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Publié le 03 février 2026 Mis à jour le 05 février 2026

Peut-on optimiser les structures de pouvoir ? Facilitation, pouvoir et décisions organisationnelles

Une lecture critique à partir des recherches contemporaines

Soleil couchant - Unsplash - Felipe Bastias

Peut-on optimiser  les structures de pouvoir ?

La question de la transformation des structures de pouvoir, des circuits décisionnels et de la reconnaissance symbolique au sein des organisations est aujourd’hui centrale dans les sciences sociales appliquées au management. La facilitation, entendue comme un ensemble de pratiques visant à améliorer la qualité des interactions collectives, se situe au croisement de ces problématiques. Elle invite à redéfinir la manière dont les acteurs organisent leur prise de décision et partagent le pouvoir, mais les effets réels de ces transformations demandent une analyse critique à la lumière des recherches actuelles en sociologie des organisations et en Critical Management Studies.

Les analyses classiques de la sociologie des organisations soulignent que le pouvoir ne se confond pas avec la simple hiérarchie formelle, mais qu’il se déploie dans les jeux d’acteurs qui maîtrisent des zones d’incertitude et influencent les décisions clés. Cette approche analytique, telle qu’elle a été élaborée par Crozier et Friedberg, reste pertinente pour comprendre pourquoi certains dispositifs participatifs ne modifient pas profondément les rapports de pouvoir lorsqu’ils ne touchent pas les règles formelles du jeu organisationnel. Dans cette perspective, la facilitation peut améliorer la fluidité des interactions sans pour autant redistribuer les capacités d’influence structurelle de façon durable.

Les apports récents de la littérature en Critical Management Studies (CMS) permettent de pousser plus loin cette critique. Dans une revue systématique publiée en 2025, Spicer et Alvesson soulignent les limites d’une critique trop « unidimensionnelle » du management, souvent focalisée sur des constats de dysfonctionnement plutôt que sur des propositions concrètes de transformation sociale et organisationnelle. Les auteurs appellent à une critique qui intègre des imaginaires de pratiques alternatives, articulant réflexion théorique et effets pratiques sur les structures de pouvoir et la gouvernance collective.

Dans cette perspective élargie, la facilitation pourrait être analysée non comme une simple amélioration procédurale, mais comme un espace d’expérimentation pour d’autres formes de gouvernance et de redistribution du pouvoir.

Cette ambition trouve un écho conceptuel chez des auteurs comme Julie Battilana, Isabelle Ferreras et leurs collaborateurs, qui étudient les formes démocratiques d’organisation du travail. Leur recherche sur la démocratisation du travail  plaide pour une reconfiguration profonde des formes de gouvernance interne, où les travailleurs participent réellement aux décisions stratégiques et où les structures hiérarchiques classiques sont rééquilibrées par des formes d’autorité distribuée.

Cette littérature met en avant plusieurs dimensions critiques essentielles :

1. La participation formelle vs la participation réelle

Les dispositifs participatifs peuvent exister sans transformer les circuits décisionnels stratégiques. Tant que la décision finale reste concentrée dans les mêmes lieux institutionnels, la facilitation risque de jouer un rôle surtout symbolique : une reconnaissance accrue de certaines voix dans des espaces délibératifs, sans modification substantielle du pouvoir de décision.

L’enjeu est alors moins l’ouverture du débat que l’institutionnalisation des contributions collectives dans les règles de gouvernance.

2. La redistribution du pouvoir

Battilana et al. argumentent qu’une véritable démocratisation du lieu de travail implique une transformation des régimes de pouvoir, rendant les décisions stratégiques accessibles aux acteurs qui habituellement n’y participent pas.

Cela suppose une redéfinition du pouvoir d’agir plutôt que sa simple expression dans un forum délibératif.

3. Les effets symboliques et culturels

Les pratiques facilitatrices peuvent produire un effet de reconnaissance symbolique puissant, valorisant des compétences relationnelles et des formes de savoir situés. Mais si cette reconnaissance ne s’accompagne pas de changements dans les modes d’évaluation, de progression de carrière ou d’accès aux ressources, elle demeure limitée à une forme de « participation encadrée », qui préserve les structures de pouvoir existantes.

Pour illustrer ces dynamiques, on peut penser à des pratiques de prise de décision participative inspirées de modèles comme la sociocratie ou l’organisation démocratique, qui visent à partager le pouvoir de décision à travers des cercles interconnectés et des mécanismes de consentement plutôt que de simple consultation ascendante. Ce type de gouvernance, encore marginal dans les grandes organisations, offre un terrain d’investigation pour mesurer comment la facilitation peut être intégrée dans une architecture institutionnelle plus redistributive du pouvoir.

En outre, les débats contemporains en CMS (Critical Management Studies ) insistent sur l’importance d’articuler la critique du management avec une analyse empirique robuste des pratiques. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer l’instrumentation managériale des dispositifs participatifs, mais de documenter comment des acteurs réels négocient, résistent, adaptent ou contournent ces dispositifs dans leurs conditions concrètes de travail.

Une telle démarche permet de comprendre si la facilitation favorise une appropriation collective des zones d’incertitude organisationnelle, ou si elle se contente d’un empouvoirement symbolique sans effet durable sur les structures de pouvoir.

Enfin, ce travail doit être situé dans un cadre plus général de sociologie critique des organisations, qui inclut non seulement les mécanismes internes de pouvoir mais aussi leur inscription dans des contraintes sociales, économiques et politiques plus larges.

Cette perspective invite à penser la facilitation non seulement comme un dispositif local de dialogue, mais comme un élément d’un enjeu plus vaste : comment repensons-nous la gouvernance collective, la délibération démocratique et les formes de mobilisation du pouvoir au sein des organisations contemporaines ?

Bibliographie  

Spicer, A., & Alvesson, M. (2025). Critical management studies: A critical review. Journal of management studies, 62, 446–483.

Battilana, J., Ferreras, I., Yen, J., & Ramarajan, L. (2022). Democratizing work: Redistributing power in organizations for a democratic and sustainable future. Journal of Management Studies.

Battilana, J., & Casciaro, T. (2022). Power, for all: How it works and why it’s everyone’s business. New York: Simon & Schuster.

Battilana, J., Ferreras, I., & Méda, D. (2022). Democratize work: The case for reorganizing the economy. Chicago: University of Chicago Press.

Management participatif — Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Management_participatif   

Sociocratie — Wikipédia  https://fr.wikipedia.org/wiki/Sociocratie 


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