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Publié le 26 février 2025 Mis à jour le 26 février 2025

Influence et persuasion

Ce que nous apprennent les neurosciences

Depuis notre plus tendre enfance jusqu'aux bancs de l'université, en passant par nos interactions sociales et notre consommation médiatique, l'influence est une compagne de tous les instants. Tantôt subtile, tantôt assumée, elle cherche à orienter nos pensées, nos émotions et nos comportements, que ce soit à des fins commerciales, politiques ou idéologiques. Dans notre monde hyperconnecté, nous voilà plus que jamais exposés à un flux continu de stimuli persuasifs. Publicités ciblées, discours politiques savamment calibrés, prises de position d'influenceurs suivis par des millions d'abonnés... Difficile d'y échapper !

Face à ce matraquage, une question brûlante se pose : quels sont les ressorts intimes de l'influence ? Qu'est-ce qui se joue au plus profond de notre esprit lorsque nous sommes soumis à une tentative de persuasion ? Les avancées spectaculaires des neurosciences cognitives apportent des éléments de réponse fascinants à ces interrogations. Grâce à l'imagerie cérébrale et autres techniques d'exploration du cerveau, les chercheurs découvrent peu à peu les mécanismes neurobiologiques qui sous-tendent notre réceptivité à l'influence.

Émotions, biais cognitifs, pression sociale, pouvoir du langage... Autant de leviers d'influence qui trouvent leur source dans les tréfonds de notre matière grise. Loin d'être anodins, ces processus souvent inconscients soulèvent des enjeux majeurs. De notre capacité de réflexion autonome à la manipulation des foules, en passant par les dérives sectaires et les fausses nouvelles, les questions soulevées par l'influence interpellent citoyens, éducateurs, décideurs.

Pour y voir plus clair et développer une vigilance aiguisée, il est crucial de s'approprier ce que les neurosciences nous apprennent sur cette mécanique cérébrale de l'influence. C'est tout l'objet de cet article qui vous propose une plongée dans les coulisses de la persuasion. Au fil de notre exploration, nous décortiquerons les grands ressorts psychologiques de l'influence mis en évidence par les neurosciences, depuis le rôle clé des émotions jusqu'à l'effet du langage, en passant par nos biais cognitifs et notre sensibilité à la pression du groupe.

Comprendre, c'est déjà un peu se prémunir. Mais au-delà d'une meilleure compréhension des rouages de la persuasion, ce voyage au cœur du cerveau influençable soulève une réflexion plus vaste sur notre rapport à l'influence. Entre influence positive et nocive, la frontière est parfois ténue. D'où la nécessité de développer notre discernement pour naviguer de manière éclairée dans un monde où l'influence se fait toujours plus prégnante et insidieuse.

Les émotions, porte d'entrée de l'influence

Les émotions jouent un rôle central dans nos prises de décision, bien plus que nous ne l'imaginons.(1) La peur est un levier fréquemment utilisé, notamment dans les campagnes de prévention (tabac, sécurité routière) mais aussi en politique.(2) L'enthousiasme et les émotions positives sont également mis à profit pour susciter l'adhésion, que ce soit dans la publicité ou les discours de motivation. Quant à l'empathie, elle permet de créer un lien émotionnel fort pour favoriser l'identification et l'engagement.

L'imagerie cérébrale nous révèle que les messages à fort effet émotionnel activent des régions clés du cerveau comme l'amygdale, siège des émotions, court-circuitant parfois les aires du raisonnement. Ainsi, un message peut influencer nos attitudes sans même que nous en ayons pleinement conscience.(3)

Les biais cognitifs, raccourcis mentaux qui nous piègent

Notre cerveau a tendance à fonctionner en mode "automatique" pour traiter l'immense quantité d'informations qu'il reçoit. Il prend ainsi des raccourcis appelés "biais cognitifs" qui, s'ils sont souvent utiles au quotidien, peuvent aussi nous jouer des tours en termes d'influence.

