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Raconter une histoire !

Des règles, des principes, des astuces pour raconter une histoire efficace

Par Frédéric Duriez , le 17 décembre 2018

Comment raconter une histoire ? Quelques auteurs ont cherché les invariants, les ingrédients de la narration efficaces.. Ils ont trouvé des schémas, des principes et des tropes [figure de style qui utilise une analogie] présents dans des histoires et des cultures très éloignées.

Pas de recette magique donc, mais de très nombreuses règles à connaître, pour les suivre ou les bousculer !

Simple comme une histoire

Beaucoup d’histoires se résument à la combinaison de deux dynamiques : un personnage, ou un groupe de personnages cherche à atteindre un objectif ou fuit une menace. Il fait face à des obstacles, qu’il parvient à surmonter. Lui-même ou d’autres vont s’en trouver changés et gagner en maturité. La fuite et la poursuite peuvent se combiner, comme dans le Fugitif, où la traque des véritables coupables se double d’une chasse à l’homme dont le protagoniste est la cible. Harry Potter et ses compagnons sont à la recherche des horcruxes qui permettront de neutraliser Voldemort qui les poursuit avec ses sorciers.
 
Yves Lanvandier va plus loin dans son ouvrage construire un récit. Il nous montre que les histoires sont elles-mêmes composées de micro-histoires. Chaque chapitre de Game of Thrones ou Harry Potter, chaque séquence de film ou de série nous présente un personnage qui doit surmonter des obstacles ou des conflits pour atteindre un objectif, dans une arène. Si la structure est simple, elle peut donc se développer et se reproduire comme une figure fractale, ou comme un chou romanesco pour reprendre la comparaison d’Yves Lavandier. La structure générale réapparaît dans chaque séquence, où les personnages visent des objectifs secondaires, pour lesquels ils se confrontent à des obstacles plus réduits...
 
Pour les exprimer de manière simple et pour se différencier de la masse de scénarios et projets, les auteurs formulent des pitches. Yves Lavandier nous propose de les exprimer ainsi :
 
« Dans telle arène, à la suite de tel élément déclencheur, tel personnage se bat contre tel obstacle pour atteindre tel objectif ».
 
L’objectif se distingue de l’enjeu. Il s’agit de ce qui est « en jeu », de ce qui se joue pour le protagoniste. Que peut-il perdre s’il n’atteint pas l’objectif ?  Dans le Cinquième élément ou Harry Potter, c’est la survie de l’humanité, dans d’autres fictions, ce sera une amitié ou une relation amoureuse.
 
 
ET - la guerre des pitches
 
Qu’il s’agisse d’un livre, d’un film, d’une séquence vidéo de quelques minutes, voire d’une illustration, le pitch est un point de départ utile. Chuck Williams, scénariste de nombreux films produits par Disney, nous montre que Norman Rockwell répond à toutes les questions qui permettent de construire une histoire en une seule image. La formulation qu’il propose est encore plus simple : « où, quand, qui quoi, comment et pourquoi »

À la recherche du schéma universel

De nombreux auteurs ont tenté de trouver des invariants, des structures, ou des « tropes » que l’on croise régulièrement, et qui sont autant d’ingrédients d’une bonne histoire.  Dans les années 40, Joseph Campbell tente de démontrer que les histoires et les mythes suivent un même schéma, quelle que soit leur culture. Il présente le « voyage du héros », qui peut s’appliquer à de nombreux récits d’aventures, qu’il s’agisse de l’Odyssée, de Harry Potter, de la guerre des étoiles ou de Matrix.
 
Inspiré de Campbell, Christopher Vogler reprend la métaphore du voyage.dans son guide du scénariste. Voyons ensemble les principales étapes.
 
L’acte I commence par une présentation du monde ordinaire. Il contraste avec ce qui apparaîtra par la suite, dans l’univers où se dérouleront les aventures. Il permet aussi de présenter le héros et certains personnages. Ainsi les protagonistes des Indestructibles II sont mis en scène dans leur école, leur cuisine ou affairés à un travail de bureau terne.
 
L’histoire se poursuit avec un « appel vers l’aventure ». Dans un premier temps, le héros refuse cet appel, puis il rencontre un mentor qui le fait changer d’avis. L’acte I se termine par le passage du premier seuil. C’est le moment de la confrontation avec le gardien du seuil, premier obstacle sérieux auquel le héros doit faire face.
 
L’acte II commence pour Campbell par la « route des épreuves ». Il s’agit pour Vogler d’une série de tests, où le héros va croiser des alliés et des ennemis successifs, et se rapprocher du « cœur de la caverne ». Plus globalement, le protagoniste arrive à proximité d’un endroit dangereux. Il va alors être confronté à ce qui lui fait peur et va vivre ses heures les plus difficiles. Il triomphera.
 
