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Publié le 02 août 2023 Mis à jour le 03 août 2023

Les secrets du succès d’un élève en contexte multilingue

Quand la langue d'instruction est différente de la langue maternelle

Le milieu éducatif, à savoir l'école, peut parfois se révéler être un endroit où on s’ennuie pour les élèves surtout si la langue utilisée pour l’instruction n’est pas la même que celle utilisée à la maison, c'est-à-dire la première langue apprise. C’est la situation que rencontrent plusieurs enfants dans les pays où est présent le multilinguisme. Dans un document cadre de l’Unesco sur l’éducation dans un monde multilingue publié en 2003, il est précisé que

« des études ont montré que, dans bien des cas, l’enseignement dans la langue maternelle a une incidence bénéfique sur les compétences linguistiques dans la première langue, sur les résultats scolaires dans les autres matières et sur l’apprentissage d’une seconde langue ».

Malheureusement, dans plusieurs pays, il n’est pas évident de faire des langues maternelles des langues d’apprentissage car cela impliquerait d’énormes moyens en ressources humaines et en infrastructures. Du coup, certaines langues sont choisies pour être des langues d’instruction au niveau national ou régional au détriment des autres langues. Ainsi, comment un enfant né dans un contexte multilingue et donc la langue maternelle n’est pas la langue d’apprentissage peut s’en sortir ?

Les parents et la médiation linguistique 

Je suis née dans un pays multilingue avec plus de 248 langues. Le Cameroun, puisqu’il s’agit de lui, est le résultat d’un partage lors de la Conférence de Berlin (de novembre 1884 à février 1885) qui n’a pas tenu compte des réalités sociolinguistiques et culturelles des peuples qui vivaient sur le territoire. Au lendemain des indépendances du Cameroun oriental (1960) et du Cameroun occidental (1061), l’anglais et le français sont adoptées comme langues officielles et par ricochet des langues de l’instruction.  Ces deux langues font partie de l’héritage colonial et par conséquent ne sont pas des langues maternelles pour plusieurs camerounais. Ce choix n’est pas sans conséquence sur les apprenants. D’après le document de l’Unesco suscité :

« Il  est  évident  –  bien  que  cela  ne  soit  pas  universellement  reconnu  –  qu’apprendre  dans  une  langue  qui  n’est  pas  la  sienne  pose  une  double  série  de problèmes. Il ne s’agit pas, en effet, d’apprendre seulement une nouvelle langue, mais aussi de  nouvelles  connaissances  contenues  dans  cette  langue. »

C’est dans ce contexte d’apprentissage à travers une langue étrangère (le français) que j’ai évolué. Ma langue maternelle, le ngiemboon, une des langues bantoues était couramment utilisée au sein de la famille et dans mon environnement immédiat. Dans le quartier où j’ai grandi, c’était la langue de communication. On ne parlait d’autre langues que dans les intuitions étatiques. Du coup, j’étais comme plusieurs élèves obligés d’apprendre le français ou l’anglais à l’école tout en utilisant le ngiemboon à la maison. Heureusement, mes parents étaient des relais.

Un fois à la maison, tout comme mes frères, je devais présenter les leçons faites en classe; c’est ainsi que mon papa m’accompagnait dans la révision. Très souvent, il utilisait la langue maternelle pour m’expliquer des notions qui m’échappaient. Il n’hésitait pas à recourir à cette langue pour m’expliquer des notions mathématiques. Avoir des parents répétiteurs permet à plusieurs apprenants de s’en sortir dans un contexte multilingue. Toutefois, il faudrait que le parent soit en mesure de comprendre ou de lire la langue officielle utilisée à l'école. Ce ne sont pas tous les parents au Cameroun qui s’expriment en français ou en anglais. Il y en a qui ne maîtrisent que des langues locales. Dans ce cas, d’autres dispositions sont importantes.

Le recours à la communauté

En France, des accompagnateurs éducatifs à domicile permettent aux apprenants de mieux cerner les notions abordées en classe; au Cameroun, ils sont communément appelés des répétiteurs. Leur choix ne tient pas souvent compte de leur bagage linguistique.

