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L’industrie du jeu vidéo en Afrique tiraillé entre localité et globalité.

De la nécessité de créer des jeux vidéo locaux répondant aux standards internationaux.

Par Christian Élongué , le 28 mai 2018

Créer des jeux aux couleurs locales pour stimuler l’engagement des joueurs…

Les développeurs africains de jeux vidéo s’inscrivent dans un mouvement d'amplification des mythes, des histoires et des traditions africaines. Ils allient culture locale et modernisme pour transmettre leur culture au monde entier. Ils partent à la conquête du marché en offrant des jeux destinés aux joueurs africains, se déroulant en Afrique et mettant en scène des personnages locaux.

Par exemple Maliyo Games au Nigeria, intègre des éléments culturels pour séduire les joueurs locaux et de la diaspora en quête de contenus originaux.  Le studio a développé des titres tels que Mosquito Smasher et Okada Rider[i], qui ont trouvé un accueil phénoménal au Nigéria. "Nous voulions utiliser le jeu comme un moteur pour partager les expériences africaines entre nous et avec le reste du monde à travers des récits, des sons et des personnages africains", a déclaré Hugo Obi[ii], co-fondateur de cette entreprise. "Certaines personnes prennent les jeux les plus vendus et les adaptent en personnages africains, mais notre approche est de créer des jeux qui sont uniquement africains", a complété son collègue Oluseye Soyode-Johnson.

Dans la même logique, Eyram Tawia, CEO de Leti Arts, incitait les développeurs africains à créer des jeux qui s'adressent aux 55 pays, aux 3 000 cultures et dans les multiples langues d'Afrique. Pour lui, le jeu vidéo constitue un outil pour sauvegarder les légendes et les histoires locales et les représenter d'une manière moderne et attrayante. Autrement dit, si la création doit s’inspirer des réalités locales, la production doit se faire en respectant des standards internationaux afin d’en faciliter la distribution et étendre le champ de commercialisation. En effet, ce ne sont pas tous les développeurs de jeux vidéo africains qui se concentrent sur un public essentiellement local.

Développer des jeux respectant les standards internationaux.

En Afrique du Sud,  I-Imagine Interactive, fondé en 1999 par Dan Wagner, a été le seul studio autorisé à développer des jeux vidéo pour toutes les plateformes : PS3, Wii, Nintendo DS et Xbox 360. Ils disposent également de titres sur les plateformes Android, Ios et J2ME.  Le titre du développeur de jeux Tasty Poison Games,

Pocket RPG, sort de la scène des jeux mobiles africains et touche les joueurs du monde entier. Applaudi pour son gameplay action-RPG hautement rejouable, Pocket RPG a été téléchargée plus de 10.000 fois et a reçu des critiques extrêmement positives, selon les données sur Google Play Store. Le titre Toxic Bunny du studio sud-africain Celestial Games fut écoulé à plus de 150 000 copies à l’international contre seulement 7000 sur le marché local. En 2012, une version HD fut développée et une version pour la console Sony PS Vita a suivi en 2013. Signalons que le Studio Slightly Mad a collaboré avec Electronic Arts sur le titre Need For Speed : Shift ainsi que de nombreux autres titres répondant aux standards internationaux comme Shift 2: Unleashed, Test Drive: Ferrari Racing Legends et Project CARS. Le jeu Ananse de Leti Arts, fut nominé par un jury international d’expert lors du World Summit Award en 2013. Gamsole, studio nigerian fondé par Abiola Elijah Olaniran, va enregistrer plus d’un million de téléchargement de ses 5 jeux disponible sur Windows Phone, seulement en 3 mois.

Enfin, signalons que l’on retrouve au Maroc une branche de l’un des plus grands éditeurs mondiaux de jeu vidéo, Ubisoft. Une présence qui témoigne du potentiel et du talent des développeurs de jeux vidéo africains qui transcendent progressivement les barrières nationales et régionales pour se lancer à la conquête du marché mondial.

Cette ouverture est nécessaire[1] puisque les pays occidentaux et asiatiques ont une vieille tradition et culture vidéoludique. Sur le classement 2017 des 100 plus grands pays au monde, en terme de recettes de jeux vidéo[iii], l’Afrique n’est représentée que par 7 pays :  l’Egypte (41ème), le Nigeria (45ème), l’Afrique du Sud (54), l’Algérie (57ème), le Maroc (59ème), le Kenya (87) et la Tunisie (89ème).

Passer du marché local au marché global.

L’industrie du jeu vidéo africain ne pourra s’internationaliser sans avoir au préalable conquis le marché local. Or le faible revenu des habitants, la faible pénétration d’internet et l’insuffisance d’une main d’œuvre qualifiée sont les principaux obstacles à la production de jeux de qualité, à leur distribution et leur commercialisation. Sans oublier certains facteurs socioculturels tel la représentation du jeu qui limitent considérablement l’émergence d’une industrie véritable autour du jeu vidéo.

