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Publié le 06 mai 2025 Mis à jour le 07 mai 2025

Facipulation

Quand la facilitation devient un instrument de pouvoir masqué

“La mode est la méthode la plus irrésistible et la plus efficace de manipuler de grandes collectivités humaines.”
De Konrad Lorenz 

La mode participative : l’ultra solution

Convention citoyenne, grand débat, cahiers de doléances, référendum... consulte t'on chacun pour mettre une dose d’horizontalité dans un monde perçu par trop hiérarchique?  Dans la rhétorique contemporaine de la gouvernance participative, la facilitation apparaît comme un art de faire parler, un levier pour faire advenir l’intelligence collective, un garant de la coopération dans les collectifs.

Mais dès lors que cette pratique se systématise et s’institutionnalise, elle engendre des zones grises. C’est dans cet interstice qu’émerge la notion de «facipulation», forgée dans les années 2010 par des praticiens critiques des démarches participatives, notamment au sein de mouvements d’éducation populaire, de collectifs citoyens et de consultants engagés dans les processus de transition démocratique.

Ce néologisme — contraction de "facilitation" et "manipulation" — est apparu comme une dénonciation de dérives observées dans des espaces où l’on convoque les individus à coopérer tout en verrouillant les conditions d’expression du désaccord et en niant le potentiel génératif du conflit. La facipulation désigne ainsi l’usage des méthodes de facilitation à des fins non explicites : canaliser les énergies, orienter les décisions, légitimer des orientations déjà arrêtées ou disqualifier toute pensée dissensuelle, tout en préservant l’image d’un dialogue libre.

Un cas emblématique de facipulation a été observé dans le cadre de la « Convention citoyenne pour le climat » (France, 2019-2020). Si l’expérience a été saluée pour sa capacité à faire émerger des propositions fortes, plusieurs chercheurs ont pointé le cadrage initial imposé par l’exécutif, les méthodes de priorisation par points et l'encadrement technocratique de certains débats, qui ont restreint la portée transformatrice du processus (Blondiaux, 2021). Dans ce cas, la facilitation n’était pas manipulatrice en elle-même, mais son insertion dans un dispositif politique asymétrique en réduisait la puissance démocratique réelle.

Un autre exemple provient du monde de l’entreprise : dans certaines démarches de transformation agile ou de conduite du changement, les ateliers collaboratifs (type design thinking ou open forum) sont orchestrés pour faire croire aux salariés qu’ils co-construisent des solutions, alors que les décisions stratégiques ont déjà été prises en amont. La facilitation devient ici un outil de pacification managériale, une manière de générer de l’adhésion par le sentiment d’avoir été entendu, sans réel pouvoir de transformation (Linhart, 2021).

Les atours du pouvoir

Ces situations ne sont pas des abus isolés, mais les symptômes d’une tension constitutive : toute pratique visant à structurer la parole collective produit des effets de pouvoir. Michel Foucault nous rappelle que le pouvoir ne s’exerce pas seulement de haut en bas, mais circule dans les agencements, les procédures, les microdétails. Fixer le tour de parole, orienter la temporalité, recadrer une émotion ou reformuler une parole brute sont des actes qui, bien qu’en apparence anodins, déterminent la nature du dialogue et les formes de légitimité.

La facipulation n’est donc pas un dévoiement anecdotique de la facilitation, mais une possibilité inhérente à toute pratique qui prétend "faire parler" un collectif. Elle constitue un risque structurel dès lors que le facilitateur n’explicite pas son cadre d’intervention, ses finalités, ou les intérêts qui traversent le processus. La croyance dans la neutralité méthodologique crée un angle mort critique, que les acteurs les plus stratégiques peuvent exploiter.

Rendre visible le cadre de la facilitation

Pour contrer cette tendance, plusieurs garde-fous sont nécessaires. Il convient d’abord de rendre visible le cadre de la facilitation :

  • qui le commande,
  • à quelles fins,
  • avec quels moyens.

Ensuite, il est essentiel d’introduire des dispositifs d’auto-critique intégrés au processus : espaces de méta-discussion, recours à des observateurs tiers, ou encore régulations croisées entre participants. Enfin, la formation des facilitateurs devrait intégrer une approche politique de leur posture, articulant méthodes, éthique et conscience des rapports de pouvoir.

La facilitation peut être un art de l’émancipation ou un masque élégant du pouvoir. C’est de la vigilance éthique et politique des praticiens, et de la capacité des collectifs à interroger les dispositifs qui les gouvernent, que dépend l’avenir de cette pratique.

Illustration : Joseph Mucira - Pixabay

Sources

Blondiaux, L. (2021). Le nouvel esprit de la démocratie : actualité de la démocratie participative. Paris : Seuil.
https://journals.openedition.org/lectures/609

Boltanski, L., & Chiapello, È. (1999). Le nouvel esprit du capitalisme. Paris : Gallimard.
https://shs.cairn.info/revue-l-annee-sociologique-2001-1-page-257?lang=fr

Foucault, M. (1980). Pouvoirs et stratégies. In Dits et écrits, Tome II. Paris : Gallimard.
https://shs.cairn.info/revue-actuel-marx-2004-2-page-89?lang=fr

Linhart, D. (2021). L'insoutenable subordination des salariés. Paris : Érès.
https://www.editions-eres.com/ouvrage/4680/linsoutenable-subordination-des-salaries

Mouffe, C. (2000). The democratic paradox. London : Verso.
https://monoskop.org/images/4/41/Mouffe_Chantal_The_Democratic_Paradox_2000.pdf



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