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Publié le 22 juillet 2026 Mis à jour le 22 juillet 2026

Voyager informé, ou le risque des attentes satisfaites

Avant de partir, on sait déjà ce qu'on va trouver. Commencons précisément par là.

On ouvre une application, on tape le nom d'une ville et en quelques minutes on sait déjà quel restaurant choisir, quel point de vue photographier, quelle plage éviter. Avant même de poser un pied sur place, le voyage est à moitié écrit par les milliers de personnes passées avant.

Cette dépendance aux avis et aux photos partagées en ligne change profondément ce qu'on va vivre, pas seulement ce qu'on va visiter. Elle réduit progressivement le cercle des endroits considérés comme valables, et maintient dans l'ombre tout ce qui n'a jamais été mis en image.

Tous à Zanzibar

Le sociologue John Urry l'explique dans The Tourist Gaze 3.0 (Sage Publications, 2011, avec Jonas Larsen) : le désir de voir un lieu se construit avant d'arriver, par les images déjà vues, les récits déjà lus. On ne part pas l'esprit vierge, on part avec une liste mentale de ce qui mérite d'être vu, et cette liste ressemble beaucoup à celle du voyageur précédent.

Sur les plateformes d'avis, le mécanisme est simple : les lieux les plus photographiés attirent le plus de visites, les visites génèrent de nouvelles photos, les nouvelles photos attirent de nouveaux voyageurs. Les endroits absents de ce circuit n'ont aucune chance d'y entrer par leur seul mérite : personne ne les cherche, l’algorithme ne les affiche pas, personne ne les trouve.

Une équipe de chercheurs a suivi 122 touristes à Turin, en comparant les quartiers traversés, les photos prises pendant le séjour, et celles finalement publiées en ligne. Daniel Paül i Agustí rapporte, dans l'International Journal of Tourism Cities (vol. 10, n° 3, 2024), que les images publiées couvrent une portion seulement des endroits réellement visités. Le voyageur suivant planifie sur la base de ces images, pas sur la base du voyage complet.

Prévision sans adaptation

Préparer un voyage, c'est utile : vérifier les horaires, repérer un quartier, savoir si un site est accessible. Le problème survient quand la préparation occupe tout l'espace, jusqu'à ne rien laisser au hasard.

On cherche une adresse recommandée, le restaurant est fermé, la plage est inaccessible, le musée est complet. Que faire ? Quelqu'un qui n'a jamais eu à improviser pendant un voyage se retrouve bloqué. L'application n'a pas de plan B et on n'en a pas non plus, parce qu'on n'a jamais eu à en chercher un.

Cette capacité à réagir face à l'imprévu s'entretient, elle suppose qu'on l'ait déjà exercée, qu'on ait déjà pris une décision sur place sans filet. Quand tout est décidé en amont, elle s'efface progressivement, et la moindre perturbation du programme devient une source de désorientation.

Micol Mieli a observé le comportement de touristes munis de smartphones pendant leur séjour, dans une étude publiée dans la revue Current Issues in Tourism (vol. 27, n° 6, 2024 .pdf). Son constat : l'accès permanent à l'information pendant le voyage réduit l'espace laissé aux découvertes non planifiées. On consulte, on vérifie, on optimise. La surprise n'a plus vraiment de place, et la capacité à naviguer sans information préalable s'en trouve réduite d'autant.

Les endroits qui valent le détour, tant que personne n'en a parlé

Le monde est loin d'avoir été épuisé par les avis en ligne. Des lieux qui méritent largement d'être vus existent un peu partout, souvent à quelques kilomètres de destinations saturées de visiteurs. Seulement, personne n'en a encore parlé à grande échelle.

Précisément parce qu'on n'en a jamais entendu parler, ces endroits offrent quelque chose que les destinations très documentées ne peuvent plus offrir : la possibilité de se faire une opinion par soi-même. On arrive sans image préconçue, sans attente fixée à l'avance par des centaines de commentaires. Le lieu se révèle au fur et à mesure, et cette révélation progressive est une grande partie de ce qui rend un souvenir de voyage durable.

Jangwook Kwon et Hoon Lee ont suivi 225 touristes coréens avant et après leur départ, et publient leurs résultats dans Tourism Management (vol. 76, 2020). Ceux qui ont vécu des découvertes imprévues pendant leur voyage restent plus satisfaits de leur vie pendant près d'un mois après leur retour, plus longtemps que ceux dont le séjour s'est déroulé exactement comme prévu.

Les endroits dont on ignorait l'existence avant d'arriver laissent souvent une trace plus profonde que ceux qu'on attendait depuis des mois.

Un réflexe qui dépasse le voyage

Ce que le voyage révèle ici vaut pour bien d'autres domaines. On vérifie les avis d'un restaurant, mais on vérifie aussi les résumés d'un livre avant de l'ouvrir, les retours d'autres étudiants avant de choisir une formation, les notes d'un cours avant de s'y inscrire. Le principe est le même : on laisse les autres déterminer à notre place ce qui vaut la peine qu'on s'y intéresse.

À force de filtrer l'expérience par les avis des autres, on finit par ne plus vraiment se faire son propre avis. On arrive quelque part en sachant déjà ce qu'on est censé en penser. On lit un livre en ayant déjà lu ce que d'autres en ont dit. L'expérience directe, celle qui se forme sans intermédiaire, devient de plus rare.

Le voyage non documenté met en évidence cette capacité à découvrir quelque chose sans avoir été guidé vers elle. À se retrouver face à un endroit, un texte, une idée, sans que personne n'ait déjà tranché si cela valait le déplacement. C'est une expérience que les avis, par définition, ne peuvent pas produire.

Illustration : magnific - 57633616
Références

John Urry et Jonas Larsen, The Tourist Gaze 3.0, Sage Publications, 2011,
https://books.google.ae/books?id=Q1BdBAAAQBAJ&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false

Daniel Paül i Agustí, « Instagram public and private images as an element for the spatial monitoring of tourist behaviour in cities », International Journal of Tourism Cities, vol. 10, n° 3, 2024, https://www.emerald.com/ijtc/article-media/1218705/pdfviewer/9493861

Micol Mieli, « Planned serendipity: exploring tourists' on-site information behaviour », Current Issues in Tourism, vol. 27, n° 6, 2024, https://forskning.ruc.dk/files/100678975/Planned_serendipity_exploring_tourists_on-site_information_behaviour.pdf

Jangwook Kwon et Hoon Lee, « Why travel prolongs happiness: Longitudinal analysis using a latent growth model », Tourism Management, vol. 76, 2020, https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0261517719301347


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