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Publié le 13 mai 2026 Mis à jour le 13 mai 2026

La soumission librement consentie

Pourquoi nous laissons l’IA avoir une emprise sur nous

Réunion d'êtres augmentés

Idée porteuse

La notion de «soumission librement consentie» désigne un paradoxe central des sociétés contemporaines : des individus acceptent, parfois avec enthousiasme, des contraintes, des normes ou des formes de contrôle qui limitent pourtant leur autonomie.

Cette expression, popularisée en psychologie sociale par les travaux de Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule, ne décrit pas une domination imposée par la force mais une adhésion produite de l’intérieur même du sujet. L’individu agit, choisit, s’engage mais dans des conditions qui orientent subtilement ses décisions.

À l’heure des plateformes numériques et de l’intelligence artificielle générative, cette problématique connaît une nouvelle actualité. La question n’est plus seulement : «Qui nous contraint ?», mais : «Comment désirons-nous ce qui nous gouverne ?»

La généalogie du concept plonge dans plusieurs traditions intellectuelles.

  • Une première source provient de l’analyse des formes modernes du pouvoir chez Michel Foucault. Dans ses travaux sur la discipline et la gouvernementalité, Foucault montre que les sociétés modernes ne reposent plus principalement sur la coercition visible mais sur des dispositifs qui conduisent les individus à intérioriser les normes. 

    Dans Surveiller et punir (Foucault 1975), l’école, l’usine, la caserne ou l’hôpital apparaissent comme des lieux où les corps apprennent à se conformer. Le pouvoir devient efficace précisément parce qu’il est incorporé. L’individu finit par se surveiller lui-même.

  • Cette idée trouve un prolongement expérimental dans les travaux de psychologie sociale des années 1960-1980. Joule et Beauvois montrent que de petites actions librement accomplies peuvent conduire un individu à accepter ensuite des engagements beaucoup plus importants. 

    La célèbre technique du « pied-dans-la-porte » repose sur ce mécanisme : obtenir un petit acte initial augmente la probabilité d’obtenir ensuite un comportement plus coûteux. L’individu reconstruit a posteriori une cohérence identitaire : « puisque j’ai accepté cela, c’est que je suis le type de personne qui l’accepte ». Le consentement se fabrique progressivement. 

    Dans Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (Joule et Beauvois 1987), les auteurs montrent que les sociétés libérales valorisent l’idée de liberté individuelle tout en multipliant les techniques d’engagement invisibles.

  • Cette analyse rejoint également les travaux de Pierre Bourdieu sur la domination symbolique. Pour Bourdieu, les structures sociales produisent des dispositions incorporées  l’habitus  qui conduisent les individus à reproduire spontanément l’ordre social. 

    Les dominés peuvent contribuer eux-mêmes à la reproduction de leur domination parce qu’ils perçoivent le monde à travers des catégories déjà façonnées par cet ordre. L’adhésion n’est donc pas nécessairement consciente. Elle s’inscrit dans les gestes, les goûts, les aspirations et les manières d’être.

Résistance, détournement et appropriation

Cependant, la soumission librement consentie ne doit pas être réduite à une simple manipulation. Le concept possède des limites théoriques importantes.

  • D’abord parce qu’il risque de sous-estimer les capacités de résistance, de détournement ou de critique des acteurs. Les individus ne sont pas seulement des sujets passifs façonnés par des dispositifs. 

    Les travaux de Michel de Certeau ont précisément montré que les usagers développent des tactiques d’appropriation et de contournement des systèmes. Même dans des environnements fortement normés, il subsiste des marges d’invention.

  • Ensuite, le concept peut conduire à une lecture excessivement pessimiste du social. Toute adhésion n’est pas nécessairement aliénante. Les sociétés humaines reposent aussi sur des formes de consentement nécessaires : règles communes, confiance, coopération, engagements collectifs. 

    La question devient alors moins celle de l’existence du consentement que celle des conditions de sa production : est-il éclairé ? Réversible ? Discuté ? Symétrique ? Ou obtenu par saturation cognitive, dépendance affective ou architecture invisible des choix ?

Le numérique intelligent

Cette interrogation prend une importance particulière avec le développement des technologies numériques. 

Depuis les années 2000, plusieurs chercheurs ont montré que les plateformes numériques perfectionnent les mécanismes d’engagement comportemental. Les travaux de Shoshana Zuboff sur le « capitalisme de surveillance » décrivent une économie fondée sur la captation des comportements humains à des fins prédictives et commerciales. Les interfaces ne se contentent plus de répondre aux besoins des utilisateurs ; elles cherchent à orienter leurs conduites, prolonger leur attention, anticiper leurs désirs et façonner leurs habitudes.

Les réseaux sociaux constituent un terrain emblématique de cette dynamique. Notifications, récompenses intermittentes, métriques sociales, défilement infini : autant de mécanismes qui produisent des formes d’adhésion comportementale sans coercition explicite.

