L’éducation à distance en Afrique : que des méfaits !? ***
Les pays du Sud n’ont pas encore mis sur pied une politique nationale de formation à distance. C’est le facteur le plus sûr d’éloigner les apprenants de l’école à distance.
Publié le 13 mai 2026 Mis à jour le 13 mai 2026
Guerres, climat, virus, etc. les médias de masse nous exposent à des informations qui suscitent nos réactions les plus primaires. Les titres deviennent toujours plus "putaclic" car ces médias doivent faire de l'audience et la peur est un très bon hameçon pour les clics.
Face à cela, des citoyens veulent être protégés et les autorités répondent à cette demande : des applications sur nos téléphones nous alertent, des politiques publiques anticipent nos mauvais choix avant même que nous les formulions. Nous vivons dans une époque où l'autorité décide, souvent avec bienveillance sincère, à notre place et pour notre bien. Cette protection omniprésente semble être un progrès. Mais est-ce vraiment le cas ?
Benjamin Franklin écrivait en 1755 : "Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux."
Ce n'est pas un slogan libertarien. C'est un avertissement sur le coût caché de la sécurité : l'atrophie progressive de notre capacité à juger par nous-mêmes et à nous défendre. Car lorsque chaque risque est neutralisé en amont, nous cessons d'exercer notre jugement et nos capacités. Nous développons ce que certains chercheurs appellent un biais de contentement : une tendance à accepter passivement notre environnement parce qu'il semble fonctionner sans notre intervention active. Nous devenons, sans nous en apercevoir, les locataires dociles d'une prison particulièrement bien décorée.
La surveillance contemporaine n'a plus le visage brutal des régimes autoritaires du siècle passé. Elle est administrative, préventive et souvent présentée comme un service rendu.
Pour comprendre cette transformation, les travaux du sociologue Ulrich Beck sont essentiels. Dans sa théorie de la société du risque, Beck montre que la peur, qu'elle soit sanitaire, climatique, sécuritaire, économique, est devenue le principal moteur de l'extension du contrôle social. Plus les risques sont médiatisés et amplifiés, plus les institutions se légitiment en promettant de les gérer. La peur n'est pas exploitée cyniquement : elle est sincèrement ressentie. Mais elle produit le même résultat : un individu qui délègue sa souveraineté en échange d'une promesse de protection.
Cette mécanique trouve son analyse la plus profonde chez Michel Foucault et son concept de biopolitique. L'État moderne ne se contente plus de punir les corps déviants ; il gère la vie elle-même, la natalité, la santé, la nutrition, la mobilité. L'autonomie individuelle n'est plus un droit naturel mais une sécurité de concession : on nous autorise à choisir dans les limites de ce que l'administration a préalablement validé. La liberté devient un couloir balisé.
La gestion des flux, de personnes, d'informations, de comportements, remplace la répression frontale. Nous ne sommes plus enfermés par des murs, mais orientés par des couloirs invisibles que nous empruntons volontairement, exactement comme dans un magasin IKEA, convaincus de notre propre liberté.
Cette architecture préventive a un coût psychologique profond, que le psychologue Albert Bandura a rigoureusement documenté. Sa théorie de l'agentivité humaine repose sur un principe fondamental : nous ne sommes pas seulement des êtres qui agissent, nous sommes des êtres qui ont besoin de croire que leurs actions ont un impact réel sur le monde. Ce sentiment d'efficacité personnelle, la conviction que je peux influencer ma situation, est la condition même de notre équilibre mental et de notre développement.
Or, qu'arrive-t-il lorsque tout est sécurisé à l'avance ? Lorsque chaque erreur potentielle est interceptée avant de se produire ? L'individu perd progressivement la preuve expérimentale de sa propre compétence. Il ne tombe jamais, donc il ne sait plus comment se relever. Il ne choisit jamais vraiment, donc il ne sait plus comment assumer une décision. Il devient, selon l'expression la plus juste, un spectateur de sa propre vie.
Ce n'est pas tant une métaphore dramatique qu'une description clinique d'un phénomène documenté : les personnes surprotégées présentent davantage d'anxiété, moins de résilience et une dépendance accrue aux structures externes pour valider leurs choix. Nous avons construit des systèmes si efficaces pour éliminer l'inconfort qu'ils ont simultanément éliminé le développement personnel.
