Le coût caché de nos assiettes
Dans les sociétés de l’abondance, l’acte élémentaire de se nourrir est devenu un casse-tête éthique et sanitaire. Entre résidus de pesticides, appauvrissement nutritionnel et déferlement de produits ultra-transformés, le consommateur navigue à vue. Faire le 'bon choix' n'est plus seulement une question de goût, c'est un luxe qui exige du temps, une expertise technique et, trop souvent, un budget hors de portée pour beaucoup.
Au bout de cette chaîne fragilisée, le premier maillon rompt : celui du producteur. Tandis que la mondialisation dicte ses prix, le monde agricole français s'efface. Nous sommes passés de 10 millions d’agriculteurs en 1945 à seulement 400 000 en 2019. Derrière ces chiffres se cache une réalité brutale : une profession étranglée par la grande distribution, luttant chaque jour pour sa simple survie
Un compte à rebours du vivant
Les humains sont désormais tous ou presque tous conscients qu’il existe un compte à rebours du vivant, que les espèces disparaissent les unes après les autres et que le réchauffement climatique est progressivement en train de rendre la planète moins habitable.
Dans ce contexte, des initiatives de toutes sortes voient le jour qui visent à essayer, vaille que vaille, de redresser la situation. Ces initiatives sont parfois institutionnelles mais l’immense majorité d’entre elles sont d’ordre privé car les gouvernements semblent très longs à agir sur le sujet,
Qu'est-ce qu'un "consommateur responsable" aujourd'hui ?
À l’intérieur de la question du respect du vivant et de la protection de la planète, un des sujets est de se donner les moyens de consommer de façon responsable. Il s’agit non seulement de prendre soin de soi en s’alimentant aussi sainement que possible mais aussi de prendre soin de toute la chaine alimentaire et de ceux qui produisent nos aliments, selon l’idée que, sans solidarité, nous allons tous dans le mur.
Selon l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie), « La consommation responsable doit conduire l’acheteur, qu’il soit acteur économique (privé ou public) ou citoyen consommateur à effectuer son choix en prenant en compte les impacts environnementaux à toutes les étapes du cycle de vie du produit (biens ou service). ». « Plus largement, la consommation responsable inclut, au-delà du processus d'achat, l'utilisation qui est faite du produit jusqu'à sa fin de vie ». Economiecirculaire.org.
Il s’agit donc d’apprendre à bien acheter et à bien consommer, en tenant compte
- de l’origine du produit,
- de son mode de fabrication et
- de sa composition,
- des effets que sa production et sa vente (dont son transport) peuvent avoir sur l’environnement,
- de l’impact qu’il peut avoir sur la santé, ainsi que
- des déchets qu’il peut générer et de la manière de les éliminer.
Ces responsabilités ne sont bien entendu pas réservées à l’individu citoyen mais chacun en a sa part. On dit même que ce sont en réalité les consommateurs qui possèdent le vrai pouvoir, puisqu’il faut qu’ils achètent pour qu’un produit soit rentable.
Sortir de l'infobésité pour faire des choix éclairés
Se pose alors la question de l’information dont disposent ces consommateurs et de ce qu’ils en font. Nous sommes véritablement noyés dans un flot permanent d’informations et la difficulté est plutôt de faire le tri.
Chaque acteur de la chaine alimentaire a par ailleurs intérêt à se montrer comme le « gentil » du système, notamment les industriels et les grandes surfaces de vente qui pratiquent la politique du prix le plus bas possible. Cette politique du prix le plus bas est prétendument là pour préserver le pouvoir d’achat des consommateurs mais ceux-ci ne sont jamais informés par ces mêmes acteurs de ce qu’implique cette réduction drastique des prix pour les producteurs, d’une part, pour leur santé, d’autre part.
Les institutions, les collectivités publiques, les ministères mettent en place depuis quelques années des stratégies d’éducation alimentaire dans les écoles, les collèges et les lycées. Cette éducation à une alimentation plus saine et plus responsable n’est par contre pas ou presque pas proposée aux adultes, alors que la consommation de produits transformés explose partout dans le monde au point que certains architectes ne prévoient plus de cuisine dans les logements qu’ils élaborent.
