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Le micro-travail, un nouveau prolétariat numérique mondialisé

Une nouvelle forme d’offshoring par internet payé à la tâche.

Par Christian Élongué , le 18 juin 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 19 juin 2018

Le travail est une nécessité, il s'agit du moyen de produire ce qui est nécessaire pour vivre. Mais il permet aussi de satisfaire le besoin d’appartenance à une organisation sociale. Le marché du travail, à l’image de nos sociétés, est en constante évolution. De nouveaux métiers se créent et d’autres disparaissent. La révolution technologique associée aux technologies de l’information et de la communication (TIC) et à l’économie numérique a radicalement transformé les modes de vie aussi bien que de production.

Internet a ainsi rendu possible et même vulgarisé la pratique de micro-travail, avec des tâches à faire et à livrer en quelques minutes seulement. Des centaines de milliers d’individus exercent ainsi, chaque jour, des microjobs pour avoir un début d’indépendance financière ou pour de l’argent supplémentaire. Cette forme de travail temporaire remonte à la deuxième guerre mondiale, lorsque les femmes durent occuper des postes à temps partiel pour subvenir aux besoins de leur famille.

Dans cette analyse, nous démontrons qu’au-delà des avantages affichés du micro-travail[1], cette nouvelle forme de division internationale du travail permise par le numérique à travers les plateformes, présente aussi une face sombre qu’il est important de révéler. Au-delà de ce nouveau phénomène illustré par la plateforme Amazon Mechanical Turk[2], c’est la notion même de travail numérique qui est en question.

Entre robots intelligents et micro-travailleurs d’un véritable prolétariat numérique mondialisé, la question qui se pose désormais est celle du modèle de travail que la révolution numérique est en train d’imposer au monde.

Le micro-travail, un Eldorado controversé.

A la fois source de tension, de stress et de fatigue, mais aussi vecteur d’épanouissement et d’indépendance, le micro-travail n’a jamais été aussi polémique. Tellement énergivore et chronophage qu’il transforme ses pratiquants en véritables zombies de l’économie numérique.  En effet, les conditions de travail et de rémunération sont généralement inégalitaires voire pitoyables. L’employeur détient un pouvoir absolu dans la validation finale du travail commandé par le biais d’une plateforme. Le micro-travailleur, le plus souvent au chômage ou dans la précarité, n’a pratiquement pas d’assurance.

La rémunération quant à elle, varie de quelques centimes d’euros à quelques euros au mieux pour des tâches longues et complexes. Par exemple, 0,03 centimes d’euros pour l’identification et le nommage d’objets sur une image, 5 centimes d’euros pour vérifier les images et les mots-clés d’un site de e-commerce etc. Bref, un dumping social numérique à l’échelle mondiale, une véritable exploitation de l’homme médiatisées par des plateformes.

Un produit du capitalisme qui touche davantage la génération Y

Les plateformes poussent l’activité travaillée en dehors de l’entreprise, dans un écosystème où tout le monde est mis sous le régime du travail : les sous-traitants, mais aussi les consommateurs. Le capitalisme de plateforme reporte sur le travailleur le risque de fluctuation du marché. Gina Neff, une sociologue américaine l’appelle le « venture labour », le « travail risque », constamment soumis au péril de ne pas pouvoir approcher la rémunération promise.

« Nous pensons que si vous déléguez les tâches à faible valeur ajoutée, vous pourrez consacrer plus de temps à créer de la valeur».

Derrière cette vision de bon sens, se cache une start-up française propulsée par Microsoft, Foule Factory, qui a fait de l’automatisation des tâches manuelles son modèle économique, avec plus de 50 000 contributeurs français inscrits au site. 

Ils mettent ainsi à disposition leur temps et leurs compétences pour réaliser les projets de clients sensibles à la possibilité de se concentrer sur l’essentiel. C’est le point commun avec des plateformes de microtravail comme Minuteworker, Moolineo, Microworker, LooNea, Jobboy, Clickit, Myeasytask, Toluna, Microlancers, Mon Opinion Compte, MicroJob…

Mechanical Turk[3], la plus connue, rassemble plus de 600 000 personnes et joue le rôle « « d’agence d’intérim »[4] mondiale pour les micro-travailleurs. Le plus surprenant c’est que des employeurs plus traditionnels ont désormais recours aux bons services des micro-travailleurs. Ils alimentent ainsi l’industrie du micro-travail dont le boom est assez révélateur des défauts et dérives de l’économie numérique : environ 22% des jeunes actifs en France ont au moins 2 activités.

