Marcher, quoi de plus naturel
Marcher le coeur léger ou l'esprit préoccupé, connecté au téléphone ou à son environnement, poursuivant un but ou, quidam flaneur, erreur au fil des courants... marcher peut prendre toutes sortes de formes...
- La marche en silence centrée sur les états internes
La marche en silence est une pratique introspective qui permet de se recentrer sur ses états internes. Lorsqu’on marche seul en silence, l’attention se déplace naturellement vers l’intérieur, vers la respiration, le rythme des pas, ou encore les sensations corporelles. Ce type de marche favorise un retour à soi, un moment où l’on peut observer son propre flux de pensées sans l’interrompre, simplement en les laissant passer comme les nuages dans le ciel.
Selon Francisco Varela, cette pratique incarne une forme de cognition incarnée, où l’esprit et le corps ne font qu’un dans une danse subtile avec l’environnement immédiat (Varela, Thompson & Rosch, 1993). En étant à l’écoute de ses sensations corporelles, l’apprenant devient plus conscient de son lien au vivant, notamment à travers le sol qu’il foule, l’air qu’il respire et les bruits naturels qui l’entourent.
En groupe, la marche silencieuse peut créer une atmosphère collective de méditation, où chaque individu, bien que physiquement entouré, plonge dans son espace intérieur. Les interactions sociales sont mises en suspens, offrant un espace de cohabitation silencieuse qui permet à chacun d’explorer son rapport à lui-même tout en partageant une expérience commune.
- La marche socratique avec un partenaire silencieux
La marche socratique, inspirée par la méthode de Socrate, est une approche exploratoire où deux individus marchent côte à côte sans nécessairement échanger verbalement. Cette marche invite chacun à s’interroger sur ses propres états internes en présence de l’autre, mais sans interaction directe. Ce qui rend cette pratique singulière est la dynamique de réflexion qui se crée non pas à travers les mots, mais à travers la simple co-présence de l’autre.
Le silence, dans ce contexte, devient une forme de dialogue implicite. Cette marche, bien qu’intérieure, inclut une ouverture à l’autre : on devient conscient des mouvements, de la respiration et de la présence du partenaire. C’est une forme de synchronisation subtile, où les esprits se connectent sans la médiation des mots.
La marche socratique enrichit le processus de réflexion individuelle en permettant un regard décentré, tout en respectant un espace de silence et de réflexion intime. Cela évoque également l'idée que l’apprentissage est une co-construction silencieuse, où la présence de l’autre agit comme un catalyseur à la réflexion personnelle (Carhart-Harris et al., 2014).
- La marche en présence : synchronisation des pas et des cœurs
La marche en présence est une forme de connexion profonde avec l’autre. Contrairement à la marche socratique, ici, la relation à l’autre est centrale. Les pas s’harmonisent, et une synchronisation naturelle se met en place, tant sur le plan physique que relationnel. Cette synchronisation va au-delà du rythme des pas : il s’agit d’un alignement émotionnel et énergétique avec l’autre.
Le simple fait de marcher ensemble dans un même mouvement peut créer un sentiment de profonde cohésion, une forme de connexion non-verbale où les corps semblent dialoguer. L’apprentissage dans cette marche se fait à travers l’attention portée à la relation. Chaque mouvement de l’autre devient un miroir de ses propres actions et pensées. La marche en présence nous pousse à sortir de notre individualité pour entrer dans une dynamique collective, où l’autre devient un écho de nous-mêmes.
Cela rejoint l’idée de cognition sociale incarnée (Gallese, 2005), où la compréhension de l’autre et la synchronisation ne passent pas par le langage, mais par le corps. En groupe, cette marche prend une dimension encore plus forte, où chacun s’ajuste au rythme collectif, créant une chorégraphie spontanée de corps en mouvement.
- La marche en conscience : centrée sur une intention
La marche en conscience, enfin, se distingue des autres types de marche par l’importance accordée à l’intention. Ici, l’apprenant choisit délibérément de se focaliser sur une intention spécifique : cela peut être un objectif de réflexion, une quête de clarté sur un problème ou une recherche de connexion avec la nature. Chaque pas devient alors une manifestation de cette intention, et l’attention reste concentrée sur le sens profond de la marche.
Cette marche est à la fois une méditation active et une exploration cognitive, où l’environnement extérieur et intérieur se rencontrent dans un processus d’apprentissage conscient. Marcher avec une intention permet de structurer ses pensées et de donner du sens au mouvement.
En groupe, cette marche prend une dimension collaborative, où chacun peut partager la même intention ou explorer différentes facettes d’un même objectif collectif. Varela décrit ce type d’expérience comme une immersion totale où l’individu devient pleinement conscient du moment présent, de son environnement et de son lien au vivant (Varela et al., 1993). C’est une approche où la marche devient un acte signifiant, et où l’apprenant se rapproche peu à peu de la nature et des autres, forgeant des liens plus profonds avec le vivant.
Les nuances des marches seul, à deux, en groupe ou avec un âne
Ces quatre types de marches offrent une large gamme de nuances dans l’apprentissage. Marcher seul permet une introspection profonde, où l’on peut explorer ses états internes sans distraction extérieure. À deux, la marche devient une expérience de co-présence, où l’autre, même silencieux, joue un rôle essentiel dans le processus de réflexion. En groupe, la marche prend une dimension collective, où l’harmonisation des pas et des énergies crée un espace d’apprentissage partagé.
Mais une autre forme de marche, de plus en plus explorée dans des contextes pédagogiques et thérapeutiques, est celle réalisée avec un compagnon animal, en particulier un âne. La marche accompagnée d’un âne offre une toute nouvelle dynamique : elle introduit un être vivant qui, tout en étant extérieur au groupe humain, participe au processus d’apprentissage.
L’âne, avec son rythme lent et stable, impose un tempo différent, souvent plus posé, ce qui encourage les marcheurs à s’adapter, à ralentir, à écouter la cadence naturelle de l’animal. La relation à l’âne ajoute une autre dimension, celle du vivant non humain, qui invite à une forme d’attention différente, plus holistique, en lien avec la nature et l’environnement. En marchant avec un âne, l’apprentissage devient encore plus incarné : les marcheurs doivent être attentifs non seulement à leur propre corps et à celui de leurs compagnons humains, mais aussi à celui de l’animal, à ses besoins, à ses réactions.
Cette approche ouvre de nouvelles voies pour réfléchir à notre relation avec le vivant et à la manière dont nous pouvons apprendre de ces interactions, en nous ancrant dans une temporalité différente, celle de la nature, de l'animal, et du rythme plus lent de la marche accompagnée.
Illustration : Elisa - Pixabay
Sources
Carhart-Harris, R. L., Erritzoe, D., Haijen, E., Kaelen, M., & Watts, R. (2014). Psychedelics and the essential importance of context. Journal of Psychopharmacology, 28(8), 725-731.
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/29446697/
Gallese, V. (2005). Embodied simulation: From neurons to phenomenal experience. Phenomenology and the Cognitive Sciences, 4(1), 23-48.
Varela, F. J., Thompson, E., & Rosch, E. (1993). The Embodied Mind: Cognitive Science and Human Experience. MIT Press.
https://mitpress.mit.edu/9780262720212/the-embodied-mind/
Voir plus d'articles de cet auteur