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Publié le 04 février 2021 Mis à jour le 04 février 2021

Des métropoles résilientes : sobriété, imagination et participation des citoyens

Un colloque de la Plate-forme d'observation des projets et stratégies urbaines à l'Assemblée nationale française.

Le terme «résilient» a tellement de succès que l’on se demande parfois ce qu’il peut encore signifier. Apparu discrètement dans le champ de la physique, il devient très populaire en psychologie et développement personnel. Il désigne les qualités d’une personne sortie de lourdes épreuves, transformée mais pas détruite. Les facteurs de résilience comprennent les éléments de l’environnement qui permettent de rebondir ou de ne pas s’effondrer.

Mais voilà maintenant que la métaphore se déploie partout : une entreprise peut être résiliente, un groupe humain et, pourquoi pas, une ville ? On aurait tendance à se méfier.

Un colloque a été organisé les 21 et 22 janvier par le POPSU pour dégager des pistes de réflexion et d’action. L’article qui suit présente une petite partie de ces apports. Outre l'intérêt du contenu, ce colloque à distance impressionne aussi par la qualité des images et la fluidité des transitions.

Dans la clôture de la première journée, Cynthia Fleury prend quelques secondes pour clarifier et justifier cet emprunt sémantique. Le terme de résilience dans ce contexte est une métaphore pour aborder par l’émotion et de manière sensible la question des grandes villes et des métropoles.  Il permet de commencer à penser ce dont on a l’intuition, que l’on ressent, mais qu’on ne parvient pas encore à modéliser.

Cynthia Fleury — Une résilience par les communs et les capacités

1. Une gestion partagée des communs

Les communs sont ces richesses qui nous appartiennent à tous et qui doivent par conséquent être partagées et gérées par tous. C. Fleury en propose une vision élargie. Certains communs sont négatifs. Ainsi, le traitement des déchets doit être une responsabilité collective. Enfin, elle évoque les «undercommons». Le terme désigne le lien entre des personnes à qui on a refusé l’accès à une ressource, et qui s’unissent, non sur la base d’une propriété commune, mais par le fait qu’ils appartiennent à la communauté de ceux qui en ont été exclus.

Des communautés alternatives dans des logements collectifs hors de tout cadre légal ou des espaces ruraux passés à travers une catastrophe sont des groupes humains contraints d’inventer de nouvelles organisations, qui pourraient bien inspirer les grandes villes.

2. Des actions

La résilience repose aussi sur des initiatives, des principes d’action, des expériences partagées. Cynthia Fleury en cite quelques-unes.

1. Les mobilités douces traduisent une autre manière de se déplacer, mais aussi de vivre ensemble. Il s’agit des transports à faible empreinte carbone. On y inscrit donc les vélos, les transports en commun peu consommateurs d’énergie, mais aussi les rollers, les trottinettes et autres équipements que les piétons des grandes villes ne trouvent pas spécialement doux !

2. Les architectures à énergie positive

3. Les trames vertes et bleues. Ce terme décrit d’une continuité de surfaces vertes ou humides, qui concilient un cadre de vie agréable et la préservation des espèces. Elles peuvent exister dans un cadre urbain, elles peuvent s’étendre sur des surfaces plus grandes entre des villes. Il s’agit alors de permettre aux espèces de vivre, de se nourrir, de se cacher, de nidifier, etc. Cette approche fait l’objet d’un mooc proposé par Tela Botanica en février 2021.

3. Un outil : la modélisation de l’effondrement.

Le terme est glaçant, la réalité ne l’est pas moins. Cette modélisation détermine le point où une ressource n’est plus disponible en quantité suffisante pour en assurer une répartition équitable. Si certains auteurs affirment que confrontés à cette adversité, les humains inventent des solutions et des règles de partage, Cynthia Fleury estime au contraire que le contrat social est en péril.

 

Résilience et capabilités

Cynthia Fleury fait le lien entre la ville, la métropole et la notion de capabilité, telle qu’elle a été développée par Amartya Sen et surtout Martha Nussbaum.

