Toute la théorie de la musique : chromatique, diatonique, degré, tierce, quarte... -
Toute la théorie de la musique : chromatique, diatonique, degré, tierce, quarte... -
Publié le 11 juin 2025 Mis à jour le 11 juin 2025
« Il est nécessaire de faire confiance à la magie pour être musicien. Cette magie se travaille, l’improvisation aussi ».
Patrick Scheyder.
Il y a en effet quelque chose de magique dans l’expression musicale collective, à condition du moins que deux ingrédients essentiels soient présents : la confiance en ses partenaires de jeu et une forme de lâcher-prise, de détente physique et mentale que certains appellent le « Flow ».
Cette magie est encore plus présente quand on ne suit pas de partition, quand on ne cherche pas à reproduire une mélodie existante mais qu’on se confie à l’inconnu de l’instant présent et qu’on se laisse porter par l’énergie collective, autrement dit quand on compose avec ce qui est là. Alors tout peut arriver.
Si ce moment de création est gouverné par l’éphémère, sans objectif de résultat, on vit et on fait vivre à ceux qui écoutent un instant suspendu, inoubliable. On parle alors de « musique vivante ».
Ainsi que le souligne François Louche, musicologue créateur de la méthode d’Art de l’écoute, « Le son stimule le corps dans sa totalité. Il éveille également le plaisir, les émotions, la mémoire, l’imaginaire, le désir de s’exprimer, de parler, de chanter et de danser ». Notre corps, comme tout ce qui existe dans notre monde, est fait pour vibrer et résonner avec son environnement. L’expérience musicale collective en est une circonstance privilégiée.
L’improvisation se joue au moment même, sans idée préconçue du résultat à atteindre. C’est un saut dans l’inconnu, l’indéterminé et, autant que faire se peut, l’inattendu. La surprise de ce qui se crée est une des joies et une des beautés de la tentative. On peut improviser seul mais il faut alors suffisamment de lâcher-prise pour se surprendre soi-même en explorant chaque fois de nouveaux sentiers. A plusieurs, il faut composer avec le cheminement et l’énergie des autres. On se lance alors dans une véritable aventure.
De fait, ce qu’on appelle communément “improvisation” dans le domaine musical s’appuie sur des codes et des savoir-faire précis qui ne sont pas si intuitifs que ça. De nombreuses études ont été menées sur la capacité à improviser des jazzmen, dont la virtuosité est très loin d’être accessible au premier venu, même si, à l’époque de la naissance du jazz, les habitués de la musique classique considéraient ces musiciens comme des fous qui faisaient n’importe quoi. En réalité, rares sont ceux qui peuvent se lancer dans une improvisation audacieuse sans un minimum d’apprentissage de ce que sont le rythme ou l’harmonisation, surtout quand il s’agit de composer à plusieurs.
Jean-Luc Amestoy, autre musicien et musicologue qui s’est penché sur les mécanismes de l’improvisation musicale collective, identifie celle-ci comme un processus complexe, comportant une dimension auto-organisée, à l’image des comportements collectifs observés dans les sociétés animales. Pour comprendre comment se relient musique et biologie, il distingue trois points essentiels dans la pratique de l’improvisation :
« L’écoute du musicien à l’affut, en ce qu’elle bouleverse en permanence les décisions qu’il va prendre, est à la source de multiples interactions ; ces interactions qui donnent, dans le domaine de la physique de la complexité, naissance aux phénomènes d’émergence. Trouver sa place est une tentative individuelle qui, dans une perspective dynamique, fonde les ressorts du comportement collectif ; (il s’agit de) étendre cette idée, d’un espace géographique à un espace musical. Lâcher prise, c’est faire confiance au caractère créateur du hasard et du temps»
« Concernant la matière musicale (…), chacun a à sa portée une gamme de trajectoires d’écoute forgées par l’histoire émotionnelle, le parcours culturel, la diversité des conditions déjà rencontrées au cours d’une longue expérience musicale, que celle-ci soit pleinement conscientisée ou plus intuitive. Aussi cette oreille, si bien entraînée, a-t-elle une forte capacité à donner du sens ».
Improviser sans compétence musicale n’est cependant pas impossible, si on est bien accompagné, tant il est vrai que la musique fait partie de tout être humain, qu’il se déclare musicien ou non. On peut en voir pour preuve, par exemple, l’expérience du mouvement Chant pour tous, initié en France au milieu des années 2010 et qui s’est répandu depuis dans toute l’Europe et même au Québec.
Des gens qui ne se connaissent pas forcément et ne sont pas nécessairement musiciens se rassemblent pendant quelques heures pour créer ensemble une musique éphémère. Aucune expérience musicale n’est nécessaire. Il s’agit juste de se détendre, d’écouter et de reproduire des séquences de sons suggérées par les uns ou les autres. Et il faut, bien sûr, un animateur capable de susciter, faciliter et soutenir.