Les populations africaines, surtout en Afrique subsaharienne, considèrent encore le jeu vidéo, non seulement comme une activité improductive et futile[2] mais surtout comme une pratique liée à l’enfance. Dans l’imaginaire, le jeu vidéo est fait pour « distraire les enfants » et les adultes ne devraient point s’y intéresser. Cette représentation du jeu vidéo comme une activité insignifiante et une source de dépendance pour l’individu qui adopterait, dans cette pratique, une attitude frivole[iv], constitue d’après nous un important frein au développement d’une culture vidéoludique en Afrique[v]. Les acteurs de l’industrie du jeu vidéo, de l’éducation, de la culture doivent travailler avec les professionnels de la communication pour sensibiliser voire éduquer les populations aux jeux vidéo. Une prise de conscience collective du potentiel éducatif et symbolique des jeux vidéo est un préalable à la prise de connaissance, l’appropriation et la construction d’une culture vidéoludique forte sur le continent.

Les organes de promotion de l’industrie du jeu vidéo africain sont rares sur le continent. L’actualité sur cette filière est éparse ici et là dans la presse généraliste ou spécialisée. Seule l’Afrique du Sud, dispose d’organes de communications dédiés à ce secteur. Le plus ancien, New Age Gaming (NAG) Online, opère depuis 1998 et se diffuse exclusivement en ligne depuis 2015[vi], avec plus de 20 000 lecteurs par mois.

NAG Online organise aussi « rAge », la plus importante foire sud-africaine dédiée au jeu vidéo. Le Festival de l’Electronique et du Jeu Vidéo d’Abidjan (FEJA) est quant à lui, l’un des rares, évènement d’envergure rassemblant les professionnels et amateurs du jeu vidéo, principalement de 6 pays d’Afrique subsaharienne. La dernière édition, du 11 au 12 novembre 2017, a attiré près de 50 000 participants de tout l’écosystème du jeu en Afrique, y compris ceux évoluant dans l’animation, la conception ou la vente de technologies liées aux jeux.

Au Gabon, le « Libreville Gaming » est une compétition, organisée par le Collectif Player Game, qui a permis de rassembler plus de 200 joueurs de PlayStation au cours d’un tournoi de vacances.

De pareilles initiatives doivent être démultipliées. Les gouvernements doivent également s’impliquer dans la légitimation puis la promotion de l’industrie du jeu vidéo en Afrique. Au Cameroun, le studio Kiroo Games, a reçu un parrainage du ministère des Arts et de la Culture. Cependant, il reste du chemin à parcourir pour l’émergence d’une véritable industrie du jeu vidéo en Afrique. Le meilleur reste à venir…

Notes


[1] Car les plus grands pays consommateurs de jeux vidéo sont asiatique et européen la Chine, les USA, le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Corée du Sud, la France,, le Canada, l’Espagne et l’Italie. URL : https://newzoo.com/insights/rankings/top-100-countries-by-game-revenues/

 

[2] Platon a originellement abordé la question du jeu (paidia), notamment en l’opposant au sérieux (spoudê), marquant la nature des activités désignées par ces termes mais aussi et surtout sur les objets concernés par ces activités. Par ailleurs Platon prête au jeu une place importante dans l’éducation comme étant le préambule à l’acquisition de différentes sciences, les mathématiques par exemple.


[i] Okada Ride est le surnom pour les motos qui parcourent joyeusement et dangereusement les villes au Nigeria.

 

[ii] Diakité Kader, « L’essor de l’industrie africaine des jeux vidéo : 5 startups à suivre », Next-Afrique, 2014, http://www.nextafrique.com/l-essor-de-l-industrie-africaine-des-jeux-video-5-startups-captivantes-a-suivre

 

[iii] Newzoo, « Top Countries by Game Revenues », Newzoo (blog), consulté le 7 mai 2018, https://newzoo.com/insights/rankings/top-100-countries-by-game-revenues/

 

[iv] Gilles Brougère, Jouer/apprendre (Economica, 2005).

 

[v] Or  la frivolité du jeu (Brougère, 2005) correspond davantage à l’idée d’absence de conséquence de cette activité sur la réalité (Lint-Muguerza, 2015). Et comme le démontre (Perriault, 1994), cette dimension ludique n’est pas incompatible avec  l’apprentissage. Les jeux vidéo ont une portée sociocognitive qui fait appel à une dynamique essentiellement inductive et ne s’oppose point à la pédagogie traditionnelle mais la complète. 

 

[vi] Nastassja de la Guerre, « NAG Magazine Goes Completely Online: An End of an Era », PixelVulture, 22 mai 2015, http://pixelvulture.com/2015/05/nag-magazine-goes-completely-online-an-end-of-an-era/

 

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