Pourtant, le meilleur accompagnateur pour un enfant dont la langue maternelle n’est pas la langue d’instruction devrait être celui qui maîtrise la langue parlée en famille par l’apprenant. Il ou elle est en quelque sorte un ou une interprète qui doit apprendre le contenu dans la langue d’instruction et l’expliquer à l’apprenant en tenant compte de son bagage linguistique.

Dans le contexte africain en général et camerounais en particulier, les moyens de l'État pour accompagner l’éducation sont très peu. Les enfants en difficultés sont très souvent abonnées à leur sort. Du coup, il reste au parent de trouver la solution à l’handicap linguistique de son enfant. Mais sans moyen de s’offrir les services d’un accompagnateur comment peut-il procéder ?

Lorsque j’étais au collège, certains parents qui étaient nos voisins nous abordaient pour accompagner leurs enfants. C’est ainsi qu’on les aidait à faire leurs devoirs à domicile.  Je n'hésitais pas à faire recours à la langue maternelle pour expliquer des notions lorsque cela s’avérait nécessaire.  Cet acte s’inscrivait uniquement dans l’élan de solidarité qui caractérisait mon environnement. C’est une pratique à diffuser davantage même si de plus en plus les services deviennent payants.

Dans les localités reculées où la solidarité est encore importante, les parents des quartiers peuvent s’organiser et offrir des espaces où les jeunes scolairement avancés peuvent venir de temps en temps aux secours des élèves ayant des difficultés liées au contexte multilingue.  Il existe des cours de vacances mais ils sont payants et ce ne sont pas tous les parents qui peuvent s’en offrir. En plus, ils interviennent à un moment où l'année scolaire est déjà achevée. Pourtant, quelques heures par semaine d’accompagnement par les aînées peuvent permettre aux jeunes apprenants de faire des sauts qualitatifs.

Et si la technologie venait  au secours

Certains parents au Cameroun ou en Afrique ne maîtrisent certainement pas les langues officielles mais ont réussi leurs vies et sont capables de se procurer des outils nécessaires pour l’éducation de leurs progénitures. Toutefois, ils peuvent se retrouver dans un contexte citadin où ils ont du mal à trouver un accompagnateur locuteur de la langue maternelle de l’enfant. Le recours à la technologie peut être alors une aubaine. De plus en plus, des applications de traduction voient le jour mais il serait intéressant d’encourager le développement des applications en langue africaines. Plusieurs langues en Afrique peuvent déjà être apprises à travers les applications  telles que Mukazali pour apprendre le lingala ou Linguarena pour apprendre le Wolof pour ne citer que ces exemples. Mais dans le cadre du problème de l’éducation dont nous parlons, les applications de traduction ou d’explication seraient mieux adaptées.

L’outil OBTranslate dont l’objectif est de traduire plus  de 200 langues africaines est louable. Toutefois, un outil spécifique pour l’apprentissage en contexte multilingue et adapté aux différents pays multilingues permettrait de faciliter l’éducation pour tous. 

Pour conclure, le multilinguisme est une richesse mais pourrait s’avérer être une contrainte dans l’instruction surtout pour des enfants dont la langue maternelle est différente de la langue d’apprentissage. L’idéal serait d’instruire chaque personne dans sa langue maternelle. Cela n’étant pas possible, l'environnement est alors une clé pour les apprenants. Que ce soit auprès de leurs parents, de voisins, d'accompagnateurs au sein de l'école ou par des applications, l'apprenant doit pouvoir se tourner vers une ressource afin de faire le pont entre la langue parlée à la maison et celle utilisée à l'école.

Image : Наталия Когут de Pixabay

Références

Lonfo Etienne et Stephen C. Anderson, 2016, «Dictionnaire ngiemboon-français-anglais »,  https://www.webonary.org/ngiemboon/overview/copyright/

Messina Ethe, Ndibnu Julia , 2013, « Compétences initiales et transmission des langues secondes et étrangères au Cameroun», Multilinguales,   https://doi.org/10.4000/multilinguales.3199

Scidev.net, 2019, « Un outil numérique pour traduire 2000 langues africaines»,  https://urlz.fr/mLj7

Unesco, 2003, «L'Education dans un monde multilingue: document cadre de l'UNESCO »,  https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000129728_fre


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