  1. La vie : être capable de mener une vie de longueur normale.

  2. La santé du corps : être capable d’être en bonne santé, de pouvoir se nourrir convenablement et d’avoir un abri décent.

  3.  L’intégrité du corps : être capable de se déplacer, d’être en sécurité, d’avoir des satisfactions sexuelles et de faire des choix en matière de reproduction.

  4. Les sens, l’imagination et la pensée : être capable d’utiliser ses sens, d’imaginer, de penser, d’être informé, de recevoir une éducation adéquate, de s’exprimer librement, d’avoir des expériences qui procurent du plaisir, d’éviter les peines inutiles.

  5. Les émotions : être capable d’attachement, d’amour, d’association, ne pas voir son développement émotif contraint par la peur et l’angoisse.

  6. La raison pratique : être capable de former une conception du bien et de participer à une réflexion critique sur l’organisation de sa vie. Liberté de conscience et de culte.

  7. L’affiliation : A) être capable de vivre avec et pour les autres, d’interaction sociale, d’imaginer la situation d’autrui. Implique la liberté d’assemblée et de discours. B) Avoir les bases du respect de soi, être traité avec dignité. Suppose l’interdiction de toute discrimination.

  8. Les autres espèces : vivre en harmonie avec les autres espèces animales.

  9.  Être capable de rire, de jouer, d’avoir des loisirs.

  10. Le contrôle de son environnement : A) être capable de participation politique. B) Être capable de posséder, d’avoir un emploi, d’être protégé contre des arrestations arbitraires.

La liste est ambitieuse. Pour que les villes soient résilientes, il faut qu’elles développent des facteurs de résilience autour des individus.


Rob Hopkins : la résilience par l’imagination

Rob Hopkins est l’initiateur du mouvement des villes en transition. Il nous propose un « cadran solaire » de l’imagination appliqué à la ville. L’imagination est la première des capacités face à un environnement mouvant et incertain, mais il s’agit d’une imagination collective, qui se déploie dans un théâtre urbain.  Il faut donc démocratiser l’imagination.

Les axes du cadran sont :

  • des lieux qui favorisent l’expression et l’imagination collective, qu’il s’agisse de rues, de quartiers, d’espaces naturels, voire virtuels. Ces lieux nous donnent le sentiment qu’un autre monde est possible, ils nous aident à projeter une vision nouvelle de ce que pourrait être le futur. Ils nous donnent un « avant-goût d’un avenir différent ». Hopkins nous propose un exemple plus radical et ponctuel. Extinction Rebellion a bloqué deux semaines le pont Waterloo à Londres, pour y installer des arbres. Traverser cet espace était perçu par les habitants comme un moment de détente et d’ouverture, à tel point que de nombreux citoyens auraient été favorables à ce que l’installation devienne pérenne.

  • Des architectures et des pratiques. Pour Rob Hopkins, l’architecture contemporaine détruit l’imagination. Il encourage les promoteurs immobiliers à travailler davantage avec des artistes, et nous donne l’exemple de Hundertwasser et de ses bâtiments colorés et irréguliers. Mais surtout, la population doit participer, apporter ses réponses, en allant parfois jusqu’au prototypage. Pour Rob Hopkins, une approche très riche est de commencer ses actions d’intelligence collective par la question « Et si... ».

  • De l’espace et du temps. Rob Hopkins nous rappelle que Einstein avait ses meilleures idées en faisant du vélo en forêt. On n’invente pas quand on est sous le stress des dossiers à rendre dans des délais contraints.

  • Des pactes : L’auteur nous donne l’exemple de Bologne, qui a créé un bureau de l’imagination civique. Des habitants ont réfléchi à des possibilités de création ou d’animation et la ville leur a proposé des pactes. L’engagement des citoyens, l’appui et les moyens de la municipalité. 500 pactes ont été conclus, pour faire émerger des idées comme un bâtiment à l’abandon transformé en école de musique.


