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Publié le 18 avril 2023 Mis à jour le 19 avril 2023

S’étonner pour apprendre

Apprentissage par les activités

Deux étudiants étonnés de ce qu'ils trouvent.

« Celui qui ne peut plus éprouver ni étonnement ni surprise, est pour ainsi dire mort : ses yeux sont éteints. » 

Albert Einstein

Explorer l’étonnement

Cet article est issu des travaux d’habilitation à diriger des recherches et de la conférence de Joris Thievenaz,   intitulé « S’étonner pour apprendre ». Pour lui, l’étonnement possède un fort potentiel évocateur. Mais que signifie s’étonner, qu’est-ce que cela implique ? Quel  processus d’étonnement est observable ? L’enquête part de l’étonnement du chercheur qui constate que l’étonnement est peu développé dans le champ de l’apprentissage adulte. 

La notion d’étonnement

Le mot d’étonnement possède la même racine que celui de « tonnerre ». Il a d’abord désigné l’individu frappé de stupeur, étourdi. Le vieux français « estournement » parle de la personne hébétée par un état de choc corporel. L’étonnement est aussi un état psychologique d’éprouvement. L’étonnement est donc tout aussi corporel que psychologique.

Dans les premiers usages du terme il y a l’idée d’une attente contrecarrée qui laisse la personne dans une situation d’incertitude. Thievenaz explore les dictionnaires des métiers pour comprendre les nuances du mot. Il exhume des expressions anciennes comme « étonné comme un fondeur de cloche » qui voit son travail ruiné par un mauvais démoulage. Étonner la roche est une manière de rendre l’abattage plus facile.  Ou bien encore, l’étonnement renvoie au monde du bâti, à une lézarde dans une voute ou une construction qui a été ébranlée.

Au fil du temps et des lexiques Thievenaz observe que l’idée d’ébranlement de fissure ou d’altération n’est pas conservée.  Il garde l’idée  d’un processus mental et sensori-corporel. C’est le sujet holistique qui ressent l’étonnement, l’étonnement passe par le vecteur du corps tout autant que de l’esprit. 

Aujourd’hui, dans le langage courant, « étonner » revient à « surprendre ». Pourtant l’étonnement n’est pas la surprise. Pour être étonné, il faut être surpris, mais, il faut aussi que l’individu soit altéré dans ses certitudes, ses prévisions, ses schémas d’action, qu’il soit bousculé dans ses représentations.

Ainsi, l’anniversaire surprise, nous surprend, nous plait peut être mais ne nous met pas en mouvement, car, assez vite, on sait ce qui se passe. L’instant de surprise est vite dépassé.  Un étonnement se produit en dehors du connu. L’étonnement nous amène dans l’incertitude, dans un champ non maîtrisé qui nous met en mouvement. L’étonnement est donc un carrefour de la pensée, il faut réfléchir pour savoir où aller face à l’inconnu.

L’étonnement abordé en philosophie

Thievenaz poursuit son enquête en explorant la pensée philosophique. En effet, l’étonnement est une notion classique dans l’histoire de la philosophie. L’«étonnement philosophique» remonte à l’antiquité et aux travaux de Platon et Socrate qui présentent l’expérience de s’étonner et plus récemment repris par Deleuze qui affirme  

« se connaitre soi-même apprendre à penser faire comme si rien n’allait de soi, s’étonner que l’étant est ».

Pour Jane Hersch (1993) « l’étonnement philosophique » fait surgir des choses essentielles. L’étonnement est la condition de l’acquisition de nouveaux savoirs pour ce faire; Bachelard  (1972) nous invite à faire polémiquer la raison. 

En synthèse, le processus d’étonnement est un moment critique dans l’activité, un moment de rupture de l’intelligibilité, qui permet potentiellement de réorienter son monde, et de réélaborer son pouvoir d’agir. L’étonnement permet de trouver de nouvelles manières de faire. Il s'agit d'un geste de pensée plutôt qu’un état affectif, une dynamique de dérangement et d’altération du prévisible et du certain qui implique l’engagement du sujet et enfin un « processus d’étrangéification » du réel, générateur de réflexivité et potentiellement source d’apprentissage. 

En s’éloignant de la pensée, l’individu peut s’ouvrir à de la nouveauté, c’est l’expérience issue de l’autobiographie scientifique de Zazzo (cf L’étonnement de René Zazzo) qui évoque comment est née sa vocation pour l’étude des jumeaux. C’est à travers le parcours de l’étonnement que son parcours de vie  est modifié. L’étonnement constitue l’amorce de sa recherche

Tous n’auront pas le même élan mais, pourquoi ne pas rédiger des journaux d’étonnement du travail ? Pourquoi pas ne pas s’étonner du presque rien de la vie du service, des petites choses étonnantes originales qui s’en dégagent. La question que l’on peut se poser est « Où est l’étonnement fondateur ? »

L’étonnement chez l’adulte ?

Pour Thievenaz , tout se passe comme si la notion d’étonnement était oublié dans la formation des adultes. Il existe pourtant une pédagogie de l’étonnement, les étonnements de 0 à 6 ans, la pédagogie de l’éveil est bien présente dans la vie enfantine, mais rien, dans la vie adulte.

