Nos villes concentrent aujourd’hui la majorité des humains (70%) et des activités intellectuelles. Elles offrent un foisonnement d’informations, de technologies, d’opportunités de rencontres ; mais elles modifient aussi nos corps, nos sens et notre attention. Le désir d’apprendre, et plus encore celui d’apprendre ensemble, s’y trouve à la fois stimulé et entravé.
L’éloignement du vivant n’est pas qu’un fait écologique : il façonne nos paysages intérieurs et nos manières d’entrer en relation.
1. L’écran comme milieu principal d’apprentissage
Les temps d’écran atteignent désormais des niveaux record.
- Au Canada, seuls 32 % des jeunes urbains de 12 à 17 ans respectent la limite de deux heures par jour d’usage récréatif recommandée par l’Agence de la santé publique (Toigo et al, 2025).
- En Inde, une étude comparative montre un temps d’écran moyen de 177 minutes par jour chez les adolescents urbains contre 93 minutes en milieu rural (Kumar et al., 2023).
Ces chiffres traduisent une urbanisation du regard : plus l’environnement est dense, plus le temps de présence au monde passe par les écrans. Or, ces usages excessifs fragmentent la disponibilité attentionnelle et altèrent l'équilibre mental. Les adolescentes qui passent plus de quatre heures quotidiennes devant un écran présentent un risque accru de symptômes anxieux ou dépressifs (Agence de la santé publique du Canada, 2025).
Dans l’acte d’apprendre, cette dispersion se traduit par une baisse de la curiosité, une moindre capacité à contempler, à écouter, à co-élaborer. Le numérique, omniprésent, devient à la fois un outil d’accès à la connaissance et un filtre qui réduit la diversité sensorielle du réel.
2. Le regard urbain : fragmenté, accéléré, dévitalisé
Les environnements façonnent nos gestes oculaires. Des études de suivi oculaire (eye tracking) ont montré que, dans les paysages urbains, le regard se déplace rapidement, balayant des surfaces artificielles, tandis que dans un environnement naturel il se fixe plus longuement, révélant un état attentionnel apaisé.
L’expérience « The Nature Gaze » (Tavares et al., 2024) démontre que, même dans une marche de 45 minutes en ville, le simple fait de diriger consciemment son attention vers les arbres ou les feuillages augmente le sentiment de restauration mentale. La nature n’est donc pas seulement un décor, elle éduque notre regard.
Dans la ville, les fixations sont brèves, les micro-mouvements oculaires plus nombreux ; la perception est continue, orientée vers l’action. À l’inverse, dans la nature, le regard se laisse aller à la dérive – condition d’un apprentissage contemplatif, capable d’émerveillement. Cette différence influence le désir d’apprendre : dans l’environnement saturé de signaux urbains, l’attention devient stratégique ; dans l’environnement vivant, elle devient relationnelle.
3. La raréfaction du silence et des présences vivantes
Les recherches européennes sur l’accès aux zones calmes montrent que, dans les grandes villes, la majorité des habitants ne disposent pas d’un espace où le niveau sonore moyen reste inférieur à 55 dB(A) dans un rayon de 400 m autour de leur domicile (European Topic Centre on Air Pollution, Transport, Noise and Industrial Pollution, 2021). Autrement dit, le silence — condition de la restauration attentionnelle — devient rare.
Le bruit mécanique constant masque les sons du vivant : chants d’oiseaux, bruissements de feuilles, souffle du vent. Une étude européenne a confirmé que le bruit anthropique réduit la
diversité acoustique et la présence aviaire en milieu urbain (Rhodes et
al., 2023). Cet appauvrissement sensoriel agit sur la motivation à apprendre : il prive l’esprit d’un environnement capable de nourrir l’imagination et la mémoire sensible. L’attention, saturée, ne se repose plus ; et avec elle s’éteint le rapport à la lenteur, indispensable à l’apprentissage réflexif et collectif.
4. L’éloignement du sauvage et la réduction des expériences partagées
La densité bâtie éloigne les habitants des espaces où le vivant se manifeste librement. Peña et al. (2023) ont observé que seules 31 % des espèces d’oiseaux « utilisent » les milieux urbains, contre 49 % qui les évitent. Moins de diversité observable, donc moins d’occasions d’identification, de conversations partagées autour du vivant.
Les recherches montrent que la familiarité avec les objets de la culture marchande dépasse largement la connaissance du vivant. Ainsi, Balmford et al. (2002) ont démontré que des enfants britanniques identifient plus aisément des personnages Pokémon (78 % de réussite) que des espèces d’animaux sauvages courants (53 %).
D’autres travaux confirment la forte reconnaissance de logos commerciaux : Fischer et al. (1991) observaient déjà que des enfants de 3 à 6 ans reconnaissaient jusqu’à 91 % des logos étudiés. À l’inverse, selon Stagg (2022), la connaissance des végétaux dépend étroitement de leur place dans l’expérience quotidienne : plus une plante est perçue comme pertinente dans la vie d’une personne, plus elle est reconnue et identifiée. À l’inverse, dans les sociétés urbaines des pays à revenu élevé, où le contact direct avec les plantes spontanées ou cultivées s’amenuise, la familiarité avec le monde végétal tend à diminuer — un phénomène qualifié de plant blindness, c’est-à-dire une forme d’aveuglement à la présence et à la diversité du vivant végéta.
