Les tests initiaux de prérequis à l'université : du diagnostic à la remédiation
Laure Endrizzi développe le sujet des tests de positionnement et des ressources de remédiaton pour aider à lutter contre l'échec.
Publié le 20 février 2024 Mis à jour le 22 février 2024
“Parti le 22 août 1968 de Plymouth pour participer au tour du monde en solitaire et sans escale organisé par le Sunday Times, Bernard Moitessier, après avoir bouclé la boucle en vainqueur, ne s’arrête pas et décide de poursuivre sa route. […] C’est, à l’époque, le plus long voyage en solitaire, 37 455 milles sans toucher terre, dix mois seul entre mer et ciel, avec les dauphins, les poissons volants, les oiseaux et les étoiles.” (Site sur Bernard Moitessier)
Cité dans sa thèse par Anne Goullet de Rugy, cette histoire d’un marin qui décide de tracer son propre chemin, au-delà de la victoire et de la défaite, nous offre une puissante évocation .
Nous pouvons l’imaginer changer de cap, basculer (pour reprendre une notion apparentée aux transitions socio-écologiques), ou encore bifurquer (pour reprendre le sujet de cette recherche) :
“Dans le domaine professionnel [étudié ici], la bifurcation est […] un processus de changement plus ou moins long, incluant une série d’actions de détachement et de désinvestissement d’une situation professionnelle, de recherche d’une autre possibilité, de réinvestissement, d’intégration qui peut faire l’objet d’investigations.”
Quand elles sont descendantes et choisies, les bifurcations correspondent à la représentation d’un sujet social amoindri du point de vue de la “subjectivité capitaliste”, qui est questionnée par l’existence même de ce choix.
Ce mouvement professionnel descendant est associé à une baisse de revenu parfois importante, qui demande plusieurs ajustements (de budget, de pratiques, d’image sociale, de sociabilité).
On retrace la filiation historique des bifurcations descendantes avec l’anarchisme existentiel. Puis, dans les années 1960-1970, avec “le refus de parvenir” et d’exercer la domination sociale fondée par le pouvoir et l’argent. Une forme de contestation sociale avec, à cette époque, un cœur politisé et radical.
Nous retrouvons (dans les références en fin de chronique) deux bandes annonces de films documentaires parisiens réalisés en 2019 : l’intellectuel qui vendait des clous rue Monge, et Patricio, le kiosquier anarchiste de l’avenue de Flandre, avec qui j’aimais discuter.
Les bifurcations descendantes étudiées dans la thèse s’inscrivent moins dans un “cœur” militant et radical que dans le “halo” d’un malaise quotidien professionnel “qui devient une source possible de changement” et de redéfinition de sa “forme de vie”.
Ce sont des résistances interstitielles : des “résistances latentes, invisibles et ambigües” par rapport aux “luttes actives [qui] visent explicitement des transformations symbiotiques, voire la rupture avec l’ordre capitaliste”.
Un certain nombre d’articles de presse grand public mettent en avant des parcours de reconversion professionnelle : le financier qui devient fromager par exemple (proposé au hasard à un moteur de recherche, c'est pourtant un cas qui existe). Ces articles sont souvent hâtifs et posent davantage de questions qu’ils n’y répondent.
À côté de cela, nous avons nos propres expériences, et nos propres intuitions qui ne trouvent pas toujours leurs justes échos dans les récits communs actuels. Nos parcours de vie sont davantage fluides : quand ils sont ascendants, cela ne questionne pas la norme sociale, mais quand ils sont descendants, dans quelle mesure s’agit-il d’un déclassement ou d’une bifurcation descendante volontaire ?
Lire cette thèse c’est alors éclairer nos intuitions et nous donner du savoir pour consolider ou justifier nos choix face à la pression sociale. C’est mieux comprendre les mouvements du monde et l’historicité des idéologies (qui contient le savoir qu’elles ont un début et peuvent avoir une fin), et qui peuvent nous inspirer.
Déclassement ? Reclassement social ? Les bifurcations pourraient aussi bien reclasser “les professions selon un nouvel ordre hiérarchique”. C'est possiblement une bascule symbolique à l'œuvre, lentement, par érosion.
