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Le conte (storytelling) comme outil de projection dans notre monde

De la chanson de Roland aux pitchs contemporains

Par Virginie Guignard Legros , le 17 décembre 2018 | Dernière mise à jour de l'article le 18 décembre 2018

“Le storytelling est vieux comme le monde. La plupart des experts disent que cette forme de communication est aussi ancienne que le langage humain. Les premiers hommes utilisaient déjà des histoires pour donner un sens à leur vie et partager leurs connaissances. On trouve encore des exemples de cette forme de communication antique dans les grottes de Lascaux. Là où les premiers homo sapiens ont raconté des histoires sous forme de peintures rupestres”.

Source : Cinq choses à savoir sur le storytelling par Romain Pittet - 2017
https://enigma.swiss/fr/2017/07/07/cinq-choses-connaitre-sur-le-storytelling/

Partant des grandes sagas historiques

Quand j’ai déposé mon sujet sur la thématique du storytelling, mon rédacteur en chef, Denys Lamontagne m’a répondu en me parlant de modèles comme la Chanson de Roland,  la Saga d’Erik le Rouge et celui de l’histoire de Béowulf. C’est donc par là que je vais entrer dans le sujet.

“La Chanson de Roland est un poème épique et une chanson de geste du XIe siècle attribuée parfois, sans certitude, à Turold (la dernière ligne du manuscrit dit : Ci falt la geste que Turoldus declinet)... La Chanson de Roland comporte environ 4 000 vers (dans sa version la plus ancienne ; elle en compte 9 000 dans un manuscrit de la fin du XIIIe siècle) en ancien français répartis en laisses assonancées, transmises et diffusées en chant 5 par les troubadours et jongleurs. Elle relate, trois siècles après, le combat fatal du chevalier Roland (ou Hroudland), marquis des marches de Bretagne et de ses fidèles preux contre une armée vasconne à la bataille de Roncevaux en représailles au pillage de Pampelune”.

Source Wikipédia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Chanson_de_Roland

Notons, quelques paramètres essentiels à notre démonstration : une histoire très dense qui se déroule sur 3 siècles. À savoir, qu’à l’époque la mode paysanne du Xème, XIème et XIIème siècle par exemple ne change pratiquement pas pendant 3 siècles pour commencer à enfin évoluer au XIIIème. De la même façon que les sous-robes (vêtements du dessous) d’alors sont coupées quasiment sur le modèle romain, 2 morceaux d’étoffes assemblés manches y comprises dans la découpe d'ensemble et ajustées au corps par des jeux de laçages. Le temps d’alors s’écoule très lentement, au delà de notre compréhension moderne. C’est un temps immuable. L’histoire le la Chanson de Roland lui ressemble et les troubadours font leurs tournées avec elle pendant eux aussi trois siècles. On est dans une continuité, un énorme bloc poétique transmis tel quel sur plusieurs siècles entre tradition orale et transcription écrite.

Saga“La Saga d'Erik le Rouge est une saga concernant l'exploration scandinave du Groënland et de l'Amérique du Nord. La version originale de cette saga a probablement été écrite au XIIIe siècle par un clerc islandais. La saga est conservée dans deux manuscrits quelque peu différents : le Hauksbók (XIVe siècle) et le Skálholtsbók (XVe siècle). Les philologues modernes pensent que c'est la deuxième version qui est la plus proche de l'originale.

La saga décrit le bannissement d'Erik le Rouge vers le Groënland, puis la découverte du Vinland par Leif Ericson, après que son bateau a été détourné de sa route et, surtout, le voyage de Thorfinn Karlsefni, qui est en fait le véritable personnage principal du texte. Les détails géographiques donnés dans cette saga ont permis de situer plus ou moins cette terre. Il s'agit probablement de la première découverte de l'Amérique par des Européens, cinq siècles avant Christophe Colomb”.

Source Wikipédia
https://fr.wikipedia.org/wiki/Saga_d%27Erik_le_Rouge

Ici nous avons une autre saga, qui parle d’une histoire du Xème siècle, écrite au XIIIème et diffusée réellement au XVème siècle et XVI. Là, où la chanson de Roland suivait une continuité entre l’histoire et sa transmission, ici le storytelling est plus complexe.

