accrues, pour que le développement d'une "créativité artificielle" reste au service de l'humain et de son épanouissement. Cela passe par une réflexion éthique et sociétale sur les enjeux d'inclusivité, de souveraineté et de valorisation du travail créatif à l'heure de l'IA, mais aussi par une réaffirmation de ce qui fait le propre de la création humaine : sa capacité à émouvoir, à faire sens et à résonner au plus profond de nos subjectivités.
C'est à la condition de cette réflexivité critique et de cet humanisme réaffirmé que nous pourrons faire des IA créatives de véritables alliées de notre imagination et de notre puissance d'agir, plutôt que des concurrentes ou des menaces, pour que la créativité de la machine augmente et libère celle de l'humain plutôt que de la remplacer ou de l'asservir. Tel est l'horizon à la fois prometteur et exigeant que dessinent ces technologies, et qu'il nous appartient de faire advenir collectivement.
Illustration: Générée par l'IA - Flavien Albarras
Références
1-TARSWELL, Emma, 2023. L’avenir de l’être humain. CIFAR [en ligne]. 6 juin 2023. Disponible à l’adresse : https://cifar.ca/fr/cifarnews/2023/06/06/lavenir-de-letre-humain/ [Consulté le 1 février 2025].
2-Usbek & Rica - L’IA générative sonnera-t-elle la fin de la créativité humaine ?, [sans date]. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://usbeketrica.com/fr/article/l-ia-generative-sonnera-t-elle-la-fin-de-notre-humanite [Consulté le 1 février 2025].
3-Et si l’intelligence artificielle libérait la créativité ?, 2023. France Culture [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-biais-d-aurelie-jean/le-biais-d-aurelie-jean-chronique-du-mardi-07-novembre-2023-1427243 [Consulté le 1 février 2025].
4-L’IA et l’avenir de la créativité humaine, 2024. Planeta Formación y Universidades [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.planetaformacion.com/fr/blog/lia-et-lavenir-de-la-creativite-humaine [Consulté le 1 février 2025].
5-Sans créativité humaine, l’IA ne serait pas, [sans date]. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://usbeketrica.com/fr/article/sans-creativite-humaine-l-ia-ne-serait-pas [Consulté le 1 février 2025].
7-NEEMAN, Elsa, MEIZOZ, Jérôme et CLIVAZ, Claire, 2012. Culture numérique et auctorialité : réflexions sur un bouleversement.
A contrario. 17 août 2012. Vol. 17, n° 1, pp. 3‑36. DOI
10.3917/aco.121.0003.
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