Avons-nous perdu le sens de l'amour?
La question amoureuse est sociologiquement très intéressante. Surtout aujourd’hui, où le modèle est en pleine transformation. Est-ce que la grande liberté que nous avons a tué l'amour?
Publié le 26 septembre 2022 Mis à jour le 29 septembre 2022
La question du sens au travail semble émerger dans le débat social comme révélée par ces deux années de crise sanitaire où le rapport au travail a été profondément bousculé (1) . Mais comme pour beaucoup de contradictions latentes, la crise du covid a servi de révélateur ou d'accélérateur.
Cette préoccupation n’est pas l’apanage de cette génération X, Y ou quelle que soit l’immatriculation.
Alors, est-ce une revendication d’une génération de nantis ? Celle des enfants de la croissance, des Trente Glorieuses, qui peuvent se payer le luxe de se poser cette question ? Ou est-ce une question vitale pour laquelle on est prêt à prendre le risque de perdre sa sécurité ?
Est-ce le symptôme d’une société où les collectifs se délitent au bénéfice du chacun pour soi qui devient un sauve-qui-peut général ? Une société donnant l’injonction à chacun de s’autoproduire et de s’autodéterminer, condamnant ainsi chacun à produire son propre sens sans pour autant lui donner les compétences et l’espace pour ce faire ?
Qu’est-ce que cache cette revendication qui pourrait paraitre insultante pour ceux qui, de par le monde, n’arrivent pas à survivre de leur travail, préoccupés qu’ils sont à se débattre dans les niveaux primaires de la survie et pour qui le sommet de la pyramide est toujours fuyant et illusoire ?
Le sens du mot travail est éminemment politique. Comme le propose Maëlezig Bigi (2), ce qui met le travail au cœur de la construction sociale c’est qu’il s’est construit au travers d’une triple promesses de s’intégrer socialement, de s’intégrer économiquement et de s’épanouir individuellement.
Que reste-t-il de cette promesse en ces temps ou l’évolution technologique génère des séismes sociaux et nous entraine dans une reconfiguration impensable et impensée des rapports sociaux et du travail ? Le travail ne serait-il plus en capacité de remplir sa mission d’intégration ?
Doit- on en conclure que la revendication de sens au travail est une manière maladroite de revendiquer que le travail retrouve sa mission? Ainsi il n’y aurait pas de démission des acteurs mais une dé-mission du travail ?
Repartons de la définition du travail : M.A. Dujarier (3) propose une étymologie de « travail » différente du « tripalium » admise communément : Travail viendrait de « traps » qui est la structure qui sert à contenir les animaux pour pouvoir les ferrer, ou trans : qui renvoie à l’idée de surmonter des obstacles. On retrouve là l’idée de structure qui met sous contrainte l’énergie pour la transformer en travail. Ce qui caractérise tout à fait les organisations. L’organisation est bien un système de contrainte dont la mission est de mettre sous contrainte l’énergie avec laquelle vient l’acteur pour qu’elle se transforme en travail et devienne une production.
Ainsi la technologie aurait fait perdre au travail, du moins en apparence, sa mission intégratrice.
Les structures traditionnelles du travail qui encadraient les individus et organisait leurs rapports sociaux ont explosé et l’organisation sociale n’est plus contenante et organisante.
On peut voir cette revendication de sens comme une revendication de nantis dans un pays ou les mesures d’assistance (RSA Chômage etc..) destinées à assurer la paix sociale finissent par affaiblir le principale moteur de l’individu pour se mettre en marche : la possibilité de percevoir l’effet de son action sur l’environnement qui détermine sa raison d’être. On sait qu’on existe quand on peut mesurer les effets qu’on a sur son environnement.
Toutes les mesures d’organisation du travail et de sécurité de l’emploi finissent par découpler l’activité de son sens. Si quoi que je fasse je ne peux pas percevoir en quoi cela a une influence en retour sur ma vie économique mon pouvoir d’achat, alors mon activité n’a pas de sens. Si je n’ai aucune idée de ce qui me place dans la chaine de production et à qui et à quoi sert mon activité, je ne peux pas lui trouve de sens.
On peut analyser ces revendications de sens comme une manière de parler des conditions de travail. En effet,les travaux de J Gautier (4) et les enquêtes européennes menées par une organisation européenne « euro fond » montrent que les conditions de travail sont plutôt moins bonnes en France. La France est le pays qui a les plus mauvais indicateurs en termes de condition de travail, de rythme de travail de conditions physiques du travail.
Mais les conditions du travail sont bien loin d’épuiser le sujet de la démission.
Même des conditions de travail très très difficile n'ont jamais empêché que l'activité permettent de vérifier ses valeurs et aux acteurs d’être engagé et fier de leur métier. On voit dans les mines de sel de Silésie des magnifiques cathédrales que les ouvriers avaient sculpté dans le sel, qui montrent qu'au-delà de la souffrance du travail dans les mines, quelque chose de l'ordre du sens partagé et de la spiritualité existe. En quelque sorte une célébration du sens commun et de l’appartenance.