L’autrice a réalisé des entretiens qualitatifs selon la méthode de l’entretien compréhensif, sans questions, mais avec un mémo des thèmes à aborder. Les personnes ont été retenues si elles répondaient aux trois critères suivants :
Les profils recherchés ne manquaient pas.
“Si le déroulement du changement montre parfois des ambivalences entre événements subis et décisions choisies, l’auto-qualification comme volontaire n’a fait de doute pour aucun des enquêtés.”
Ces personnes ont tous eu une trajectoire scolaire ascendante. Ils sont classés en trois groupes :
À l'exception d'un membre de la grande bourgeoisie, les enquêtés sont issus de la classe moyenne ou populaire, donc il y a eu pour eux un “décalage de socialisation entre valeurs familiales et valeurs professionnelles”.
“D’une manière générale, le rejet de l’omniprésence de l’argent comme finalité, apparaissant dans les objectifs de rentabilité ou dans les tâches quotidiennes, est un élément présent dans presque tous les récits critiques envers la profession exercée avant bifurcation et entrant en contradiction avec les valeurs subjectives.”
L’émergence de la critique du travail vient pour les enquêtés d’un décalage entre les aspirations et la réalité, au niveau des conditions d'exercice du travail et des relations sociales. Les éléments relevés :
La bifurcation est d’abord un processus d’abandon, puis de transition et de construction de la nouvelle vie. Le processus de sortie demande d’“identifier des insatisfactions au travail, [de] rencontrer au moins un élément déclencheur et [de] sécuriser la sortie”.
S’orienter vers un “beau travail”, qui place l’utilité “au-delà de la définition économique de l’emploi”. Ainsi, l’utilité sociale du travail recherché concerne :
La bifurcation descendante demande d’aménager sa consommation et d’être en capacité de l’acter et/ou de l’expliquer sans activer la honte associée aux revenus inférieurs, sans passer pour radin, et en se confrontant avec réalisme et pédagogie à “la distance sociale issue de l’écart des modes de vie”.
Réduire sa consommation demande également de devoir tout compter, d'avoir recalculé tous ses frais fixes, et de déterminer une hiérarchie de ses dépenses non essentielles : “on n’achète plus de fringues”, “on voyage moins”, on a très fortement limité et repositionné “les sorties au resto et les sorties culturelles”, tout comme on a réduit “les déplacements” et les frais de voiture.
Ce qui reste : le logement (souvent en héritage, en propriété). Ce qui est priorisé (dans la mesure du budget) : l’alimentation saine et bio, les livres, les soins psychologiques et corporels, le matériel sportif, les consommations culturelles, la participation aux modes de consommation émergents et alternatifs.
“La critique de la consommation est moins un motif de bifurcation qu’une manière d’accompagner la réduction de la consommation et de la rendre vertueuse.”
“[Elle] s’articule en trois logiques : une critique sociale de la consommation, portant sur les conditions de production des biens consommés ; une critique artiste qui considère la consommation comme inauthentique et aliénante ; enfin, une critique écologique.”
La réflexivité des enquêtés présente “un moment de délibération individuelle sur les fins et la possibilité, voire la nécessité, d’une délibération plus collective”.
“Cette délibération est “systématiquement invisibilisée, notamment dans la représentation économique des modèles orthodoxes, et la diversité des préférences est oubliée”.
Petit à petit, par un processus d’érosion des récits couramment racontés, nos engagements dans le travail et la consommation pourraient être collectivement revisités, et les hiérarchies actuelles pourraient alors laisser place à une réelle biodiversité sociétale.
Source image : Geranimo, sur Unsplash.
Anne Goullet de Rugy, Changer de vie : une étude sur les bifurcations descendantes et la critique des formes de vie, Sociologie, Université Paris Nanterre, 2021.
Thèse consultable sur : https://www.theses.fr/2021PA100122
“68, mon père et les clous”, de Samuel Bigiaoui, 2019.
Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=u62OWExBpIo
“Un tout petit pays”, de Pauline Laplace, 2019.
Fiche : https://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/55903_0
Bande annonce : https://www.cinemutins.com/un-tout-petit-pays/trailer/1070