Selon une étude du salon SME[5] (salon des Micro-entreprises), en 2015 et 2016, on dénombrait 4,5 millions de slasheurs[6] en France, soit 16% de la population active[7]. Selon un rapport de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques), les jeunes de 30 ans n’exerceront pas moins de 13 métiers[8], dont certains n’existent même pas encore. Ces derniers subissent le système car ils savent que la sécurité de l’emploi et la retraite ne sont pas des acquis.

L’avenir du micro-travail

Les progrès de l’intelligence artificielle vont sans doute reprendre aux micro-travailleurs une partie de leurs micro-tâches dans un proche avenir.

« Si le travail est fait par les robots, tant mieux ! A la condition cependant qu’il soit remplacé par un projet humain. C’est-à-dire par la participation de chacun à la construction des autres »

lance Albert Jacquard dans cette vidéo. Il nous invite à un projet de société et d’économie contributive ou collaborative. Le défi qui attend les gouvernements, États et organisations internationales est donc de taille car il leur faut repenser leurs rôles dans ce nouveau contexte.

Que sera l’avenir du travail, quel modèle remplacera celui d’aujourd’hui ? Serons-nous tous des intermittents ? Nous ne le savons pas et même les experts prospectivistes ne peuvent le prédire avec certitude. Ce qui est certain, ce que les gens attendent, en réalité, ce n’est plus seulement un travail, un salaire, mais qu’on les aide à devenir eux-mêmes.

On va plus que jamais avoir besoin de gens qui nous orientent, de conseillers, coachs et d’éducateurs.

Références


[1] C’est un ensemble de toutes petites tâches informatiques qui ne peuvent (encore) être totalement déléguées à des robots. On les sous-traite donc à des humains mais pour un coût extrêmement faible. Ces micro-tâches numériques comprennent donc un ensemble de manipulations informatiques très simples comme la participation à des forums de discussion, la vérification de mots clés sur un produit en ligne, la notation de vidéos ou d’articles, la transcription de sons en texte, l’inscription à des sites internet, la visite de sites web, la réponse à un sondage en ligne, l’inscription à des concours en ligne…
 

[2] Le nom même Mechanical Turk fait référence à une supercherie datant du XVII siècle qui mettait en scène un automate habillé en costume turc capable de jouer aux échecs et de résoudre des problèmes complexes. En réalité cet automate était manipulé par un humain. Cette référence explicite et assez cynique d’Amazon en dit long sur la logique d’exploitation capitalistique de l’économie numérique. 
 

[3] Fabien Soyez, « Turc mécanique d’Amazon, comment les travailleurs du clic sont devenus esclaves de la machine », CNET France, consulté le 18 juin 2018, https://www.cnetfrance.fr/news/turc-mecanique-d-amazon-comment-les-travailleurs-du-clic-sont-devenus-esclaves-de-la-machine-39850322.htm.
 

[4] Jean Pouly, « Le micro-travail, nouvelle servitude de l’économie numérique ? « Econum », consulté le 18 juin 2018, http://www.econum.fr/microtravail/.
 

[5] Salon  des  micro-entreprises, « Slashers ou pluri-actifs…  Qui sont ces nouveaux (et futurs) entrepreneurs ? » (Paris, France, 8 octobre 2015), http://www.salonsme.com/espace-telechargements/CP_Slasheurs_15092015.pdf.
 

[6] Marielle BARBE, Profession Slasheur: Cumuler les jobs un métier d’avenir, Psychologie (Marabout, 2017), https://www.amazon.fr/Profession-Slasheur-Cumuler-m%C3%A9tier-davenir/dp/2501121953.
 

[7] Juliette Roche, « Profession slasheur ou le cumul des jobs - Cosmopolitan.fr », consulté le 18 juin 2018, http://www.cosmopolitan.fr/profession-slasheur-ou-le-cumul-des-jobs,2008661.asp.
 

[8] OCDE, « Offrir aux jeunes un meilleur départ dans la vie active », LE PLAN D’ACTION DE L’OCDE POUR LES JEUNES, juin 2013, http://www.oecd.org/fr/emploi/emp/perspectives-de-l-emploi-de-l-ocde-19991274.htm.

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