La popularité des concours d’éloquence impose que l’on se penche sur un des acteurs majeurs sans qui il ne saurait y avoir du mérite : le jury. On entend par jury un groupe de personnes (jurés) constitué qui délibère après les prestations afin de classer les orateurs du plus méritant au moins méritant.
Pour ce faire, les organisateurs de ces concours ont un intérêt à mieux gérer certains aspects de l'activité. Un jury efficace et objectif évite les frustrations liées aux verdicts. Pour mieux le démontrer, il convient de revenir sur des cas de contestation, ensuite identifier les qualités d’un bon juré et terminer par des principes pour mieux constituer un jury
Quand le juge n'est pas Dieu
Dans un célèbre film dont la trame de fond porte sur le débat-éloquence, à savoir, The Great debater de Denzel Washington, le coach de l'équipe de Wiley incarné par Denzel a un refrain pour motiver ses débatteurs. Lors de chaque entraînement, il interroge « Qui est le juge ?» et les apprenants répondent « Le juge c’est Dieu» et il poursuit « Pourquoi c’est Dieu ?», ils répondent « Parce qu’il décide de qui gagne et qui perd, mais pas mon adversaire ».
Cette phrase a le mérite d’ériger le juge en un Dieu dont les décisions ne peuvent être contestées car Dieu connaît tout, est juste et impartial. Les débatteurs de Denzel doivent se préparer à accepter les résultats des juges quelque n’en soit l’issue. Dans la fiction, cela fonctionne très bien. Toutefois, dans la vie réelle, dans les championnats d’éloquence que je suis ou auquel je prends part régulièrement, cela ne se passe pas toujours comme ça. Le rapport du jury et de ses décisions ne sont pas toujours bien accueillis. Pour illustrer ce fait, je m'appuie sur deux cas. Dans l’un je suis débatteur et dans l’autre je suis organisateur du concours.
- En 2023, lors de la première édition du CIDDAR, Concours de débats pour le dixième anniversaire du RIPAO rebaptisé en 2025 Concours international de Déb’Art du RIPAO, nous avons eu des plaintes des débatteurs. Une d’elle fut portée par une des deux équipes françaises, représentée par le binôme Mario et Louiza. Louiza avait été éliminée dès la première phase et avait estimé que le jury n’avait pas été impartial ou tout au moins n'avait pas été à la hauteur du débat. Cette requête a d’ailleurs obligé l’équipe organisatrice à solliciter la présence d’au moins un ressortissant français dans le jury des prochaines phases. Ce fut le cas avec le représentant de la Fédération francophone de Débat, Samy.
Cette situation m’avait d’autant plus marquée que je me souvenais de mon élimination en 2018 au championnat international de débat francophone du Liban.
- En effet, arrivées en retard, soit deux jours après le début de la compétition, mes coéquipiers et moi à savoir Djimmy du Bénin et Ariane de la Côte d’Ivoire avions, pour rattraper le retard, débattu pendant toute une journée soit trois débats le même jour. C’était la seule solution pour pouvoir rester dans la course. Après cette journée marathon, lors de la publication de la liste des 16 orateurs retenus pour la demi-finale, une jurée se rapproche de moi et m’annonce que je suis classé 17ème et il m’a manqué juste un demi-point pour rester sur la short liste. Je suis frustré d’autant plus qu’elle m’avait reproché mon accent lors de l'un des débats où elle était juré. À cette instant, je me considère comme une victime de ma diversité. Je trouve cette situation injuste.
Quels sont les qualités d’un bon juge ?
D’emblée, il faut préciser qu’aucune école ne forme des juges ou jurés spécialisés dans les concours d’éloquence. Toute personne peut être juge. Tout dépend du concours et des réalités liées à chaque concours. Certains organisateurs de concours établissent une charte du jury propre. Toutefois, certains critères sont transversaux :
- L’impartialité : Un juge doit être impartial. Cela implique l’objectivité. Il doit juger les orateurs en respectant scrupuleusement les règles du concours. Il ne doit pas se laisser emporter par ses affinités, s’il y en a.
- Avoir une bonne capacité d’écoute : pour mieux juger un orateur, il faut l’écouter attentivement afin de ne pas avoir de moments de distraction qui peuvent entacher notre jugement.
- Avoir une culture générale profonde. Lors d’un concours d’éloquence, ce n’est pas uniquement la forme ou le style qui est évalué mais également le fond. Ce fond est souvent le fruit d’en agencement d’arguments qui sont l’émanation du savoir des orateurs. Il faut donc être capable de saisir le contenu afin de mieux identifier les erreurs qui peuvent s’y glisser.
- Bien s’exprimer dans la langue du concours. Il arrive que lors des concours, certains jurés aient une connaissance approximative de la langue de la compétition. Cela est une entrave au jugement.
Le juré doit également être sensible à la diversité. Car dans les concours, on rencontre des orateurs de plusieurs horizons avec des idiolectes et des sociolectes variés, des valeurs diverses qui doivent être considérées au moment de la délibération.
Ces quelques éléments font partie de bases nécessaires pour un juge impartial et habilité. Ainsi comment constituer un jury efficace et objectif.
La constitution d'un bon jury?
Il arrive que, dans les concours, les organisateurs aient du mal à trouver des juges en nombre suffisant. Par conséquent, il faut savoir doser la composition de chaque jury. Lors des phases préliminaires qui généralement ont besoin de plus d'évaluateurs , il faut équilibrer les jurys en associant les moins expérimentés aux plus expérimentés.
S’il y a des anciens participants aux concours, il faut les privilégier et les responsabiliser. La présidence du jury doit être conduite par un juré expérimenté ou au moins un ancien orateur. Et si les expériences manquent, il faut procéder à la formation de personnes intéressées. Généralement lors des phases finales, il n’y a pas de problème de jury. D’ailleurs, les organisateurs ont l'embarras de choix qui peut parfois induire des erreurs de casting. Une autre donnée à prendre en considération est la représentativité, aussi bien au niveau du genre qu'au niveau des nationalités ou communautés, qui participent au concours. Cela crée un environnement de confiance entre les participants et les organisateurs.
Il existe une pratique dans le monde francophone qui consiste à inviter des personnalités (enseignant avocat, chef d’entreprise, comédien etc.) qui n’ont pas pris part aux phases précédentes pour officier comme jury de la finale. Je ne partage pas cette approche car très souvent, après avoir éliminé des candidats sur la base de critères bien établis on les laisse entre les mains des personnes certes expérimentées dans leurs domaines mais qui n’ont pas reçu de coaching contextualisé dans le cadre du concours dont ils jugent la finale. C’est une approche qui donne de la visibilité au concours mais qui a le risque de faire perdre l’objectivité cohérente au processus entier du concours.
Pour éviter cela, il faut toujours inclure dans ce jury qui est très souvent très nombreux, un ou deux jurés qui ont pris part aux phases précédentes. C'est une position que défend le Réseau International pour la Promotion des Art et de l'Oralité (RIPAO)
Pour conclure, l’humain est par nature subjectif, toutefois, l’objectivité doit être la quête permanente d’une personne amenée à juger les autres. Dans le cadre des activités agonistiques (relatif à la compétition ndlr) comme les jeux oratoires, le jury, généralement impair, doit être le plus objectif possible afin d’éviter les frustrations qui peuvent entacher les tournois. En attendant de voir les IA comme MLO IA prendre la place des humains, le succès des concours de joutes verbales repose en grande partie sur la qualité des jurés.
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