L’acte III engage le chemin du retour. Il ne s’agit pas d’une balade paisible, et les dangers menacent encore. Le méchant n’est pas tout à fait anéanti, des explosions et des éboulements font courir les plus grands risques aux vaisseaux et véhicules. « C’est une sorte d’examen final pour le héros qui doit être mis à l’épreuve une dernière fois pour prouver qu’il a bien retenu ses leçons. » Il revient ensuite avec son trophée, que Christopher Vogler appelle « l’Élixir ».
 
le cycle de Vogler, d'après Campbell

Des tropes, des astuces narratives

James Harris a brillamment utilisé du tableau périodique des éléments de Mendeleïev pour mettre en scène les principaux tropes. Un clic nous amène sur le site collaboratif tvtropes qui propose des exemples, voire des déclinaisons du ressort narratif présenté. Certains tropes sont si courants, qu’il peut figurer dans une publicité, un clip vidéo et évoquer immédiatement des situations vues sur des scénarios plus longs. Les exemples sont si nombreux et détaillés avec tant de précision que cette ressource donnera de l’activité aux narrateurs débutants ou chevronnés pour une saison entière.
des tropes par milliers
 
On découvre ainsi de multiples façons de débuter une histoire et les ressources que présente la météo. « C’était une nuit sombre et orageuse » se retrouve dans de nombreux romans, mais aussi des clip vidéos et des bandes dessinées. Nous aurons un peu de compassion pour les personnages « chemises rouges », qui disparaissent très vite dans une histoire mais servent à montrer la sensibilité du héros ou la cruauté du méchant !
 
D’autres sources proposent des archétypes et des tropes inspirants. Ainsi, en 1924, Georges Polti répertorie les 36 situations dramatiques que l’on retrouve dans le théâtre, dans un livre qui n’a pas été réédité récemment.  Marie-France Briselance a repris le défi, en adaptant cette fois-ci l’approche au cinéma. Ces 36 situations sont illustrées par pas moins de 350 films. Parmi ces situations : Venger un crime, détruire, sauver, haïr, implorer, kidnapper, se sacrifier à la passion...

Rien ne sera plus comme avant

Au cours de ses aventures, le personnage peut transformer son environnement ou atteindre son objectif. Il peut aussi se transformer.  Yves Lavandier distingue récits d’intrigue et récits de caractère. Les premiers se concentrent sur l’action et les objectifs conscients des protagonistes. Les seconds insistent sur la transformation du personnage, sur son évolution. Les deux se confondent parfois. Une histoire peut mettre en scène un protagoniste dramatique, tourné vers l’action et les objectifs, et un protagoniste « trajectoriel » qui va évoluer et mûrir au cours de l’histoire. Billy Elliot est tourné vers un objectif : devenir danseur professionnel tandis que son père va vivre une trajectoire interne.

Inventer des personnages

Ne créez pas des personnages parfaits, nous dit en substance Yves Lavandier. Il faut qu’ils aient un ou plusieurs défauts et quelques aspérités. Pensons à Dexter, au Docteur House ou aux personnages de Shakespeare. Ils ont des points faibles, qu’il s’agisse du talon chez Achile ou de la kryptonite chez Superman, mais aussi parfois des traits de caractère qui leur jouent des tours et donnent matière à des histoires dans l’histoire.
 
L’auteur nous encourage à faire simple : « visez le stéréotype auquel vous ajouterez une nuance ». Dans la vie, nous sommes multiples, notre identité est complexe, notre caractère difficile à cerner. Mais dans une histoire, il faut simplifier pour emmener son audience.
 
Ces personnages ont un passé, des fantômes qui les hantent, ainsi que des blessures, faites de deuils et de souffrances passés. Yves Lavandier nous dit qu’elles agissent comme des élastiques, et expliquent une réaction excessive face à un événement. C’est un trope classique chez les super héros, qui marquent un moment de faiblesse quand une situation ravive un échec lointain.
 
House, Homère et shakespeare
 
Parmi les personnages, les auteurs conseillent de prêter une attention particulière au méchant, qui est l’un des obstacles les plus efficaces. 
 
Pour contraster les psychologies des personnages, on peut utiliser des typologies issues de la psychologie ou d’autres sources. L’énnéagramme qui présente neuf types de communication et d’interactions avec les autres est une source inépuisable pour analyser ou créer des histoires.
 
Indépendamment de leur caractère, les personnages ont des rôles dans l’histoire. Le héros croisera des alliés, un mentor, des antagonistes qui sont parfois aussi des alliés, des méchants, des messagers... La qualité des personnages fait tout l’intérêt du voyage du héros présenté plus haut ;
 
La recherche d’invariants, voire de « recettes » quand il s’agit de création peut choquer et surprendre. Elle parcourt pourtant toute l’histoire de la littérature et notamment la période classique. Si la même structure se retrouve dans une série sans prétention et un chef-d’œuvre de la littérature, c’est que la création ne se limite pas à ces aspects. De la même façon, les règles de composition d’une image sont respectées par Rubens et par des affiches publicitaires, mais nous n’aurions pas l’idée de les confondre.
 
Illustrations : Frédéric Duriez
 
Ressources :
 
Le Guide du scénariste, Christopher Vogler, Paris : Dixit 2009, 224 pages
 
Construire un récit, Yves Lavandier, éditions le Clown et l’enfant, 2016, 250 pages
 
Tvtropes, site collaboratif de tropes dans la narration - consulté le 16 décembre 2018
https://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/Main/Tropes

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