L’utilisateur « choisit » de rester connecté, mais ce choix est structuré par une architecture persuasive extrêmement sophistiquée. La liberté formelle demeure, tandis que les conditions concrètes de l’attention sont orientées en permanence.

Adhésion affective virtuelle

L’arrivée de l’intelligence artificielle générative ouvre une nouvelle étape. Contrairement aux outils numériques classiques, les IA conversationnelles produisent une relation interactive qui mime certains aspects du dialogue humain : personnalisation, fluidité, mémoire contextuelle, reformulation empathique. Cette qualité relationnelle modifie profondément les formes d’adhésion possibles. L’utilisateur ne fait plus seulement face à une interface mais à une présence dialogique capable d’accompagner, conseiller, rassurer, structurer et parfois décider implicitement à sa place.

  • Un premier enjeu concerne la délégation cognitive. Plus une IA devient performante pour synthétiser, rédiger, proposer ou arbitrer, plus le risque apparaît de transférer vers elle des opérations intellectuelles autrefois assumées par les individus ou les collectifs. 

    Cette délégation peut produire un confort considérable : gain de temps, réduction de l’incertitude, diminution de la charge mentale. Mais elle peut aussi entraîner une dépendance progressive. Le sujet peut finir par ne plus exercer certaines capacités critiques, réflexives ou délibératives parce qu’un système les accomplit plus rapidement que lui.

Cette dynamique rejoint les analyses contemporaines sur l’«automation bias» : la tendance à accorder une confiance excessive aux systèmes automatisés, même lorsqu’ils se trompent. Dans des environnements saturés d’informations, la fatigue cognitive favorise l’acceptation des suggestions algorithmiques. L’IA devient alors non seulement un outil, mais un organisateur implicite du jugement.

  • Un second enjeu concerne la personnalisation relationnelle. Les IA apprennent des interactions passées, s’ajustent aux préférences des utilisateurs et développent des formes de continuité conversationnelle. Cette personnalisation peut renforcer l’efficacité pédagogique, thérapeutique ou organisationnelle. Mais elle peut également créer des attachements asymétriques. 

    Plus un système semble « comprendre » l’utilisateur, plus celui-ci tend à baisser sa vigilance critique. Le risque n’est pas seulement technique ; il est anthropologique. Une partie de la relation au monde pourrait progressivement être médiatisée par des systèmes capables d’orienter les affects autant que les raisonnements.
  • Enfin, l’IA transforme les formes mêmes du pouvoir. Les mécanismes disciplinaires analysés par Foucault reposaient encore sur des institutions visibles. Les mécanismes algorithmiques contemporains fonctionnent souvent de manière diffuse, distribuée et opaque. Les recommandations, classements, priorisations et suggestions façonnent silencieusement les environnements décisionnels. Le pouvoir agit moins par interdiction que par modulation des possibles.

Soutien et support vs soumission et dépendance

Pour autant, réduire l’IA à un instrument de soumission serait simplificateur. Les mêmes technologies peuvent également soutenir des capacités d’émancipation : accès élargi aux savoirs, augmentation des possibilités créatives, aide à l’expression, soutien réflexif, traduction interculturelle, exploration de scénarios complexes. Tout dépend des cadres de conception, des usages sociaux et des cultures de vigilance qui les accompagnent.

L’enjeu contemporain n’est donc probablement pas de rechercher une impossible autonomie absolue, mais de construire des formes de lucidité collective sur les conditions techniques, économiques et symboliques qui orientent nos comportements.

La question politique centrale devient : comment préserver des capacités de délibération, de contradiction, de lenteur et de discernement dans des environnements conçus pour fluidifier l’adhésion ?

Dans cette perspective, l’éducation joue un rôle décisif. Non pas seulement une éducation technique à l’usage des outils, mais une éducation critique aux architectures de l’attention, aux mécanismes d’engagement et aux formes contemporaines de persuasion algorithmique.

Comprendre la soumission librement consentie aujourd’hui suppose de déplacer le regard : le problème n’est plus seulement l’obéissance visible, mais les conditions invisibles qui rendent certaines orientations désirables, naturelles ou évidentes.

Illustratipon : Shutterstock - 2712178993

Références

Beauvois, J.-L., & Joule, R.-V. (2014). Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (Nouvelle éd.). Presses universitaires de Grenoble.

Bourdieu, P. (1998). La domination masculine. Seuil.

de Certeau, M. (1990). L’invention du quotidien. 1. Arts de faire. Gallimard.

Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Gallimard.

Zuboff, S. (2019). The age of surveillance capitalism. PublicAffairs.

Carr, N. (2020). The shallows: What the internet is doing to our brains. W. W. Norton.

O’Neil, C. (2016). Weapons of math destruction. Crown.

Pasquale, F. (2015). The black box society. Harvard University Press.


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