« Un bon voyageur n’a ni plans établis ni destination. » – Lao Tseu
Pour se rendre «ailleurs», la distance est rarement le principal obstacle. Comme il s'agit d'un endroit nécessairement moins familier, le plus souvent la difficulté est plutôt de trouver comment y survivre ou s'y adapter pour la durée de l'expérience, du séjour, de l'expédition, de l'événement, et pourvoir simplement s'y plonger, comme dans un bon roman «dépaysant», immergé autrement qu'en spectateur.
À l'époque de Lao Tseu, le voyageur se déplaçait à pied, avait le temps de changer avec le paysage et de s'adapter au fil des lieux parcourus. Aujourd'hui on peut changer de pays, de climat, de langue, d'alimentation, d'environnement social et même de saison en quelques heures. Dans ce contexte, la préparation prend autant de place que le dépaysement appréhendé est grand, au risque d'une perte de contrôle; aussi la formule de Lao Tseu mérite d'être réintérprétée.
Lao Tseu avait vu des voyageurs d'affaires, des émissaires, des pèlerins et des gens qui venaient le consulter, tous des voyageurs avec une destination et un plan, qui voyaient ce qu'ils étaient venus voir. Ils n'était pas disponibles aux occasions éventuelles, pressés par leurs échéances et leurs objectifs. Il en a ainsi déduit que le plan et la destination ne faisaient pas le voyage mais en limitaient les possibilités.
L'ailleurs : un lieu fuyant
Quand on a perdu ses repères, on en recherche de nouveaux ou on se laisser dériver jusqu'à de nouvelles connexions se créent. Aucun des automatismes habituels n'a d'utilité. Le voyageur revient aux fondements communs des humains : se déplacer, boire, manger, dormir, avoir un abri et socialiser d'une manière ou d'une autre. Il peut vivre des expériences à partir de ces fondements : des repas et des lieux différents de ce qu'il connaît et des rapports humains établis sur d'autres bases.
En ces temps où l'ailleurs s'affiche sur nos écrans à volonté, un véritable «ailleurs» échappe à la numérisation rampante. Un touriste sait ce qu'il vient chercher. Dans un endroit rempli de touristes et d'instagrammeurs, on y fait l'expérience des touristes et des instagrammeurs, ce qui peut constituer un ailleurs dépaysant, mais qui n'en fait pas pour autant un cadre très intéressant, les rapports y sont nécessairement limités et standardisés. Les touristes sont arrivés à une destination, avec un plan.
Aussi, l'ailleurs est un lieu fuyant, qui s'estompe avec l'habitude, avec la cartographie et par tout ce qui fixe les rapports. L'ailleurs serait un lieu de possibles connexions et de disponibilité. Voici donc les indices pour trouver ce lieu évanescent, qui peut même être tout près de chez soi, là où on n'y a pas d'habitudes, là où on peut rencontrer des inconnus et/ou faire des activités inhabituelles. Mais est-ce tout ce qui fait un ailleurs ?
Le même genre humain
Pour bien des gens, leur spécificité entraine systématiquement une réponse «préjugée». Ils peuvent se rendre à l'autre bout du monde, ils ne seront pas à l'abri du racisme ordinaire, du sexisme atavique ou autre sociophobie désagréable qu'ils connaissant là où ils vivent; aucun dépaysement face au genre humain. Les seuls ailleurs qui leur restent sont des espaces naturels isolés ou des lieux culturellement protégés d'une façon ou d'une autre face à ces comportements.
Un lieu composé de disponibilité et d'ouverture, à la fois du voyageur et des hôtes, permet d'en faire l'expérience authentique, sinon le voyageur ne rencontre que ce qui est au programme. Un touriste en Corée du Nord sait à quoi s'attendre; on suppose que le statut de «étranger» constitue l'étiquette la plus difficile à dépasser.
Le voyageur peut-être considéré comme un client, un touriste, un envahisseur, un nomade, un vacancier ou simplement une personne à connaitre, avec qui échanger et qui, par sa présence, enrichit le moment et le lieu. Les échanges humains ne se réduisent pas qu'à du matériel et de l'argent, ça n'en est qu'une partie.
Des lieux et des ambiances
Voici quelques pratiques pour aboutir vraiment «ailleurs».
Comme la disponibilité est un critère de base, la déconnection du numérique qui nous accapare est un bon point de départ. Soit le lieu est déconnecté, soit on laisse le cellulaire dans son sac ou à la maison. La seconde option est la plus facile et c'est fou à quel point on est amené à se connecter... aux autres.
Ensuite, l'ailleurs est dépourvu de certaines habitudes, c'est un lieu ou une ambiance qui nous est étrangère d'une manière ou d'une autre; autrement dit, on ne le connaît pas bien. Ce peut être une cuisine exotique, une musique étrange, une danse, un art, un sport, une pratique dont ne sait pas grand chose, un quartier ou une région à coté.
Parfois même juste une façon de se déplacer qui nous mène par de nouveaux chemins à découvrir une autre réalité, même la sienne, sur la voie d'une passion qui se développe au fil des expériences et des contacts. L'idée n'est pas tant d'aller loin mais d'aller ailleurs.
Un peu d'imaginaire
L'ailleurs, avant de le découvrir, se pare d'une bonne part d'imaginaire. Un Français se fait une certaine idée du Québec, un Camerounais s'imagine une France ou une Amérique de bribes et d'images. On se fait une idée d'un parc naturel ou d'une activité par la publicité qui n'a rien d'objective avant de s'en approcher. Faire autrement empêcherait toute forme de préparation. Savoir que ça parle espagnol en Argentine, aide à se préparer, mais on ne sait pas si on comprendra l'accent.
Quelque part, l'ailleurs se chargera de séparer les parts d'imaginaire et de réalité et même de les inverser, la réalité va parfois au delà de l'imagination. Mais dépasser la condition de touriste demande de trouver un équilibre entre l'ailleurs et ses attentes personnelles, de sortir du programme et parvenir à une forme d'échange qui prend en compte le territoire, les lieux et les gens.
Pour finalement devenir un véritable voyageur, disponible et ouvert.
Illustration : Shutterstock - 482996470
Références
Le touriste peut-il échapper à sa condition ? - Étienne Faugier, Maître de conférences, Université Lumière Lyon 2 et Axel Martiche, Directeur adjoint du Parc naturel régional du Pilat
https://popsciences.universite-lyon.fr/le_mag/le-touriste-peut-il-echapper-a-sa-condition/
Non-lieux - Marc Augé - Introduction à une anthropologie de la surmodernité
https://www.seuil.com/ouvrage/non-lieux-marc-auge/9782020125260
https://www.leslibraires.ca/livres/non-lieux-marc-auge-9782020125260.html?a=1302
Les charmes du dépaysement - Collections
https://revuecollections.com/volume-7/les-charmes-du-depaysement/
Dépaysement d’une géographe - Violaine Jolivet - ÉchoGéo
https://journals.openedition.org/echogeo/14292
Typologie » du roman d'aventures : la question du dépaysement - Matthieu Letourneux
https://www.unilim.fr/ebooks/1686
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