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Publié le 01 avril 2026 Mis à jour le 01 avril 2026

Ouvrir pour apprendre : la perception comme processus actif et relationnel

« Être acteur de ses sens »

Source : unsplash trou daniel burka

Les recherches contemporaines en sciences cognitives, en philosophie de l’esprit et en sciences de l’éducation convergent vers une idée forte : la perception n’est ni un donné passif ni un simple traitement d’information, mais un processus actif, prédictif et relationnel.

Dès lors, être acteur de ses sens ne relève pas de la maîtrise, mais de la capacité à infléchir les dynamiques par lesquelles le monde devient perceptible. Ouvrir en est la condition.

Sélection du perçu

Les modèles prédictifs de la perception offrent un premier éclairage décisif. Dans ces approches, le cerveau n’enregistre pas le monde : il l’anticipe en permanence à partir de modèles internes. montre que notre expérience est façonnée par des prédictions continuellement ajustées aux signaux sensoriels (Clark, 2022).

Ce cadre implique que percevoir, c’est déjà sélectionner. Ce que nous voyons dépend de ce que nous attendons. Être acteur de ses sens consiste alors à agir sur ces attentes — non pas directement, mais en créant des situations qui les déplacent. Ouvrir revient ici à introduire de l’écart dans nos modèles perceptifs, à rendre possible la surprise.

Choix des priorités

Cette capacité d’ouverture est indissociable d’un travail sur l’attention. Les recherches récentes sur l’écologie de l’attention montrent que celle-ci est largement capturée par des dispositifs techniques et organisationnels qui orientent nos perceptions de manière souvent invisible.

Dans ce contexte, ouvrir ses sens devient un acte de reprise : retrouver une capacité à orienter son attention plutôt qu’à la subir (Citton, 2021). Mais cette orientation ne se limite pas à focaliser; elle implique aussi de suspendre, de ralentir, de laisser émerger des formes faibles ou inattendues. Être acteur de ses sens, c’est pouvoir moduler ces régimes attentionnels.

Conditions de réceptivité

Les travaux récents en cognition incarnée approfondissent cette dynamique. La perception est désormais comprise comme le produit de boucles sensorimotrices et interoceptives : elle dépend des actions, des postures et des états internes du corps.

Les recherches sur l’interoception montrent que la manière dont nous percevons nos propres états corporels influence directement notre perception du monde (Seth, 2021). Ouvrir ses sens suppose alors une disponibilité corporelle : un corps trop tendu, trop rapide ou trop saturé limite la capacité à percevoir. Être acteur de ses sens implique de travailler ces conditions corporelles de l’ouverture.

Multiplicité des point de vue

Par ailleurs, les approches énactives et interactionnelles récentes insistent sur la dimension relationnelle de la perception. Les travaux de montrent que le sens émerge dans l’interaction, dans ce qu’elle nomme le « participatory sense-making » (De Jaegher, 2021).

Percevoir n’est pas seulement individuel ; c’est souvent co-percevoir. Dans cette perspective, ouvrir ses sens signifie aussi s’ouvrir à la perception des autres, accepter que le monde apparaisse différemment selon les points de vue. Être acteur de ses sens devient alors une pratique relationnelle : contribuer à un champ perceptif partagé.

Cette dimension collective est aujourd’hui largement étudiée dans les recherches sur le sensemaking organisationnel. Des travaux récents montrent que dans les situations complexes, la compréhension ne préexiste pas à l’action : elle se construit à partir de perceptions fragmentaires mises en dialogue (Maitlis & Christianson, 2023).

Ouvrir, dans ces contextes, consiste à maintenir la pluralité des perceptions suffisamment longtemps pour qu’un sens commun puisse émerger. Être acteur de ses sens, c’est alors résister à la fermeture prématurée, à la tentation de stabiliser trop vite une interprétation.

Gérer les filtres

Cependant, ces recherches mettent également en évidence des forces de fermeture puissantes. Les biais cognitifs, les routines perceptives et les contraintes environnementales orientent fortement ce qui est perçu. Les travaux récents sur les « environnements cognitifs » montrent que nos capacités perceptives sont profondément influencées par les architectures informationnelles dans lesquelles nous évoluons (Heersmink, 2017).

Être acteur de ses sens ne consiste donc pas à s’extraire de ces influences, mais à les reconnaître et à agir, autant que possible, sur les environnements qui les produisent.

Ouverture et présence

Une hypothèse peut alors être formulée : ouvrir et être acteur de ses sens relèvent d’une même compétence d’ajustement dans des systèmes dynamiques. Il ne s’agit ni de contrôler la perception ni de s’y abandonner, mais de naviguer dans des tensions : entre prédiction et surprise, focalisation et ouverture, stabilisation et exploration. Cette compétence est située, contextuelle, et toujours en devenir.

Dans les pratiques de formation, de facilitation ou de recherche, cette articulation devient centrale. Créer les conditions d’une ouverture perceptive — ralentir, varier les points de vue, travailler le corps, suspendre les jugements — permet de transformer ce qui devient pensable et partageable. Être acteur de ses sens, dans ce cadre, n’est pas un objectif individuel isolé, mais une condition de l’apprentissage collectif.

Ainsi, ouvrir ne relève pas d’une disposition abstraite, mais d’un travail concret sur les conditions de la perception. Et être acteur de ses sens ne signifie pas les maîtriser, mais apprendre à intervenir, de manière fine et située, dans les processus qui les font advenir.

C’est peut-être là que se joue une forme contemporaine de liberté : non pas dans le contrôle du monde perçu, mais dans la capacité à en élargir les possibles.

Références 

Clark, A. (2022). The experience machine: How our minds predict and shape reality. Pantheon.

Citton, Y. (2021). Médiarchie. Seuil.

De Jaegher, H. (2021). Loving and knowing: Reflections for an engaged epistemology. Phenomenology and the Cognitive Sciences, 20, 847–870.

Heersmink, R. (2017). Extended mind and cognitive enhancement: Moral aspects of cognitive artifacts. Phenomenology and the Cognitive Sciences, 16(1), 17-32.

Maitlis, S., & Christianson, M. (2023). Sensemaking in organizations: Taking stock and moving forward (update). Academy of Management Annals.

Seth, A. K. (2021). Being you: A new science of consciousness. Faber & Faber.


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