Tout se passe comme si la démarche d’étonnement restait dans la logique du philosophe extrait du monde pour réfléchir sur le monde. La pédagogie de l’étonnement est restée dans l’idée de pédagogie de l’éveil dans l’univers scolaire. Il en est peut-être ainsi parce que les situations d’étonnement rendent manifeste le faillibilisme (susceptible d'erreur) de l’adulte.

L’étonnement témoigne des fragilités de l’adulte, évoquer ses étonnements en public, c’est mettre en évidence les incertitudes, les incapacités les faiblesses que l’on a pris coutume de taire en groupe. Pourtant le processus de l’étonnement est une ressource du quotidien, un «étonnement ordinaire» est au cœur de nos apprentissages. L’étonnement est un processus de remise en question du processus au travail, c’est pourquoi il n’est pas si simple de l’exprimer face à une hiérarchie.

Pour John Dewey  «là où est l’étonnement il y a désir d’expérience de contacts, nouveaux et variés. Seule cette forme de curiosité garantit l’apprentissage…»

L’étonnement nous fait sortir de nos schémas de pensée et il y a de nombreuses situations qui permettent de s’étonner

  • Quand on ne cherche rien mais que quelque chose d'inhabituel se produit;
  • Quand quelque chose à quoi on s’attendait arrive tout à coup et nous prend de court;
  • Quand quelque chose à quoi on s’attendait arrive de façon imprévue;
  • Quand on cherchait quelque chose et qu’on trouve autre chose;
  • Quand quelque chose ou quelqu’un disparait, une donnée n’est plus présente dans la situation.

Les instants fugaces d’étonnement au travail sont nombreux et des grilles d’indices permettent d’observer des séquences de travail et d’identifier des étonnements  et leurs expressions. Ceci n’est pas si simple, car, le processus d’étonnement s’accompagne d’autre processus d’accueil de l’indétermination du doute et de l’incertitude.

Susciter et accompagner l’étonnement 

Un événement apporte de la discontinuité, une incertitude, qui pousse à une activité d’enquête et d’investigation et conduit à rechercher des indices pour y voir plus clair. Pour Dewey, l’étonnement nous conduit à devenir un enquêteur dans la situation et donc augmente notre pouvoir d’agir. Au regard du potentiel apprenant de la situation, comment susciter et accompagner l’étonnement ?

Thievenaz modélise un triangle pour présenter le processus de l’étonnement qui comprend des inter-relations entre :

  • des habitudes et des cadres de l’expérience (le sujet);
  • de l’irruption de l’inattendu, de l’indétermination (la situation);
  • la possibilité qu’un doute subsiste et que l’on puisse l’accueillir  (le sujet dans la situation).

Une question clé est comment s’étonner si il n’y a pas d’attentes ? Il s’agirait donc de susciter des attentes pour que l’étonnement soit en mesure d’apparaître. Le sujet est en mesure de vivre un étonnement parce que les conditions s’y prêtent. Parfois,  les conditions de travail contrarient l’étonnement :

  • le manque de temps;
  • l’impossibilité de mettre en débat les consignes ou prescriptions;
  • l’absence d’un environnement facilitant;
  • la focalisation sur les buts à atteindre.

Il existe des outils pour s’étonner :

  • mise en récit et transmission des situations d’étonnement;
  • élaborer des débriefing;
  • rapport d’étonnement;
  • journal ou cahier d’étonnement.

Devenons ethnologues ne nous laissons pas piéger par les objets d’étonnement autorisés ou tabous par les entreprises. Étonnons nous de tout et tout le temps.

Image : Deposit Photos - baranq

Sources 

Dewey, J., & Deledalle, G. (1994). Logique. La théorie de l'enquête. Revue Philosophique de la France Et de l, 184(4).https://journals.openedition.org/rechercheformation/5596

Thievenaz, J. (2014). L’intérêt de la notion d’«enquête» pour l’analyse du travail en lien avec la formation. Travail et apprentissages, 13(1), 14-33.
https://journals.openedition.org/rechercheformation/5596?lang=en

Thievenaz, J. (2013). Enquêter et apprendre au travail. Approcher l’expérience avec John Dewey. Revue Recherches en éducation.
https://journals.openedition.org/dse/4619

Thievenaz, J. (2016). L’étonnement. Le Télémaque, 49, 17-29. https://doi.org/10.3917/tele.049.0017
Thievenaz Joris  - https://lirtes.u-pec.fr/membres/membres-statutaires/thievenaz-joris  

Wikipédia - Étonnement https://fr.wikipedia.org/wiki/Étonnement  

G. Deleuze, F. Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 2005
https://www.decitre.fr/livres/qu-est-ce-que-la-philosophie-9782707345363.html

J. Hersch, L’étonnement philosophique, Paris, Gallimard, 1993
https://www.decitre.fr/livres/l-etonnement-philosophique-9782070327843.html

Annick Ohayon, « L'autobiographie des psychologues au féminin et au masculin : Bianka et René Zazzo, un couple de psychologues dans le siècle (1930-2000)», in Jacqueline Carroy (dir.) Les femmes dans les sciences de l'homme (XIXe et XXe siècles) : Inspiratrices, collaboratrices ou créatrices ?, Éditions Seli Arslan, 2005


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