Des villes résilientes et sobres

Sabine Barles est professeure à l’Université Panthéon-Sorbonne. Elle a animé une table ronde passionnante autour de la sobriété. En ouverture, elle rappelle que la sobriété passe par un rapprochement de l’extraction, de la production, de la consommation et de lu traitement des déchets.

Gilles Billen, directeur de recherche à l’Université Pierrre et Marie Curie nous rappelle que Paris a longtemps vécu de la production alimentaire qui s’étendait à 150 km autour d’elle. Maintenant, l’alimentation des métropoles provient de tous les continents. Le bilan carbone est énorme. Relocaliser, réduire la consommation de protéines animales sont des pistes sérieuses pour un horizon 2050.

De son côté, Nicola Delon, architecte, nous informe que la majeure partie des déchets d’une ville comme Paris provient de la construction et des travaux publics. Le béton épuise les réserves de sable et les armatures qui le soutiennent se corrodent. L’image de solidité et de durabilité du béton est trompeuse, et la remise en état des constructions basées sur ce matériau est coûteuse. Nicola Delon propose de revenir à des matériaux biosourcés, comme le bois ou la terre.


Patrick Boucheron :  la résilience par l’équilibre des pouvoirs

Patrick Boucheron apporte un éclairage historique. Spécialiste du Moyen-âge, des villes italiennes et de l’histoire du pouvoir, il nous donne trois versions des structures urbaines, qui peuvent éclairer les problèmes des métropoles contemporaines.

Florence est une ville puissante et attractive, qui concentre de nombreuses figures de pouvoir. « Elle domine ses rivales que sont Sienne et Pise, mais ne les écrase pas » nous dit l’historien. C’est un modèle d’intercommunalité : toutes les villes sont en interaction, mais aucune n’est suffisamment puissante pour étouffer les autres.

Naples au contraire, apparaît selon Boucheron comme une capitale vorace et prédatrice qui cannibalise ses voisines au point qu’aucune ne peut se prétendre sa rivale.

Un autre modèle existe. Celui de l’Italie du Nord. Milan est une métropole qui organise sa domination de manière structurée.

Selon Patrick Boucheron, « l’Italie a longtemps été un pays de ville et, parce que c’était un pays de ville, rétif à l’étatisation du pouvoir ». Des siècles plus tard, les métropoles apparaissent encore comme des espaces de résistance, de contre-pouvoir par rapport à l’État.

Aux États-Unis, quand le chef de l’État niait le réchauffement climatique, les grandes métropoles se sont révélées capables d’inventer des solutions et de se mobiliser conjointement.


Ces quelques éclairages qui ne rendent pas compte de la richesse des deux jours de cette conférence invitent à une analyse de la résilience qui s’appuierait sur de nombreuses disciplines. Ils montrent aussi qu’il reste une place pour l’optimisme, pour l’action et l’engagement d’acteurs d’horizons différents.

Les chercheurs, les politiques, les techniciens ont pu aborder les problématiques en faisant preuve d’écoute, et d’imagination.


Références :

PUCA/POPSU — Plateforme d’observation des projets et stratégies urbains. Pour des métropoles résilientes — métropoles en transition cherchent trajectoires territoriales — Colloque organisé à l’Assemblée nationale française — 21 et 22 janvier 2021 —
http://www.urbanisme-puca.gouv.fr/les-conferences-popsu-r121.html

Rob Hopkins From What is to What if, juin 2020 - Actes Sud
https://www.decitre.fr/livres/from-what-is-to-what-if-9781603589055.html#ae85

Rob Hopkins https://www.robhopkins.net/

Patrick Boucheron — Métropole, un objet d’histoire dans la longue durée des villes — constructif - publié en 2010, consulté le 31 janvier 2021
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2010-6/la-metropole-un-objet-d-histoire-dans-la-longue-duree-des-villes.html?item_id=3027



Mots-clés: Biens Communs Résilience Métropole Sobriété Villes En Europe capabilités

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