Parmi les biais les plus exploités, on trouve le biais de confirmation qui nous pousse à ne retenir que les informations confirmant nos croyances initiales.(4) Les stratégies d'influence peuvent ainsi conforter nos opinions en ne nous présentant qu'une facette d'un sujet. L'effet de simple exposition, lui, explique que nous ayons tendance à développer une préférence pour les choses qui nous sont familières : d'où l'importance pour les marques d'assurer une présence publicitaire régulière.(5)

L'effet de halo nous conduit à étendre un jugement positif à partir d'une seule caractéristique (6): une personne attirante physiquement sera ainsi jugée plus compétente ou sympathique. Enfin, le biais d'ancrage souligne notre difficulté à nous départir d'une première impression, même fausse : un prix de départ élevé induira l'idée qu'un produit est de qualité.(7)

L'éclairage des neurosciences montre que ces biais sont ancrés dans notre fonctionnement cognitif à un niveau très profond et automatique, rendant leur contrôle conscient difficile. Les stratégies d'influence exploitent habilement ces raccourcis de notre pensée.

L'influence sociale ou la pression du groupe

Être accepté et intégré dans un groupe est un besoin fondamental chez l'être humain. Ce besoin d'appartenance constitue un puissant levier d'influence, qu'illustre bien le célèbre cas des "télécopieurs" : dans les années 1960, des sociétés américaines ont fortement poussé les ventes de cet appareil sans réelle utilité, en prétendant que "tout le monde s'équipait". La preuve sociale - le fait de se fier aux comportements du groupe dans une situation incertaine - et l'influence normative - la volonté de se conformer aux attentes collectives - sont des ressorts majeurs de l'influence sociale.

Les neurosciences révèlent que notre cerveau est éminemment social.(8) La découverte des neurones miroirs, qui s'activent lorsque nous observons une action comme si nous la réalisions nous-mêmes, éclaire notre tendance inconsciente à l'imitation.(9) Ce mimétisme cérébral serait à la base de l'empathie et de l'apprentissage mais expliquerait aussi les phénomènes de contagion émotionnelle et de conformisme.(10) Se rallier à l'opinion majoritaire serait pour notre cerveau une réponse "par défaut" pour réduire le coût cognitif et l'inconfort psychologique liés à la différence.

Le langage, un outil d'influence redoutable

Les mots ne sont jamais neutres. Le choix des termes, les associations d'idées, les métaphores et le récit dans lequel s'inscrit un message sont autant d'éléments langagiers qui influencent puissamment notre perception. Les publicitaires l'ont bien compris en maniant des termes valorisants et "aspirationnels". En politique, l'usage de métaphores guerrières ou familiales, de champs lexicaux spécifiques n'est pas anodin et active des représentations bien précises dans nos esprits.

Le storytelling est devenu un outil majeur d'influence en jouant sur notre sensibilité à la narration.(11) Notre cerveau penserait "naturellement" en termes d'histoires plutôt que de faits bruts. En nous plongeant dans un récit, une marque ou un leader politique suscite notre adhésion et ancre durablement son message.

Les recherches en neurosciences montrent que le langage mobilise un vaste réseau cérébral. L'amorçage sémantique - l'activation de certaines zones cérébrales liées à une idée par la simple évocation d'un mot - est un autre levier d'influence prouvant que le langage peut littéralement manipuler nos réseaux de pensée.(12)

Éduquer à l'influence : la compréhension éclairée

Prendre conscience de notre propre sensibilité à l'influence est un premier pas crucial. Loin d'être une faiblesse, cette sensibilité est inscrite dans notre fonctionnement cérébral. En comprenant mieux les mécanismes qui nous rendent influençables, nous pouvons développer une métacognition, une réflexion sur notre propre façon de penser, pour mieux réguler notre rapport à la persuasion.

Décoder les tentatives d'influence auxquelles nous sommes soumis est essentiel. L'éducation aux médias et à l'information trouve ici tout son sens pour outiller les citoyens face à la déferlante persuasive.(13) Apprendre

  • à identifier les intentions derrière un message,
  • à en analyser la construction rhétorique,
  • à vérifier les sources et
  • croiser les points de vue.

Cette éducation à l'influence doit aussi intégrer une réflexion éthique. Toute influence n'est pas forcément nocive ou manipulatoire. Un discours inspirant, une publicité créative, un appel à la solidarité peuvent être des formes d'influence positive. La frontière se situe dans l'intention : cherche-t-on à émanciper ou asservir, éclairer ou tromper, respecter l'autonomie de pensée ou l'aliéner ?