Les effets de ces produits sur la santé sont de mieux en mieux connus (ex. l’épidémie d’obésité y est dorénavant directement corrélée, diabète, hypertension, etc.) mais il existe très peu de freins à leur production car ils sont économiquement très rentables.
CQLP : quand les citoyens dictent les règles du marché
C’est qui le patron ? (CQLP) a été créée en 2017, en partant d’une coopérative de producteurs de lait de l’Ain qui ne trouvaient plus de débouchés pour leur produit à des prix leur permettant de vivre correctement.
À l’origine de la démarche, le binôme qui a lancé cette coopérative d’intérêt collectif (CIC) est parti de cette conviction simple : si chaque consommateur accepte de payer quelques centimes de plus la brique de lait, des centaines de familles de producteurs pourront être sauvées.
Un premier produit responsable a ainsi été réalisé : une brique de lait, emballée dans un carton bleu assez sobre et facilement reconnaissable, avec un prix de vente accessible mais incluant une rémunération suffisante du producteur. Des démarches de négociation avec les grandes surfaces de vente ont parallèlement été lancées, pour que la brique y soit proposée aux acheteurs. « Rapidement, cette brique devient le plus gros succès agroalimentaire des trente dernières années » (Wikipédia).
En 2020, les bénéfices de l’entreprise servent à soutenir des producteurs et des commerçants en difficultés ou encore des programmes de protection des abeilles. En 2021, la société soutient 3 000 producteurs français et rassemble 10 000 sociétaires, pour 300 millions de produits vendus et 16 millions d’acheteurs réguliers.
En 2024, le chiffre d’affaire global atteint 126 millions d’euros et celui des éleveurs engagés a été multiplié par 2,1 entre 2016 et 2024. En 2026, la marque commercialise plus de 17 produits différents et se lance dans les fruits et légumes.
En 2024, CQLP est devenue une fondation.
Une gouvernance partagée : comment ça marche ?
Les valeurs à l’œuvre chez CQLP :
- La transparence : pas de négociation opaque, des prix détaillés, le consommateur sait très exactement ce qui revient au producteur.
- La simplicité : peu d’intermédiaires, pas de fonds d’investissement ni de commerciaux rémunérés, de l’argent immédiatement réinvesti dans d’autres produits en projet dès le premier euro gagné.
- La solidarité : les consommateurs acceptent de payer un peu plus pour rémunérer correctement les agriculteurs qui, en échange, leur proposent des produits responsables dont le processus de production est totalement transparent et régulièrement vérifié.
- La solidité : ce système d’association participative verrouille juridiquement le modèle afin que la marque ne puisse jamais être revendue ou détournée de sa vocation initiale.
Le processus
Pour chaque produit proposé ou en cas de changement dans les conditions de production, les sociétaires votent pour choisir l’origine (Europe, France, rayon de production en kilomètres), le niveau d’exigence sur la qualité, le type d’emballage, la rémunération du producteur etc. Chacun des choix fait impacte le prix final en toute transparence, le vote se fait donc aussi sur ce prix final.
La vente se fait en grande surface et pas en petites boutiques spécialisées, « là où petits et gros porte-monnaie se rencontrent » (Nicolas Chabanne, créateur de CQLP). Le modèle permet aux producteurs de se projeter dans le temps, de sécuriser leurs revenus et de redonner du sens au lien entre consommation et production.
Pour se tenir au courant des modes de production et des contraintes en présence, les sociétaires sont conviés à des visites de producteurs, à des webinaires, à des réunions locales. La coopérative fonctionne via une plate-forme collaborative sur laquelle sont répertoriés produits, points de vente et actualités (participations à des salons, à des émissions de radio ou de télé, articles de presse, ainsi qu’autres exemples d’initiatives ayant des buts comparables).
Les sociétaires sont encouragés à aller eux-mêmes défendre les produits auprès des grandes surfaces de leur région, à l’aide d’outils de communication qui leur sont fournis, et à vérifier que ces produits sont concrètement proposés dans les rayons de leur supermarché préféré. Ils sont aussi encouragés à organiser des réunions d’information auprès de leur entourage et/ou des acteurs locaux de leur région.