C'est ce que l'on va trouver également dans le secteur de la santé particulièrement en France où, se sentant au service d’une puissance divine, les religieuses étaient capables d'accepter des conditions de travail souvent absolument déplorables voire dangereuses.
Ce n’est donc pas la difficulté et les risques qui engendrent le désengagement mais plutôt le sentiment d’utilité et d’appartenance.
Pour les plus jeunes ayant du mal à s’engager se pose la question de savoir s’il perçoit son travail comme utile car iI y a sans doute un lien entre le sens et l’utilité sociale.
Comme le précise M.A.Dujarier : «Les enquêtes récentes montrent que les acteurs de l’entreprise ont l’impression de faire des choses inutiles voire nocives, disant souvent « quand je fais ça je travaille pas »».
La dissociation entre l’emploi et le sentiment d’utilité participe du trouble. Cette situation met en lumière une évidence : La valeur marchande du travail n’est pas la valeur sociale du travail.
De plus pour certaines professions, comme la finance, l’écart a augmenté entre la valeur économique du travail et sa valeur sociale. Non que la finance est en soi inutile mais elle devient néfaste quand elle n’est plus au service de la valorisation des échanges et des flux d’énergie et qu’elle devient une activité qui auto-produit sa valeur indépendamment des échanges et des flux.
Le mouvement des étudiants de Paris Tech (5) pose cette question de la différence voire la contradiction qu’il peut y avoir entre la valeur sociale et la valeur économique du travail. Une revendication d’éthique d’une population qui affirme qu’on détruit plus de bien être collectif qu’on ne gagne de bien être personnel.
Par ailleurs un emploi peut avoir une forte utilité sociale comme les emplois de la santé et en même temps les acteurs peuvent ressentir une perte de sens importante. Par le fait que la sous-rémunération des soignants envoie un message de dévalorisation, la question des rémunérations et des conditions de travail participe de cette perte de sens. Mais cela n’explique pas tout.
Les contraintes marchandes (financiarisation de la santé), le contrôle accru du travail (sur bureaucratisation de l’organisation), le management par les indicateurs sont autant de pratiques qui assèchent l’engagement et la motivation intrinsèque. Le travail est tellement contrôlé et processé qu’on ne peut plus le faire consciemment et que le désengagement, la fuite parait alors le seul moyen d’échapper à la souffrance voire à la déstabilisation (6) .
Pour Marie Anne Dujarier, la notion d’utilité a changé pour trois raisons :
Pour ces raisons écologiques sociale et existentielles, la question du progrès et de l’utilité est posée.
La pénibilité mentale du travail s’est accrue. Trop de conception marchandes du travail et de contrôle. Et d’autre part, pas assez de vision à moyen long terme, non pas de sa carrière mais simplement de son activité. Quel salarié peut être sûr que dans 5 ans il aura encore un emploi ?
Puis l’on voit apparaitre des formes de travail à la fois impensée et non choisis et donc non contractualisées.
L’irruption des outils numériques a fait disparaitre des métiers et atomisé les activités : acheter son billet de train sur son téléphone, scanner ses produits au supermarché, commenter la valeur d’un service d’une société. Ce sont des activités qui produisent des valeurs d’usage et des valeurs d’échange et qui pourtant ne sont pas considérées comme ayant une valeur de travail.
Ainsi la quête de sens n’est pas en soi une nouveauté surgissant d’un univers où la question du sens ne s’était jamais posée. Ce qui fait que le sens du travail devient une préoccupation c’est que ce sens est questionné par la rupture de la promesse, la rupture du contrat social implicite qui donnait son sens au travail.
Cette période de développement technologique effréné se caractérise par une série de mouvements tectoniques dans le champ du travail qui génère une perte de repères rendant cette promesse impossible à tenir.
Illustration : DepositPhotos - VisualGeneration
Notes
(1) https://www.anact.fr/sens-au-travail-quelles-pistes-concretes
(2)Maëlezig Bigi sociologue maitresse de conférence au Cnam - Centre d’étude de l’emploi et du travail
(3)Marie-Anne Dujarier - Sociologue Prof université Paris Cité - Autrice de Trouble dans le travail - PUF
https://www.decitre.fr/livres/troubles-dans-le-travail-9782130804130.html
(4)Jérôme Gautier - Économiste - Prof Paris 1 Panthéon
(5) Nos métiers sont destructeurs»: le discours choc des étudiants d’AgroParisTech sur leurs formations
https://www.youtube.com/watch?v=iA4Dbg3RsaE
(6) On se souvient de l’ouvrage d’Henri Laborit : l’éloge de la fuite (folio essai) 1976
https://www.decitre.fr/livres/eloge-de-la-fuite-9782070322831.html