La ville enseigne la familiarité avec le signe marchand, non avec la trace du vivant. Apprendre ensemble suppose des références sensibles communes : des sons, des odeurs, des paysages vécus. Si ceux-ci disparaissent, le collectif perd son ancrage partagé. L’environnement marchand tend à isoler les consciences au lieu de les relier. Le désir d’apprendre ensemble s’appuie pourtant sur une expérience commune du milieu : un espace respirable, sonore, habité.
5. Les atouts paradoxaux des milieux urbains
Pourtant, les grandes villes ne sont pas qu’un lieu d’appauvrissement. Elles favorisent la mise en réseau, l’accès rapide aux savoirs, la rencontre de communautés apprenantes. Les plateformes de formation, les espaces de coworking, les tiers-lieux pédagogiques ou les jardins partagés constituent des micro-milieux où le vivant réapparaît.
Les travaux de Felappi et al. (2024) montrent que la présence d’un plan d’eau ou d’une diversité végétale dans un parc urbain accroît la restauration cognitive et le bien-être des usagers. Le vivant, même réduit, y agit comme un catalyseur de lien social et de coopération. Les environnements hybrides – mêlant numérique et sensoriel – offrent également des leviers puissants.
Les recherches en éducation montrent que les approches d’« apprentissage immersif » ou d’« apprentissage par la marche » réactivent la curiosité et le dialogue. La ville, si elle s’ouvre à des temps de silence, de verdure, d’attention partagée, peut redevenir un milieu d’apprenance collective.
Vers un nouvel équilibre attentionnel
Le désir d’apprendre ne dépend pas seulement du contenu, mais du milieu attentionnel. Dans un univers d’écrans et de bruit, la motivation devient fragile; la fatigue cognitive, constante. À l’inverse, les environnements qui favorisent la contemplation, la lenteur et la co-présence augmentent la disponibilité à apprendre.
L’écologie de l’attention (Citton, 2014) invite à reconnaître que le savoir naît aussi de la qualité du regard porté sur le monde. Ré-ancrer l’apprentissage dans le vivant, même en contexte urbain, suppose donc de restaurer la diversité perceptive : permettre des pauses de silence, des marches sensorielles, des expériences collectives de nature. C’est en apprenant à voir et à sentir ensemble que les communautés urbaines peuvent réinventer le désir d’apprendre.
Références
Agence de la santé publique du Canada. (2025). Recreational screen time and mental health among Canadian children and youth. Ottawa : Government of Canada.
Balmford, A., Clegg, L., Coulson, T., & Taylor, J. (2002). Why conservationists should heed Pokémon. Science, 295(5564), 2367-2367.
Citton, Y. (2014). Pour une écologie de l’attention. Paris : Seuil.
Felappi, J. F. (2024). The Role of Green Infrastructure Quality for Healthier and Biodiverse Cities A One Health Approach for Reconciling People and Wildlife Needs. Rheinische Friedrich-Wilhelms-Universitaet Bonn (Germany).
Fischer, P. M., Schwartz, M. P., Richards, J. W., Goldstein, A. O., & Rojas, T. H. (1991). Brand logo recognition by children aged 3 to 6 years: Mickey Mouse and Old Joe the Camel. JAMA, 266(22),
Kumar, S., et al. (2023). Screen time and lifestyle differences between urban and rural adolescents in India. Journal of Public Health Research, 12(3).
Luquezi, A. (2025). Assessing accessibility to quiet and green areas at the city scale. Landscape and Urban Planning, 242, 106936.
Pena, J. C., Ovaskainen, O., MacGregor-Fors, I., Teixeira, C. P., & Ribeiro, M. C. (2023). The relationships between urbanization and bird functional traits across the streetscape. Landscape and Urban Planning, 232, 104685.
Rhodes, M. et al. (2023). Anthropogenic noise reduces avian diversity in urban habitats. Frontiers in Ecology and Evolution, 11, 1252632.
Montana, J., Ferguson, C., & Marshall, T. (2023). Large-scale social surveys on people and nature relations: Report on the state of the art in the UK.
Stagg, B. C., & Dillon, J. (2022). Plant awareness is linked to plant relevance: A review of educational and ethnobiological literature (1998–2020). Plants, People, Planet, 4(6), 579-592.
Toigo, S., Wang, C., Prince, S. A., Varin, M., Roberts, K. C., & Betancourt, M. T. (2025). Temps de loisir passé devant un écran et santé mentale chez les enfants et les jeunes canadiens. Health Promotion and Chronic Disease Prevention in Canada, 45(7/8). https://www.canada.ca/content/dam/phac-aspc/documents/services/reports-publications/health-promotion-chronic-disease-prevention-canada-research-policy-practice/vol-45-no-7-8-2025/temps-loisir-ecran-sante-mentale-enfants-jeunes-canadiens.pdf
Tavares, L. et al. (2024). The Nature Gaze: Eye-tracking experiment reveals well-being benefits derived from directing visual attention towards elements of nature. People and Nature, 6(3), 715-729.
European Topic Centre on Human health and the environment. https://www.eionet.europa.eu/etcs/etc-he/products/etc-he-products/etc-he-reports/etc-he-report-2025-3-access-to-quiet-green-areas-in-european-urban-centres-direct-service-contract-no-3506-ro-regind-eea-59966-no-4100-r0-regind-eea-60379
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