Du Moyen-Âge vers la Renaissance, premier passage vers la complexité

On y parle d’un passé déconnecté de sa narration. L’histoire, trois siècle plus tard que son récit et deux siècles plus loin sa diffusion livresque. De la même façon, à la fin du XVème siècle, les sous-robes sont aussi plus complexes. Elles peuvent se décomposer en 6, 8, 10 parties différentes. Celles-ci sont ajustées au corps pour suivre l’ajustement de la robe et de la sur-robe. On y trouve le corps de la robe en 4 parties (devant, derrière, parties droites et parties gauches), les manches, le raccord des aisselles, les pièces d’amplitude à l’avant et à l’arrière. Le tout est toujours lacé avec l’apparition de quelques boutons sur le devant et les avant bras.

Le XVème siècle est une époque de structuration. Les galons, couleurs exubérantes du XIVème sont bannis. On est dans la création de la ligne pure dans le costume, dans l’ajustement au plus près du corps des vêtements, mais aussi dans l'ajustement au plus juste et clair des idées... et donc du storytelling.

Le XVIème lui est radicalement différent, la sous-robe fait partie de l’ensemble. Elle redevient ample, plus libre et met en avant le décolleté par un jeu de cordon et notons surtout que c’est la robe rigide vient structurer l’ensemble. Ce n’est plus là le contenu qui structure mais le contenant.

Là, où le troubadour du XIIème siècle va s’approprier l’histoire pour en faire un modèle transposé dans le quotidien de ses spectateurs, celui du XVème va lui placer son récit dans une chronologie historique, dans une ligne temporelle rigoureuse. Ceci est relevé dans le texte de Wikipédia qui note que le texte du XVème est le plus proche de la réalité.

Le XVI ième lui est aussi différent. L’habillage restructure la forme du contenu comme la robe modèle la forme du corps et se sert de la sous-robe comme accessoire. Si l’on considère que le corps humain est une transposition de l’histoire originale, que la sous-robe correspond à la chronologie des choses et que la robe est la façon dont l’histoire est racontée, alors notre vision du storytelling en est transformée radicalement.

On sort du plus juste pour agrémenter l'histoire de souhaits précis quant d'impact de l'histoire sur le lecteur, comme celui de l'impact du décolleté plongeant sur le spectateur.

Vers une manipulation des idéologies

“Trois fils rouges.

Pour procéder, nous avons tissé ce texte de trois fils rouges interdépendants ; chacun d’eux représente une hypothèse.

En premier lieu, les sagas du Vínland n’auraient pas pour unique objectif de mettre par écrit une tradition orale et n’auraient pas non plus pour seule vocation de servir de divertissement, mais elles seraient aussi des récits engagés qui auraient notamment pour visée de diffuser et d’enraciner dans la société islandaise des valeurs issues de la culture chrétienne. Elles seraient donc rédigées à des fins religieuses, voire politiques et éducatives. Nous citerons la plupart de ces auteurs au cours de ce mémoire.

En deuxième lieu, comme nous le mentionnions déjà sous une autre forme, l’utilisation du mot « source » ne pourrait pas s’appliquer aux sagas dites du Vínland lorsqu’il s’agit de constituer une histoire factuelle du Xe et XIe siècle. Étant des interprétations de documents plus anciens grandement influencés par la littérature occidentale et relevant pour une part de l’imagination de ses auteurs, elles entreraient dans la catégorie de la littérature secondaire.

En troisième lieu, lors des expéditions scandinaves vers l’ouest du Groenland en l’an mil, il n’aurait jamais été question d’une terre du nom de Vínland. Celle-ci serait une création littéraire qui aurait pris forme principalement entre le XIe et le XIIe suite aux nombreux contacts culturels qu’entretiennent l’Islande et le continent européen.“

Source : Mythe et histoire Le Vínland au Moyen Âge par Deniz Ates - Mémoire de master 2015 . https://www.denizates.ch/doc/memoire_de_master.pdf

Nous sommes ici loin du modèle social héroïque collectif de la Chanson de Roland. Le texte de Master sous-tend une colonisation chrétienne idéologique. Il nous parle aussi de fiction. Des textes factuels de la chanson de Roland, nous passons aux textes de fiction.

Mais, la fiction n’est pas le propre des textes nouveaux du XVIème siècle. Les fictions ont toujours existé même si elles se basaient dans des contextes existants. Ainsi, “Beowulf”en est un des exemples représentatifs.

Beowulf est un poème épique majeur de la littérature anglo-saxonne, probablement composé entre la première moitié du VIIe siècle et la fin du premier millénaire. Le poème est inspiré de la tradition orale anglo-saxonne et retranscrit une épopée germanique en vers, contant les exploits du héros Beowulf qui donna son nom au poème, sur lesquels viennent se greffer des ajouts chrétiens”...

Beowulf est un poème d’exception dans le corpus de la littérature anglo-saxonne. Plutôt que de choisir un sujet chrétien, le poème retrace les hauts faits du héros éponyme, et ses trois principaux combats : Beowulf est un puissant guerrier goth (« Geat », une peuplade au sud de la Suède) qui voyage au Danemark pour débarrasser la cour du roi Hrothgar d’un terrible monstre mangeur d’hommes nommé Grendel. Après l’avoir vaincu, Beowulf double la mise en tuant la mère de Grendel, puis retourne dans les pays des Goths pour se mettre au service de son peuple et de son roi, Hygelac. Bien plus tard, après avoir succédé au monarque, il meurt lors d’un ultime combat contre un dragon cracheur de feu…”

“En tant que récit historique, fondé sur une chronique de hauts faits guerriers, Beowulf contient une forte dimension collective et identitaire.”

Source Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Beowulf

La fiction peut aussi transmettre une culture, des valeurs, des traditions. Ce n’est pas seulement l’apanage des transcriptions historiques.

Pour le texte de La Saga d'Erik le Rouge, ce qu’il faut en retenir, c’est la dichotomie entre la forme idéologique souhaitée, imaginée et le fond factuel ou imaginé. C’est un peu une sorte de manipulation contextuelle de l’histoire pour arriver à modifier les pensées des lecteurs. Mais, c’est aussi sans doute la plus grande source d’inspiration pour aller voir de l’autre côté du disque terrien vers l’ouest en faisant fi de toutes les peurs associées .

En effet, car ce qui n’est pas appréhensible par l’esprit humain ne peut pas exister car n’est pas imaginable. À l’époque la terre était plate et finie. Au bout de l’océan se trouvait le néant. Comment imaginer un horizon fertile là où la croyance historique n’y voyait qu’une fin funeste ?

Comment est-ce possible de ne pas pouvoir imaginer l’inimaginable ?

Par exemple, pour beaucoup de gens qui voyaient passer les trains de déportation pendant la deuxième guerre mondiale, la solution finale au bout du voyage n’était pas imaginable. Ce que notre cerveau ne peut anticiper, ne peut pas exister intellectuellement car il ne correspond à aucun modèle, historique, récit préexistant pouvant permettre d’anticiper cette situation. Bien sûr, ce n’est pas le cas pour tous, certains ayant des champs de savoirs plus élargis.

Ce fut le cas de l’autrichien Karl Kraus qui en 1934 écrivit le livre “La troisième nuit de Walpurgis”, qu’il n’a jamais publié en entier de son vivant de peur des représailles possibles sur sa famille dans l’Allemagne de l’avant guerre. Le livre fut publié en 1956 et traduit en français en 2005.

“«Il y a une chose pire que le meurtre, c’est le meurtre avec mensonge; et le pire de tout, c’est le mensonge de celui qui sait : prétexte d’une incrédulité qui ne veut pas croire au forfait mais croire le mensonge; docilité de celui qui se fait aussi bête que le veut la violence.» Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis.

Lorsqu’en 1933 Hitler devient chancelier, le polémiste autrichien Karl Kraus dénonce dans les mois qui suivent, dans un texte de 360 pages, la mise en place de la mécanique de l’horreur nazie. S’attaquant principalement à la presse qu’il tient pour responsable de la création du national-socialisme, son texte est un cri que personne ne veut alors entendre: «Si on se bouche les oreilles on n’entend plus aucun râle» écrira-t-il.

Karl Kraus est mort en 1936. Qui l’a entendu ?”

Source : Synopsis du film du Suisse Frédéric Choffat inspiré du Livre de Karl Kraus - 2008 -
http://lesfilmsdutigre.com/films/walpurgis/synopsis/

Si la pensée d’anticipation de Karl Kraus n’a pas servi à sauver des gens à son époque du fait de la non parution de celui-ci, celui de la Saga d'Erik le Rouge, lui est sans doute la source d’inspiration la plus puissante qui a mené Christophe Colomb et ses contemporains vers la découverte de l’Amérique. Que l’histoire d’origine fut réelle ou fausse, c’est égal, c’est son impact sur notre monde qui en est la vraie richesse.

Que dire du storytelling de notre époque ?

Aujourd’hui, les histoires sont courtes, très courtes, ultra courtes. Les pitchs qui présentent les projets font deux minutes maximum pour faire entrer une vie, une technologie, une histoire.

Là, où les histoires d’hier tenaient dans les blocs, des livres de centaines de pages, aujourd’hui, elles tiennent dans un film de deux heures, une heure, une demie heure, cinq minutes. Il y a eu un glissement dans la l’importance hiérarchique entre le vecteur, le conteur, le comédien, le «startupeur», entre le contenu du message, son livre, son film, son projet, entre la quantité, long, moyen, court, extra court et le sens induit, la direction souhaitée par l’auteur.

Là où l’importance d’une histoire était le contenu jusque dans les années 90, depuis les années 2000, c’est le lien entre les divers morceaux de l’histoire, leurs structuration qui devient l’essentiel. Il s'agit d'un changement majeur.

Par exemple, hier, le pitch parlait du projet, de sa technologie, de ses partenaires… et bien d’autres choses. Il durait une demie heure, une heure. Depuis, le pitch s’intéresse toujours à cela mais en back office, en arrière plan. Ce qui compte dans le pitch, c’est qui se cache derrière l’idée ? A-t-il l’aura, les capacités de le réaliser ? Est-ce que son discours pourra convaincre tous ses futurs partenaires de le suivre ? Le storytelling d’aujourd’hui nous parle de l’assembleur de l’histoire. Histoire qui peut être géolocalisée en un endroit comme dans un livre ou éclatée à travers le monde comme une chasse au trésor.

Le storytelling peut-être utilisé dans le cadre familial, commercial, professionnel… en fait partout dans notre monde digital.

« une solution consiste à gérer la communication client comme un portefeuille. Cela nécessite une technologie de CCM moderne (Consumer communication management - gestion de la communication client) qui accède aux données et au contenu à partir de nombreux systèmes et les assemble en communication client efficace quel que soit le canal.

En rassemblant la communication tôt dans le processus, il devient plus facile de gérer des communications complexes. Ceux qui adoptent la CCM de manière efficace peuvent véritablement se concentrer sur leurs clients et non pas sur la technologie. »

Source : En quoi consiste la communication multicanal? par henri Dura - 2014
https://www.neopost.ca/fr/En-quoi-consiste-la-communication-multicanal

Des outils pour faire du storytelling

Si le storytelling est aussi un outil professionnel, alors, il existe des méthodes, des processus pour en faire des histoires efficaces en fonction de leurs destinataires. Le premier mis en avant ici correspond à une simplification de l’histoire par l’usage de modèles :

“Le storytelling se base sur un nombre limité de modèles. C’est pourquoi cette forme de communication n’est pas si difficile à utiliser. L’un des modèles de storytelling utilisé le plus souvent est le modèle de problème-résolution.

Avec ce modèle, on commence par planter le décor et présenter les personnes impliquées. Et puis arrive un problème. Ce problème, ou cet ennemi, provoquera un changement inattendu que les personnages vont combattre. L’histoire raconte en fait ce combat. Enfin, après de multiples péripéties, une solution est trouvée et le héros atteint un nouvel état d’homéostasie”.

CF : Cinq choses à savoir sur le storytelling

Le deuxième est un jeu de carte qui peut servir de facilitateur pour ceux qui souhaite raconter des histoires sous toutes leurs dimensions :

“Storyhow est un jeu de cartes qui vous aide à transformer des messages, des idées et des présentations en business stories. Cet outil a été développé par Ron Ploof, un autre expert du Business Storytelling.

Ce jeu de cartes est un bon point de départ pour toute personne qui veut réfléchir à différentes façons de raconter une histoire. Il vous donnera de bons conseils et une trame à suivre pour améliorer vos compétences en Storytelling”.

Source : 5 ressources pour maîtriser l’art du storytelling par Romain Pittet - 2017
https://enigma.swiss/fr/2017/10/17/5-ressources-pour-maitriser-lart-du-storytelling/

 

Quelque soit sa forme, son usage, ses détournements, ses incompréhensions, le storytelling est l’outil le plus puissant utilisé en communication depuis la nuit des temps, même si du contenu, il est passé aux réseaux de contenus.

Source image : Pixabay SaraRichterArt

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