Ainsi que le précise le site dédié, un chant pour tous répond aux quatre conditions suivantes :
Le principe de fonctionnement musical de ces ateliers collectifs, qui rassemblent des groupes de 6 à plusieurs dizaines de participants, s’appuie sur celui des circle songs, pratique ancestrale remise au goût du jour par le chanteur et improvisateur Bobby McFerrin, qui est connu pour faire chanter avec lui, sur des mélodies créées au moment même, les milliers de spectateurs qui viennent l’écouter.
« Mon instrument, ce n’est pas seulement moi ici, c’est également vous qui êtes là. Donc vous êtes mon instrument autant que je le suis ».
Bobby McFerrin
Dans les circle songs, comme leur nom l’indique, on se place en cercle et on « fait tourner » des boucles mélodico-rythmiques improvisées qui se superposent progressivement créant une polyphonie en évolution. Pour improviser collectivement, de fait, le principal savoir-faire à développer est l'écoute, de soi, des autres et du son collectif.
« Entendre ne veut pas dire écouter car l’ouïe est un sens mais l’écoute est un art ».
Epictète
La différence entre écouter et entendre est la même qu’entre regarder et voir : c’est une question d’attention portée. Trois dimensions, donc, dans cette écoute, quand il s’agit de créer de la musique à plusieurs :
Dans notre société individualiste et saturée par l’information, la sur-sollicitation, les bruits en tous genres, écouter vraiment en mobilisant toute son attention est devenu difficile. Cela implique une concentration qui demande trop d’énergie. Donner une véritable écoute est par conséquent une compétence à revaloriser qui nécessite un apprentissage spécifique. L’improvisation musicale collective en est un moyen joyeux et régénérant.
Il y a cinq ans, deux amis musiciens adeptes des pratiques méditatives ont décidé de se lancer dans une offre de voyage sonore, dans une petite chapelle rouennaise. Il s’agissait au départ de proposer une séquence méditative, basée sur l’écoute attentive sans jugement des sons proposés quels qu’il soient.
Au début, les instruments utilisés étaient essentiellement des bols chantants, quelques percussions et un instrument à cordes indien (Anantar), ainsi que les voix des musiciens. Devant le succès rencontré, la proposition est devenue mensuelle et un troisième larron est venu s’ajouter aux deux premiers (un homme et deux femmes). Les instruments se sont diversifiés au hasard des découvertes et des cheminements des uns et des autres : des bols chantants plus nombreux, divers tambours (tambour chamanique, steel drums, tambour d’océan, tambourin…), petites percussions, flûtes, guitare, carillons, cloches, Shruti box et autres instruments du monde… et aussi des instruments créés avec les objets du quotidien (sacs remplis de papier, bouteilles, eau, blocs de bois…).
Chaque membre du trio nourrit sa contribution à l’aune de son propre parcours musical, artistique et/ou de soignant. Il peut s’agir, selon leurs expériences personnelles et/ou pratiques professionnelles, du chant et du jeu musical, de la pratique du clown dramatique, de l’énergétique chinoise, de la pratique de la méditation et de la respiration profonde etc.
La proposition faite aux auditeurs est de se laisser porter par l’énergie de l’instant présent et de considérer tous les sons comme bienvenue, même s’ils peuvent sembler désagréables à l’oreille ou dysharmoniques. Les auditeurs/participants eux-mêmes peuvent contribuer s’ils le souhaitent, avec leur voix, leur souffle ou même d’autres instruments. Le son de la pluie ou des conversations ou du passage des voitures dans la rue peuvent tout autant alimenter l’ambiance sonore et inspirer les musiciens. Personne ne sait à l’avance quels sons, quelles mélodies émergeront. Chaque séance est unique, elle compose avec le moment, la présence de ceux qui jouent comme celle de ceux qui écoutent, la créativité et les émotions des musiciens qui partagent généreusement leur musicalité intérieure autrement dit leur intime musical.
La complicité et le respect mutuels étaient présents dès le départ. L’absence de projection sur les résultats, une profonde écoute, une capacité à lâcher prise pour accueillir les propositions et rebondir se sont développées chez chacun au fil du temps, au point qu’il est même possible d’accueillir de temps en temps un musicien supplémentaire sans que la complicité musicale en soit perturbée, au contraire. Peu à peu, un rapport plus intime aux instruments utilisés s’est également fait jour. Les percussions, notamment, ont chacune leur personnalité et leur sonorité s’accorde à celle de celui qui en joue pour créer des ambiances uniques.