La protection totale n'est pas seulement un problème philosophique. C'est également une erreur technique.
Le psychologue Gerald Wilde a formulé ce qu'il appelle la théorie de l'homéostasie du risque : chaque individu maintient inconsciemment un niveau de risque subjectif acceptable. Si l'environnement devient objectivement plus sûr, le comportement s'ajuste pour retrouver ce seuil familier. L'exemple automobile est saisissant : équiper une voiture de systèmes de sécurité avancés conduit les conducteurs à adopter une conduite plus agressive, annulant partiellement le bénéfice des technologies protectrices.
Appliquons ce principe à l'échelle sociale. En supprimant systématiquement le droit à l'erreur, en garantissant que les mauvaises décisions seront corrigées par un filet institutionnel, nous ne créons pas des citoyens plus prudents. Nous créons des individus imprévoyants et structurellement fragiles, incapables d'évaluer les risques réels parce qu'ils n'ont jamais eu à en assumer les conséquences. La sécurité totale ne produit pas la sagesse. Elle produit l'irresponsabilité dans un cadre rassurant.
Cela a pour effet une déresponsabilisation généralisée.
La critique la plus subtile de notre époque concerne ce qu'on appelle les nudges, théorisés par Richard Thaler et Cass Sunstein. Ces "coups de pouce" comportementaux consistent à orienter les décisions individuelles sans contrainte explicite, en modifiant l'architecture des choix pour rendre la "bonne" option plus accessible ou plus visible. Élégante, car nous conservons techniquement notre liberté de choisir... mais, en réalité, une forme perfectionnée de la prison dorée.
Le nudge préserve l'apparence du choix tout en dictant le résultat souhaité. Il suppose qu'un planificateur central sait mieux que nous ce qui est bon pour nous, et qu'il est légitime d'orienter subrepticement notre comportement dans cette direction. Ce paternalisme doux est d'autant plus insidieux qu'il est invisible. Nous ne sentons pas la pression. Nous croyons choisir librement, alors que notre décision a été architecturalement préconfigurée. C'est une manipulation bienveillante, certes, mais une manipulation tout de même et elle érode exactement le même muscle que toutes les autres formes de surprotection : notre capacité à délibérer réellement.
Il serait réducteur de conclure que toute protection est mauvaise, que toute régulation est tyrannique, que l'État doit se retirer de nos vies. Ce serait tomber dans un individualisme aussi naïf que le paternalisme que nous critiquons. L'autonomie véritable ne se construit pas contre les autres, mais avec eux. La question n'est pas de savoir si nous avons besoin d'une structure sociale, mais quelle forme cette structure doit prendre.
La distinction fondamentale est celle-ci : une structure peut être un échafaudage ou une cage. L'échafaudage aide à monter; il est temporaire, ajustable, et son but ultime est de devenir inutile. La cage empêche de tomber, certes, mais elle empêche également de bouger, d'explorer, de trébucher et d'apprendre. Nos systèmes contemporains, animés des meilleures intentions, glissent progressivement de l'un vers l'autre sans que nous nous en rendions compte, et souvent avec notre consentement enthousiaste.
Réclamer le droit à l'erreur n'est pas réclamer le droit à l'impunité. C'est réclamer quelque chose de plus fondamental : le droit d'être un sujet souverain, c'est-à-dire un être dont les décisions ont de vraies conséquences et dont les erreurs appartiennent à son propre parcours.
C'est reconnaître que l'échec est une donnée pédagogique irremplaçable, que la vulnérabilité est la condition de la croissance et que la confiance, en soi et dans les autres, ne se décrète pas administrativement. Elle se construit dans l'expérience brute du monde réel, avec ses risques non neutralisés et ses chutes non amorties.
La prison dorée est confortable et précisément pour cette raison elle est aussi dangereuse. Le barème de notre liberté ne se mesure pas à l'absence de contraintes visibles, mais à notre capacité réelle de nous tromper, d'en assumer les conséquences, et de nous relever différents. Tant que nous n'aurons pas reconquis ce droit élémentaire, nous resterons des sujets gérés qui se croient libres et c'est peut-être la forme la plus achevée de l'enfermement.