Parmi tous les pays du monde, c'est au Japon qu'on trouve le plus de centenaires : on en dénombre plus de 100 000 (1), mais l'Italie est très bien positionnée également. Entre 2009 et 2025, le nombre de personnes ayant atteint cet âge vénérable a doublé (2) et on en dénombre officiellement 23 500 sur l'ensemble du territoire. Certaines zones géographiques tendent à concentrer les centenaires ; une phénomène multifactoriel que l'on doit à l'environnement, à l'organisation sociale, mais également à la génétique.
Nous allons justement nous attarder sur ce dernier facteur, car une équipe de l'Université de Bologne (Italie), s'est penchée sur l'organisation génomique ancestrale de ces individus. En comparant le génome de 333 centenaires à celui de 690 adultes plus jeunes, les chercheurs ont découvert que les doyens présentent une concentration anormalement élevée de variants génétiques hérités des chasseurs-cueilleurs de l’Ouest.
Des segments d'ADN qui remontent à l'ère Tardiglaciaire, la dernière phase du Pléistocène (3), il y a environ 14 000 ans, soit bien avant l'invention de l'agriculture (4). Leurs travaux ont été publiés dans la revue GeroScience (5), en décembre 2025, et démontrent que la sélection naturelle (6) a doté ces lignées d'une plasticité génétique permettant de vieillir sans subir le naufrage des maladies dégénératives.
L'atout de Villabruna : l'héritage de l'âge de glace
Pour isoler cette empreinte génétique, l'équipe a mobilisé la paléogénomique, une discipline qui consiste à séquencer l'ADN extrait de restes archéologiques pour le comparer aux génomes contemporains. Ainsi, les chercheurs ont utilisé des génomes de référence datant du Tardiglaciaire pour décomposer l'ADN des centenaires italiens en quatre grandes strates ancestrales : les agriculteurs néolithiques, les pasteurs des steppes, les populations irano-caucasiennes et, enfin, les chasseurs-cueilleurs de l'Ouest.
C'est de cette manière qu'ils ont pu isoler cette correspondance statistique : l’ascendance issue des chasseurs-cueilleurs est la seule composante ancestrale systématiquement surreprésentée chez les centenaires par rapport au groupe témoin. Plus la part d'ADN héritée des chasseurs-cueilleurs est importante par rapport au reste de la population, plus la probabilité d'atteindre les 100 ans augmentent.
Selon les calculs de l'équipe, le simple fait d'avoir une filiation plus marquée avec ces ancêtres préhistoriques (supérieure d'un écart-type à la moyenne) augmente de 38 % la probabilité de devenir centenaire.
Une influence génétique rattachée à une lignée connue sous le nom du «cluster de Villabruna». Ce groupe tire son nom d'un site archéologique situé dans les Alpes italiennes, où a été découvert le squelette d'un chasseur-cueilleur vieux de 14 000 ans (7). Ce profil génétique est fondamental, car il marque le moment où, à la fin de l'ère glaciaire, une nouvelle population a repeuplé l'Europe, remplaçant les groupes précédents.
Une lignée plus résiliente
Un cluster très important pour comprendre cette incidence, car contrairement à d'autres lignées disparues, celle-ci s'est maintenue avec une résilience rare au sein du patrimoine génétique européen. Le génome des centenaires analysés dans cette étude contient plus de fragments d'ADN provenant de ce profil génétique que celui de l'Italien moyen.
Là où les brassages de populations auraient dû atténuer, ou « diluer » cet héritage au fil des millénaires, ces doyens ont conservé un nombre élevé des variants génétiques issus de ce cluster. Ces individus sont donc restés plus proches, génétiquement parlant, des populations de la fin de l'ère glaciaire que des vagues de migrants arrivées plus tardivement.
Comme l'ont rapporté les chercheurs auprès du média Futurity (8)
« cette découverte fournit une perspective historico-génomique qui recadre le concept du vieillissement en bonne santé – non pas comme un état statique, mais comme une dynamique façonnée par l'histoire de nos populations et leurs adaptations passées ».
Cette persistance exceptionnelle du patrimoine génétique issu du groupe de Villabruna suggère que ces gènes ont traversé les millénaires, conservés par la sélection naturelle pour leur capacité unique à freiner le déclin cellulaire sur le très long terme.

Un rempart génétique face à l'«inflammaging»
Ces gènes contribueraient à réguler l'«inflammaging», également nommé «inflammation liée à l'âge», qui se définit comme un état inflammatoire chronique, systémique et de faible intensité qui s'établit en l'absence d'infection déclarée. Ce processus biologique, considéré comme l'un des principaux facteurs du vieillissement, résulte d'une accumulation de dommages cellulaires et d'un épuisement du système immunitaire qui finit par produire des molécules inflammatoires en continu, dégradant ainsi les tissus sains.
L'histoire de notre survie a laissé des traces contradictoires dans notre sang pour expliquer ce phénomène. Les gènes hérités des premiers agriculteurs du Néolithique nous ont légué une immunité hyper-réactive, car à l’époque, cette ardeur était vitale : pour ne pas succomber à une infection à vingt ans au milieu de la promiscuité des premiers villages et du bétail, l’organisme devait être capable de déclencher une riposte foudroyante à la moindre infection. Une contre-attaque se manifestant principalement par le déclenchement d'un processus inflammatoire pour neutraliser les agents pathogènes.
Un système immunitaire aussi vigilant, optimisé pour la survie des jeunes adultes, devenait de moins en moins utile pour les rares individus qui atteignaient un âge avancé. Ce qui était un atout devenait, avec le temps, un fardeau, puisque cette propension à la réactivité ne s'apaisait pas. En restant constamment mobilisé alors qu'aucune menace externe ne le justifie, l’organisme finit par s'épuiser : le système immunitaire ne revient jamais à son état de repos et maintient une sécrétion basale de ses molécules de défense (cytokines pro-inflammatoires, principalement).
Au lieu de détruire un virus ou une bactérie, elles peuvent s'attaquer aux cellules saines de l'organisme et accélérer le vieillissement des tissus. Une inflammation stérile, puisqu'il n'y a aucun ennemi à combattre, qui use le corps : c'est exactement ce qu'est l'« inflammaging », une ancienne protection qui se prolonge inutilement et devient, à la longue, autodestructrice.
La sérénité des centenaires
À l'inverse, les centenaires de l'étude ont conservé le phénotype immunitaire des chasseurs-cueilleurs de Villabruna. Leur organisme ne s'alarme pas pour rien et économise ses ressources, et tant qu'aucun danger n'est détecté, la « machine immunitaire » tourne au ralenti, limitant la production de molécules toxiques.
« L'histoire biodémographique et l'ascendance génétique ne sont pas de simples variables de confusion dans les études d'association pangénomique ou de médecine de précision ; elles constituent des facteurs déterminants de la variabilité phénotypique actuelle »
expliquent les auteurs, dans leur étude.
Une manière de replacer la génétique et la biologie au centre de cette problématique, même si certains cercles intellectuels considèrent que ces déterminants biologiques devraient être relégués au second plan.
Nous ne vieillissons pas tous de la même manière, et si l'environnement et le mode de vie influencent également notre espérance de vie, notre bagage génétique est un facteur prépondérant. Les conclusions de l'Université de Bologne à ce propos ne laissent aucune place au doute : l'inégalité devant la mort prend également racine dans le legs de nos ancêtres.
Illustration : Shuttersock - 1115760380
Références
1. Le secret japonais pour vivre longtemps : pourquoi tant de femmes y ont-elles plus de 100 ans ?
https://www.bbc.com/afrique/articles/crrjqddn0lzo
2. Italy’s centenarians grow in number as another 2,000 reach the milestone
https://www.theguardian.com/world/2025/nov/07/italy-centenarians-amount-milestone
3 . Tardiglaciaire - https://fr.wikipedia.org/wiki/Tardiglaciaire
4. L'invention de l'agriculture - https://www.histoirealacarte.com/prehistoire/l-invention-de-l-agriculture
5. Western Hunter-Gatherer genetic ancestry contributes to human longevity in the Italian population https://link.springer.com/article/10.1007/s11357-025-02043-4
6. De la bactérie à l’espèce humaine, comment comprendre facilement la théorie de l’évolution de Darwin https://www.presse-citron.net/de-la-bacterie-a-lespece-humaine-comment-comprendre-facilement-la-theorie-de-levolution-de-darwin/
7. A man buried in Italy in the Pleistocene era- https://www.dnagenics.com/ancestry/sample/view/profile/id/villabruna
8. DNA From Ancient Hunter-Gatherers May Boost Your Odds of Living Past 100 - https://www.sciencealert.com/dna-from-ancient-hunter-gatherers-may-boost-your-odds-of-living-past-100