Articles

Rencontrez Q, la voix du 3ième sexe

Fabriquer une voix asexuée

Par Sandrine Benard , le 22 avril 2019

« L'être humain n'est pas brevetable, mais son procédé de fabrication, si.» 

Didier Van Cauwelaert (écrivain français né en 1960), ne croyait pas si bien dire ! Dans un siècle où nous vivons à l’ère numérique, tout se crée, se fabrique et se façonne, presque sur mesure ! 

Mais qu’en est-il du domaine des langues ? Certes, aujourd’hui nous connaissons Siri, Alexa, Cortana, Google… ces fameux assistants numériques donnent de la voix à nos ordinateurs, tablettes, téléphones intelligents ou autres objets connectés. Mais aviez-vous remarqué que la plupart du temps ces voix synthétiques étaient féminines ? Parlerait-on alors de sexisme ? Dans ce cas, pourquoi ne pas se pencher sur un nouveau projet de voix non genrée, simplement nommée « Q », qui effacerait toute trace de discrimination sexuelle…

État des lieux

C’est un fait, les voix des intelligences artificielles sont quasiment toutes féminines. Quand on interroge les principaux acteurs (respectivement Apple, Amazon, Microsoft et Google), ceux-ci répondent simplement que « les voix féminines seraient juste plus sympathiques, plus agréables et plus rassurantes. » 

Cliché sexiste ? Oui et non… selon une étude réalisée en 1997 par feu Clifford Nass, professeur de communication de l’université Stanford en Californie, « nous réagissons différemment à une voix synthétique suivant son sexe ». Toujours selon cette même étude, la voix masculine « inspirerait le respect et la compétence », alors que la voix féminine « serait mal ressentie quand elle ferait preuve d’autorité, mais positivement perçue quand elle se montrait compatissante et sociable ».

D’autre part, il serait plus facile de reproduire une voix masculine que féminine, cette dernière ayant une fréquence vocale généralement plus élevée, aigue et variable, donc plus complexe à gérer.

En règle générale, on constate que le grand public est davantage enclin à apprécier une voix féminine, entérinant alors le cliché de «l’hôtesse» souriante et serviable, prête à répondre aux demandes des clients, les rassurant inconsciemment…

Allez-y, faites un petit test et demandez à votre IA préférée : « Es-tu un homme ou une femme ? » Pour ma part, Siri m’a répondu : « je suis asexué » !

Projet Q

Présenté en mars 2019 à South by Southwest (SXSW), un important festival technologique et culturel texan, le projet Q cherche avant tout à se démarquer. Son originalité ? Être la première voix synthétique non genrée au monde, ni masculine, ni féminine. (Pour entendre un aperçu, c’est ici!)

Fruit de la collaboration de plusieurs collectifs Danois (Copenhagen PrideVirtueEqual AIKoalition Interactive et thirtysoundsgood), « Q » a été créé afin de mettre fin à la discrimination sexuelle des IA (intelligences artificielles) assistants virtuels .

Ils expliquent leur motivation du fait que, si plusieurs sociétés proposent aujourd’hui de choisir une voix masculine ou féminine (comme Siri d’Apple) afin de se sentir plus à l’aise à son utilisation, ce choix contribue toutefois à renforcer une perception binaire des genres, tout en perpétuant des stéréotypes contre lesquels bon nombre de personnes cherchent à s'extraire. 

Selon eux, le premier pas entamé par certains pays qui ont accepté le « 3ième genre », pour ceux qui ne s’identifient ni comme homme, ni comme femme, est un exemple à suivre et c’est pourquoi ils ont décidé d’y apporter leur contribution numérique et technologique en créant cette voix du « 3ième genre, non genrée, asexuée. »

Leur idéologie ? « Q est un exemple de ce que l’avenir pourra nous apporter : un avenir plein d’idées, d’inclusions, de prises de positions et de diverses représentations dans la technologie ».

Pour arriver à ce résultat, 5 voix différentes ont été enregistrées, puis on les a modifiées au niveau de la hauteur et du timbre. Le sine qua non était qu’elles soient toutes chaleureuses, utiles et un brin autoritaire !

Pour aboutir finalement à « la » voix non genrée, il fallait également procéder à la suppression de toute intonation caractéristique, typique aux hommes ou aux femmes. Enfin, la neutralité apparut…

Et demain ?

Si le projet de l’équipe qui a créé Q était bien de développer les aspects éthiques de l’intelligence artificielle, en étroite collaboration avec des linguistes, des ingénieurs et des techniciens, c’était surtout dans le but de « convaincre les géants du numérique, tels que Google, Apple ou Microsoft, d'adopter le concept d’un assistant vocal non genré.»

Comme le précise Q lui/elle (?) -même dans sa vidéo de présentation : « Pour que je devienne un troisième choix de voix pour les assistants vocaux, j’ai besoin de votre aide, faites connaître ma voix à Apple, Amazon, Google et Microsoft et ensemble nous pourrons nous assurer que la technologie représente chacun de nous. »

Mais pouvons-nous vraiment quitter ces clichés qui nous habitent depuis toujours, à savoir celui, particulièrement tenace, de cette « hôtesse » serviable, rassurante et qui nous inspire la confiance ? Ici, il ne s’agit plus simplement de prouesse numérique ou technologique, mais bien de remaniement de nos pré-conceptions. 

En 2019, une quinzaine de pays dans le monde (à l’instar de l’Allemagne, du Népal, de l’Afrique du Sud ou du Danemark) ont reconnu et accepté officiellement ce 3ième sexe et le projet Q n’a fait que continuer le mouvement entamé en fabriquant, sur mesure, cette voix non genrée. Le procédé de fabrication de l’humain est donc bien remis en question, ou du moins, sa voix !

Sources 

Illustrations

Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné