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Publié le 26 avril 2023 Mis à jour le 15 mai 2023

Interface-à-face [Thèse]

Les visages de la rencontre à travers les écrans

Qui se souvient que, pour filmer un événement, nous devions coller notre œil à un objectif, fermer l’autre pour cadrer ce qui se trouvait devant nous ? Alors qu’aujourd’hui, nous avons pris l’habitude des rendez-vous sur écrans – pour travailler, pour se former, pour des moments de partage, ou de soins –, ce sont ces mêmes écrans qui nous filment.

Miroirs-émetteurs-enregistreurs

En mode portatif ou fixe, nos camécrans sont tout autant des miroirs-émetteurs que des miroirs-enregistreurs.  Avec cette médiation technique, nos visages sont vus et voyants alors que, sans cette médiation, nous ne voyons pas le visage que nous offrons au monde.

Dans le face-à-face présentiel, […] je vois [le visage] de l’autre qui, en me regardant, désigne cette part aveugle de mon corps.

Faire face au visage, c’est ouvrir une distance qui permet la rencontre.

Cette question des visages de la rencontre dans nos environnements médiatiques est au cœur de la recherche-création d’Alice Lenay.

Cette thèse peut se lire avec différents points d’entrée. Bien évidemment, elle intéressera les amatrices et amateurs d’art, pour le questionnement à partir de propositions d’artistes visuels et performatifs des années 1990 à 2020, et l’entremêlement des propres créations de l’autrice.

Mais chacun d’entre nous pourra remettre en perspective sa propre pratique des camécrans grâce à cette lumière particulière de l’art et ce que cette pratique signifie pour nos sociétés.

En effet, nos outils techniques changent notre habitation du milieu.

Le réseau des écrans

Selon la philosophe des médias Vivian Sobchack, nous aussi, humains, [nous] faisons partie du système, nous sommes devenus des composants (vivants) participants, pris dans ce réseau. Celui-ci est à la fois le centre et l’environnement et peut se lire de l’intérieur par les liens et les relations.

Comme intermédiaires pour des relations avec d’autres, les interactions sociales médiatisées que les téléphones permettent […] leur donnent ainsi une forme d’autonomie d’existence.

Ton visage apparaît dans le creux de ma main

Pris dans ce lien au sein duquel notre téléphone intelligent peut prendre l’importance d’un actant, on comprend mieux en quoi notre rapport à cet outil peut parfois nous dépasser.  Il existe un rapport de dépendance vital avec ces appareils exosomatiques qui ne dépend pas toujours de nous. Pour les personnes qui ont affaire aux personnes réfugiées, avoir ce genre de téléphone est une demande qui leur arrive très vite et qui n’est pas un luxe :

Sans téléphone intelligent, sans Internet, sans boîte mail, l’accès aux services publics […] se complique fortement.

Les rencontres

Le contenu principal de la thèse est construit sur les explorations des rencontres asynchrones, puis des rencontres synchrones. Le dernier chapitre de chaque partie est consacré à un conflit qui fonctionne comme le revers de la médaille.  Celui-ci permet de voir un autre aspect de la rencontre : quand celle-ci est asymétrique et qu’elle révèle une appropriation culturelle, un visage mangé par l’autre (la théoricienne du féminisme noir bell hooks parle de manger l’Autre).

Car nos corps sont tout autant physiques que géopolitiques :

Nos rencontres dépendent de notre incarnation (notre situation, décrivant un point de vue).

Les images restent situées au cœur des collectifs qui les définissent, inscrites dans des distances de rencontres.

Ainsi, des images récupérées de vlogs (blogue vidéo) de communautés dissidentes, censurées sur YouTube ne seront pas problématiques pour les personnes concernées, à l’inverse d’images prises et interprétées hors contexte, parfois violemment pour les personnes concernées :

[…] Les visages à l’écran reprennent leurs droits sur l’appropriation qui a été faite de leur image. Ils imposent alors un écart, renouvelant la possibilité d’une autre rencontre […].

Je vous aime, abonnez-vous

Les images asynchrones font état d’images venues du passé, adressées, dans un désir de communication, à d’autres visages.

Le regard est lancé, sans connaître les yeux dans lesquels il tombera.

Les vlogs peuvent avoir la forme fixe d’un visage face caméra ou bien réinventer le face-à-face avec un cadre mobile (le visage dans le creux de la main, la GoPro comme un partenaire double de moi-même).

Ils peuvent aussi fonctionner comme des vidéos de compagnie et activer par les moyen de transactions sociales récurrentes des phénomènes de proximité et de co-dépendance.

La voix plutôt que les mots

Les vidéos ASMR (autonomous sensory meridian response - effet somatique automatique, comme un frisson) sont également asynchrones, mais elles stimulent de manière sensorielle une rencontre en direct. Le cadre de l’écran est manipulé comme un visage auquel la personne qui propose une séance ASMR fait vivre une expérience de réponse autonome du méridien sensoriel.

Ici, la relation s’établit avec les médiations même.

On cherche à vivre un frisson de relaxation, pour prendre soin d’une situation de stress ou de détresse, à partir de déclencheurs sonores et vibratoires comme les chuchotements, des tapotements, des sons clairs et craquants, des mouvements lents et une attention personnelle.

Pour la chercheuse, il s’agit d’un mécanisme d’auto-assistance au sein du capitalisme tardif.

T’es là ? Tu me vois ? Je t’ai perdu, je crois…

Dans les rencontres synchrones, il s’agit d’accorder nos apparitions pour communiquer, il y a un désir de rejoindre l’autre […] en habitant l’écran ensemble.

Les protocoles de l’artiste Annie Abrahams mettent en évidence les médiations qui constituent [les] rencontres dans un contexte d’une communication qui n’est jamais lisse ou transparente.

Elle travaille une éthologie participative dans des environnements artificiels, avec notamment les groupes Constallations et Constallationss. La relation fait l’objet de l’œuvre : c’est dans la distance de la rencontre, dans l’entre-deux que peuvent se jouer les traductions, à partir d’un état d’esprit de confiance.

Les performances plus récentes d’Annie Abrahams, de pleine conscience numérique, mettent en place de véritables portraits collectifs en réseau. Elles invitent des expériences sensorielles et une dimension plus charnelle du rapport au camécran (pouvant se rapprocher de l’ASMR) et aux autres :

Est-ce que vous sentez la joue d’Annie ? Si tu touches ta joue Annie, est-ce que nous on sent ta joue Daniel et moi ? Daniel, si tu poses ta main sur ton front, est-ce que Annie et moi on peut sentir ton front ?Muriel Piqué dans Distant movements.

L'intra-face-à-face ou le casque de réalité virtuelle

Le dernier chapitre est la suite logique de ces expériences poussée dans un retranchement, avec les expériences qui cherchent à créer l’empathie par le moyen technique du casque de réalité virtuelle. Il existe des programmes des Nations unies qui cherchent à mobiliser des personnes privilégiées dans la compréhension de personnes en situation précaire ou de crise.

Mais nos corps sont situés, nous ne sommes pas interchangeables.

Là où la distance semble être la plus réduite [par le dispositif technique], les écarts sont les plus vertigineux.

Formellement

La forme du travail est également inspirante. Nous apprenons dès le début que l’autrice a rédigé son introduction tout en se diffusant en streaming :

J’observe ce que cette situation produit sur moi. L’ouverture du flux vidéo définit un espace-temps donné de travail. En convoquant le travail des serveurs, je consomme une énergie concrète qui m’impose de rester concentrée sur la tâche. La dimension publique de mon image transforme également ma posture […].

Avoir cette information dès l’introduction m’a également invitée à cette concentration, comme si le fait de mentionner ce streaming le laissait toujours ouvert aux lecteurs. Nous pouvons alors rejoindre le temps où a été émis cette information.

La thèse dispose d’un site, également d’un blog nommé Vuvoyant dans lequel elle a progressivement vu [sa] recherche prendre le visage qu’elle a actuellement, utilisant cet écran public comme un miroir où observer, analyser et réajuster les traits et les lignes de force de [son] étude.

Grâce aux tags, elle a vu l’émergence de problématiques et pu envisager des rapprochements imprévus entre œuvres.

Pour conclure

Au fil de notre progression, ce qui apparaît plus clairement est l’intrication complexe d’une série de distances, non pas seulement entre nous, par la différence de nos points de vue, mais autour de nous, dans le milieu sociopolitique que nous habitons.

Ces différentes propositions artistiques convergent sur une même constatation : il nous faut rester dans l’entre-deux, trouver comment occuper la distance pour nous improvisager l’un l’autre. Les médiations techniques nous permettent de faire apparaître cette distance.

Pour rencontrer l’autre, je ne peux pas le posséder ; autrement, il disparaît.

Illustration : Alfred Hernandez, Deposit Photos.

À lire :

Alice Lenay, Interface-à-face. Les visages de la rencontre à travers les écrans. Art et histoire de l’art. Université Grenoble Alpes, 2020.

Thèse consultable sur : https://www.theses.fr/2020GRALL024


Références :

Les émissions télé de Bob Ross, une inspiration de l'ASMR : https://www.youtube.com/watch?v=lLWEXRAnQd0

Explication de l'ASMR par Roxane ASMR : https://www.youtube.com/watch?v=IYWlj4T2QLo

Le Louvre en mode ASMR : https://cursus.edu/fr/21719/le-louvre-en-mode-asmr

Étudier en regardant d'autres le faire : https://cursus.edu/fr/22933/le-phenomene-du-gongbang-a-depasse-les-frontieres-de-la-coree

Vuvoyant - https://vuvoyant.wordpress.com/

Intraface - https://www.intraface.net/



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