Il y a environ deux ans, il a été décidé de ne plus gérer d’inscription à l’évènement et le petit groupe de trois musiciens a pris le nom de Niokobok (plaisir partagé en Wolof), avec l’idée de jouer systématiquement, qu’il y ait ou non des auditeurs. La séance est annoncée par le biais des listes de diffusion et des réseaux des uns et des autres. Le bouche à oreilles fonctionne aussi très bien. La séance a lieu le même jour du mois à la même heure et au même endroit. La contribution financière est libre et consciente.
Des participants réguliers ne manqueraient l’évènement pour rien au monde, des participants ponctuels qui en ont entendu parler et viennent expérimenter et certains participants qui reviennent de temps en temps. Certains soirs, trois personnes sont là pour écouter et voyager. D’autres soirs, ils sont quinze ou vingt. Ils s’assoient ou s’allongent, parfois entrent dans un état de demi-sommeil ou de rêverie, parfois contribuent avec leur voix ou leur propre tambour.
On pourrait peut-être imaginer que cette liberté quasi-totale dans les modalités ne peut qu’entrainer un chaos musical, sans forme très claire ni ligne mélodique identifiable. Ce n’est de fait pas un concert au sens traditionnel. Ce n’est pas non plus un atelier bien-être, structuré de bout en bout avec un objectif de résultat. C’est un voyage qui surprend chaque fois l’ensemble des présents. La confiance et l’écoute mutuelles entre les musiciens, ainsi que leur posture méditative, permettent une harmonie constante et le passage à la fois fluide et déconcertant d’une ambiance sonore à l’autre. C’est une conversation musicale. La proposition de l’un stimule l’élan et la créativité des autres. Des sons improbables ou familiers apparaissent puis disparaissent, dialoguent ou se disputent, se poursuivent ou se guettent les uns les autres, à la grande joie des musiciens qui ne savent jamais à quoi s’attendre.
S’agit-il de musique au sens habituel du terme ? Probablement pas mais ce n’est de toute façon pas l’idée, sauf à considérer que tout son est potentiellement musical, ce qui est bien l'approche proposée, par contre. Il arrive que des improvisations vocales, à voix unique ou polyphoniques, émergent des mélodies, que l’un ou l’autre accompagne à la guitare ou au tambour. Il arrive qu’une ambiance sonore qui vient de naitre se structure et se renouvelle en s’appuyant sur un rythme répétitif.
Il s’agit en tous cas d’écoute et d’harmonisation. Car de chaos point dans cette proposition. Au contraire, les nouveaux venus parmi les participants s’ébahissent chaque fois d’apprendre que rien n’a été prédéfini ni écrit dans ce qu’ils ont entendu. L’étonnement vient aussi souvent du fait que le voyage émotionnel est différent d’un individu à l’autre. Certains explorent l’Amazonie ou la Chine, tandis que d’autres sont ramenés à la mort d’un proche ou à leur enfance.
Quand se termine la séance qui dure environ une heure, les participants sont invités d’abord à un chant collectif, sous la forme d’un mantra, puis à tester les instruments s’ils en ont envie. Au final, chacun – musiciens compris - rentre chez soi à la fois nourri et allégé, avec le sentiment d’avoir véritablement partagé une expérience humaine collective.
Ressources
Amestoy, Jean-Luc. Brad Mehldau et le lâcher-prise : une approche comportementale de l'improvisation musicale. Thèse de doctorat en musicologie. Sur : https://theses.hal.science/tel-05052270
Aubry, Gaël. L’histoire des chants pour tous. Mise à jour avril 2025. Sur : https://www.chantpourtous.com/origine-et-avenir-de-chant-pour-tous/
Boyer, Christophe. Le Tao du chant spontané . Ed. Lulu. com, 2017
Demouth, Olivier. Le Voyage sonore : https://terre-etoilee.fr/2021/05/11/voyage_sonore/
McFerrin, Bobby. Bobby McFerrin explique ses débuts dans l’improvisation. Aarhus Vocal Festival 2011, Master class. Sur : https://www.youtube.com/watch?v=cDKEY4H5ugk
L’improvisation musicale : https://fr.wikipedia.org/wiki/Improvisation_musicale
Musique improvisée et auto-organisation. Interview de Jean-Luc Amestoy. Sur : https://www.youtube.com/watch?v=pVUsp-S6jIk
Scheyder, Patrick. Dialogue sur l’improvisation musicale. Ed. de l’Harmattan, 2006.
Chant pour tous : https://www.chantpourtous.com
Niokobok, méditation sonore à Rouen : https://presencevocale.fr/2025/02/05/niokobok-voyage-sonore-a-partager/
Ressources en improvisation vocale. https://ressources-improvisation-vocale.org
Spirale Voice, improvisation vocale : https://www.spirale-voice.fr/