Goutte d'eau ou lame de fond : les enjeux de demain
Bien sûr, ce type d’initiative a ses zones d’ombre et suscite un certain nombre d’interrogations.
10 000 sociétaires, ça reste une goutte d’eau dans la mer et, ainsi que le montrent certaines études sur le profil atypique des consommateurs responsables, on peut se demander si une véritable démocratisation de ce type de démarche est possible.
En dehors de la bonne volonté et des valeurs solidaires et/ou écologiques de chacun, sur quelle base s’élaborent véritablement les choix de chaque sociétaire quand il vote ? Chacun prend-t-il avant de voter toutes les informations nécessaires ? Est-ce que la plupart ne votent pas strictement en fonction de leur intérêt personnel pour le produit concerné ? Et, si c’est le cas, est-ce un problème ou non ?
Les grandes surfaces de vente sont presque toutes représentées. Quel intérêt y trouvent-elles ? Ne faut-il pas sans arrêt relancer et convaincre pour que les produits soient véritablement valorisés dans les espaces de vente ? Cette implication ne reste-t-elle pas relativement anecdotique et une forme de ‘’greenwashing’’, dans la masse des produits moins chers et plus médiatisés proposés dans les rayons ?
Même si les institutions semblent s’intéresser plus qu’avant à ce type de démarche, la question du respect du vivant et de la rémunération de ceux qui tentent d’en prendre soin en ne le surexploitant pas reste de toute évidence pour elles un sujet secondaire. Il suffit d’observer d’une année sur l’autre le nombre de manifestations de protestation des agriculteurs pour s’en convaincre.
Pour autant, dans une société hypnotisée par le profit, ces initiatives redonnent le pouvoir à l’intelligence collective. Pour l'enseignant comme pour le citoyen, elles constituent un formidable terrain d'apprentissage : elles nous apprennent à décoder les prix, à recréer du lien avec la terre et à comprendre que notre carte bleue est, elle aussi, un bulletin de vote.
Au-delà d’une initiative isolée, c’est une invitation à sortir de la passivité pour devenir, enfin, les architectes d’une société plus juste.
Ressources :
- C’est qui le patron ?. Sur : https://cestquilepatron.com/
- Bricas, Nicolas. Le consomm’acteur, moteur du changement ? In : Une écologie de l’alimentation, ed. Quae, 2021. A lire sur : https://www.chaireunesco-adm.com/Chapitre-Le-consomm-acteur-moteur-du-changement
- Le consommacteur : un acteur clef dans la transformation de la consommation. Sur : https://www.esi-business-school.com/ecole/developpementdurable/consommacteur-definition/
- Consommation responsable. Sur : https://www.economiecirculaire.org/static/h/consommation-responsable.html
- Delaroa, Louise. C’est qui le patron ? Comment une marque rémunère mieux les agriculteurs. Février 2026. Sur : https://www.pleinchamp.com/actualite/c-est-qui-le-patron-!-comment-une-marque-remunere-mieux-les-agriculteurs
- France Bleu Vaucluse. La marque C’est qui le patron devient une fondation. Décembre 2024. Sur : https://www.francebleu.fr/emissions/3-questions-a-ici-vaucluse/la-marque-c-est-qui-le-patron-devient-une-fondation-4572630
- Leborgne, Jonathan. 5 choses à savoir sur la marque C’est qui le patron ? Avril 2021. Sur : https://www.jebosseengrandedistribution.fr/2021/04/19/5-choses-savoir-sur-la-marque-cest-qui-le-patron/
- Makaoui, Naouel, Taphanel, Ludovic. Interagir avec le consommateur responsable, un client atypique soumis à des tensions identitaires ? 2018. Sur : https://www.researchgate.net/publication/327074076_Interagir_avec_le_consommateur_responsable_Un_client_atypique_soumis_a_des_tensions_identitaires/link/600e8dd545851553a06b2948/download
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