Un des premières activités culturelles humaines, à part les activités graphiques, est de se raconter des histoires. Que ce soit le récit d'une journée dans les champs ou les exploits mythiques d'un héros condamné par les dieux, la narration est au cœur de la vie humaine.
Narrer a servi d'abord à expliquer les choses avant que la science vienne retirer le poli "mystique" des phénomènes. Puis, nous avons continué à raconter des histoires pour nous émouvoir, transmettre des leçons ou apporter du sens à une existence confuse..
Une tradition fondatrice
Si, aujourd'hui, les fables sont pour la plupart écrites, elles ont longtemps été transmises sous forme orale. Dans toutes les cultures, la notion de la transmission de légendes a été un élément central des tribus et clans. Les anthropologues savent que cette forme de narration est d'autant plus importante qu'elle permet de comprendre comment certains récits se sont transportés, le sens qu'ils ont pris dans la communauté en question, etc.
On trouve donc, par exemple, dans la tradition irlandaise ancienne le seanchaí, gardien des histoires, qui voyageait de village en village afin de partager histoires et savoirs ancestraux. Des personnes avaient un rôle similaire chez les autochtones d’Hawaï. La Pessa'h se veut une coutume juive où l'histoire de l'Exode hors de l'Égypte est racontée aux plus jeunes chaque année.
Les différentes Premières Nations canadiennes se sont aussi bâties autour de multiples contes de tradition orale qui ont bien failli disparaître si certains, comme cette auteure, n'avaient pas décidé de préserver leur essence par écrit, car la colonisation a mis à mal cette tradition orale et aux légendes y étant rattachées. Les Européens voyaient ces récits comme une preuve de l'aspect "sauvage" de ces peuples qu'il fallait dompter.
Les griots africains en savent quelque chose eux aussi. Ces raconteurs hors pair et gardiens de la mémoire des lignées ont vite perdu leur statut avec la venue des colons. Par conséquent, cette approche narrative a bien failli sombrer dans le néant. Heureusement, plusieurs ont résisté et gardé cette culture locale en vie malgré les pressions immenses.
De nos jours, les différentes nations africaines se trouvent dans une drôle de situation. D'un côté, elles essaient bien sûr de rester dans la modernité et d'offrir à la jeunesse les compétences pour le monde de demain. De l'autre, elles sentent bien qu'il faut faire de la place à l'école pour la tradition orale qui a été menacée. Même l'UNESCO y voit un moyen de décoloniser l'histoire africaine afin de donner une place aux particularités de chaque culture. Certains ont l'impression que de raviver cette source de savoirs serait émancipateur pour la majorité de l'Afrique.
Faire place à la narration en classe
En Afrique, un vieillard qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle. (Amadou Hâmpaté Bâ, écrivain malien)
Bien des Africains s'inquiètent de l'avenir de l'oralité qui a été une pièce culturelle maîtresse majeure. Les griots sont moins nombreux et davantage dans la surenchère alors que les aînés disparaissent petit à petit, emportant dans la tombe des histoires petites et grandes qui seraient formatrices pour les jeunes.
Si la jeunesse africaine a des référents américains, français ou même australiens, qu'en est-il de ceux de leur nation? De leur ville ou village? D'où l'importance pour de plus en plus d'observateurs d'intégrer ces savoirs dans les cursus scolaires africains. Il faudra donc pour cela se tourner vers le corpus de textes qui a intégré ces histoires ou ces façons de raconter des morales, souvent avec des animaux, dans des ouvrages écrits.
En 1953, Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sadji ont écrit un manuel scolaire pour les élèves sénégalais de "l'Afrique noire" comme cela était nommé à l'époque. Ces deux auteurs ont réussi, sous le nez des colonisateurs, à incorporer des éléments de la tradition orale africaine en l'adaptant suffisamment afin qu'elle enseigne tout de même le français écrit. L'idée n'est toutefois pas de créer une haine des Français mais plutôt d'offrir un métissage culturel qui permet aux enfants de se plonger dans les deux cultures.
Aujourd'hui, plus besoin de s'inquiéter d'une possible censure de colons, alors des auteurs africains comme Souleymane Mbodj sont en mesure de concevoir des contes pour les élèves consultables à l'école. Il existe, comme nous l'avions montré dans un article, un nombre important d'observatoires et de centres de recherches sur la question de l'oralité en Afrique destinés à sauvegarder ces récits et même les partager en ligne sous forme écrite.
Les différentes cultures et diasporas africaines sont conviées à allumer de nouveau la flamme de la tradition orale en racontant des histoires de leur enfance, en créant des moments familiaux où est mise en valeur la narration et aussi de participer à des événements promouvant les histoires africaines.
D'ailleurs, cela rappelle aussi que si les petits Maliens, Sénégalais, Ivoiriens et autres bénéficieraient d'avoir des référents africains, les autres peuples s'enrichiraient de se plonger dans cette tradition orale méconnue. Les enseignants de toutes origines feraient bien de se pencher sur ce corpus d'histoires et de légendes qui a bien failli disparaître.
Photo : korzeniewski / DepositPhotos
Références :
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Souag, Moha. "Patrimoine immatériel : valoriser un référent culturel africain." Policy Center for the New South. Dernière mise à jour : 1er décembre 2023. https://www.policycenter.ma/publications/patrimoine-immateriel-valoriser-un-referent-culturel-africain.
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