En définitive, le meilleur rempart face aux dérives de l'influence reste l'esprit critique. Cette capacité à s'interroger, à ne pas prendre pour argent comptant ce qu'on nous présente, à débusquer les failles d'un raisonnement, est un précieux garde-fou. Mais il ne s'agit pas d'une compétence innée. L'esprit critique se cultive et s'exerce tout au long de la vie et l'éducation a un rôle majeur à jouer pour l'aiguiser

Libres de penser

À l'heure où l'influence s'immisce dans les moindres recoins de notre vie connectée, il est vital d'en comprendre les mécanismes intimes. Émotions, biais cognitifs, pression sociale, langage... Autant de leviers de persuasion ancrés dans notre fonctionnement cérébral, souvent à notre insu. Cette compréhension éclairée est un premier pas vers une vigilance accrue et un meilleur discernement face aux multiples sollicitations qui cherchent à orienter nos pensées et nos comportements.

Loin d'une vision simpliste opposant influence et libre-arbitre, l'enjeu est bien de développer une relation lucide et éclairée à l'influence, en sachant en repérer les ressorts, en interroger les intentions, pour mieux préserver notre capacité de réflexion autonome.

Aux éducateurs d'intégrer ces savoirs pour accompagner les apprenants sur le chemin d'une clairvoyance critique. En développant leur compréhension des mécanismes d'influence et leur capacité à les décoder, en nourrissant leur réflexion sur les enjeux éthiques de la persuasion, en cultivant leur esprit critique, ils contribueront à former des citoyens capables de préserver leur liberté d'esprit et d'action.

Illustration:  Générée par l'IA - Flavien Albarras

Références

1- Ce que nos décisions doivent à nos émotions, [sans date]. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://popsciences.universite-lyon.fr/le_mag/ce-que-nos-decisions-doivent-a-nos-emotions/[Consulté le 8 février 2025].

2- PUBLIC SÉNAT (réal.), 2024. L’utilisation de la peur est politiquement utile mais c’est un risque pour un pays [en ligne]. 15 mars 2024. Disponible à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=sOzCRjM_5M4 [Consulté le 8 février 2025].

3- GUILI, Vincent, 2020. Neuro-imagerie et mécanismes cérébraux des émotions. Sciences de la vie et de la Terre [en ligne]. 30 octobre 2020. Disponible à l’adresse : https://svt.enseigne.ac-lyon.fr/spip/?Neuro-imagerie-et-mecanismes-cerebraux-des-emotions[Consulté le 8 février 2025].

4- Biais de confirmation, 2024. Wikipédia [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Biais_de_confirmation&oldid=220665231[Consulté le 8 février 2025].

5- Effet de simple exposition - Définition du biais cognitif, explication, exemples, [sans date]. Biais cognitif [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://biais-cognitif.com/biais/effet-de-simple-exposition/[Consulté le 8 février 2025].

6- Effet de halo - Définition du biais cognitif, explication, exemples, [sans date]. Biais cognitif [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://biais-cognitif.com/biais/effet-de-halo [Consulté le 8 février 2025].

7- Ancrage (psychologie), 2024. Wikipédia [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Ancrage_(psychologie)&oldid=219105149[Consulté le 8 février 2025].

8- Du contexte au cortex : à la découverte des neurones sociaux | CNRS, 2017. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.cnrs.fr/fr/presse/du-contexte-au-cortex-la-decouverte-des-neurones-sociaux [Consulté le 8 février 2025].

9- JULIEN, Christian, 2008. Sur les « neurones-miroirs ». Les Lettres de la SPF. 2008. Vol. 20, n° 2, pp. 121‑141. DOI 10.3917/lspf.020.0121. https://shs.cairn.info/revue-les-lettres-de-la-spf-2008-2-page-121?lang=fr

10- Les neurones miroirs, pour le meilleur et pour le pire... | La Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation permanente, [sans date]. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://ligue-enseignement.be/education-enseignement/articles/dossier/les-neurones-miroirs-pour-le-meilleur-et-pour-le-pire[Consulté le 8 février 2025].

11- L’impact du Storytelling dans les Campagnes d’Influence - Hado, [sans date]. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://www.trenderz.io/blog-posts/limpact-du-storytelling-dans-les-campagnes-dinfluence[Consulté le 8 février 2025].

12- Amorçage sémantique : activer notre catégorisation du monde | Institut du Cerveau, [sans date]. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://institutducerveau.org/actualites/amorcage-semantique-activer-notre-categorisation-monde[Consulté le 8 février 2025].

13- Éducation aux médias et à l’information, 2024. Wikipédia [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=%C3%89ducation_aux_m%C3%A9dias_et_%C3%A0_l%27information&oldid=220403449[Consulté le 8 février 2025]


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