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Publié le 23 février 2022 Mis à jour le 23 février 2022

Définir la connerie : une entreprise pluri-disciplinaire !

Philosophes, sociologues et scientifiques se penchent sur un concept trivial.

Les sciences humaines ont relégué ce concept en dehors de leur sphère de recherche. Et pourtant, qui ne prononce jamais ce mot ? La « connerie ». On se contente souvent de citer le chanteur français Georges Brassens qui nous explique qu’on est toujours le con de quelqu’un et qu’il convient donc d’être modeste et prudent avant d’utiliser cette expression. D’autant que « con », « connerie », voire « connard » relèvent d’environnements sémantiques bien différents.

Depuis quelques années, des auteurs enhardis nous apportent des éclairages qui dépassent les simples aphorismes du chanteur à la pipe et à la moustache. Et pour définir le terme, on convoque les psychologues, les spécialistes des biais cognitifs, les philosophes du langage.

Une analyse par les biais

À la suite de Daniel Kahneman, auteur de Système 1 / Système 2 et prix Nobel d’économie, quelques analystes vont chercher l’origine de la « connerie » dans les biais cognitifs. Certains biais couplés avec une persévérance dans l’erreur peuvent rendre compte de quelques « conneries ».

Le biais rétrospectif : « je le savais »

Certaines personnes peuvent horripiler leur entourage en expliquant toujours après coup qu’elles ne sont pas étonnées de ce qui arrive et qu’elles avaient tout prévu. Le biais rétrospectif consiste à reconstruire ses intuitions passées pour les faire coïncider avec le réel. Il comporte certes une part de mauvaise foi, mais quelqu’un qui spécule sur l’avenir fait de nombreuses hypothèses souvent contradictoires. Quoi qu’il arrive, il pourra toujours affirmer : « je l’avais dit ! ». En oubliant juste qu’il a dit tellement d’autres choses aussi !

Le biais de confirmation

Il s’agit d’un des biais les plus connus. Nous minimisons ou ignorons les informations qui s’opposent à nos croyances. Nous accordons au contraire de l’importance à celles qui viennent les corroborer. Le terme « dissonance cognitive » est souvent utilisé  pour évoquer ce filtrage qu’opère notre cerveau, pour réduire les conflits entre nos croyances et nos perceptions. Nous sommes tous victimes de ce mécanisme. Peut-être même faudrait-il dire que nous en bénéficions, dans la mesure où cela nous évite une consommation d’énergie mentale importante.

Les biais cognitifs ne suffisent pas à caractériser la connerie. Il faut aussi que les individus persévèrent. La ténacité est une vertu nécessaire à la connerie !

Un goût prononcé pour les anecdotes

Staline aurait dit que « la mort d’un millier de soldats est une statistique, la mort d’un seul est une tragédie », selon Jean-François Marmion, psychologue et co-auteur d’une « psychologie de la connerie ». Nous raffolons d’anecdotes et de situations concrètes. Nous croyons davantage ce que nous voyons ou ce que des inconnus nous racontent que les chiffres. Si ma cafetière tombe en panne, cela suffit à contredire les statistiques de la marque sur 30 000 exemplaires… Ce biais du concret et de l’anecdote fait partie de la panoplie de la « connerie », surtout lorsque les anecdotes deviennent invérifiables. « La femme d’un type que j’ai rencontré à l’arrêt du bus m’a dit que… » amorce un argument imparable, et sans doute une connerie.


Croire en sa supériorité

Des compétences supérieures

La « connerie » part souvent d’une évaluation trop avantageuse de ses propres capacités. Chaque année, nous apprenons que des sauveteurs ont dû risquer leur vie pour secourir des personnes qui, sachant à peine skier, se sont aventurées sur un terrain hors piste que même les pros ne tentent pas.

La personne secourue à grands frais explique qu’elle est expérimentée, qu’elle n’a pas cru la météo du matin, que les panneaux qui mettaient en garde les skieurs lui avaient semblé exagérément prudents… Et des dizaines de milliers de personnes devant leur poste de télévision de s’exclamer : « mais quel c... ! ».

Un bon sens ou des connaissances qui permettent de tutoyer les scientifiques les plus renommés.

Certaines personnes se soucient peu de leur incompétence et n’hésitent pas à expliquer à des professionnels ou des spécialistes ce qu’est leur travail.  Elles peuvent expliquer à un avocat quel est son rôle, puis dans la même minute commenter une actualité géopolitique sur des pays qu’elles ne sauraient pas situer sur une carte. Une personne qui n’a jamais eu de chien pourra par exemple recadrer un dresseur sur la manière de donner des consignes aux animaux.


Cette tendance à commenter ce qu’on ne connaît pas et à prétendre argumenter avec de réels spécialistes est l’effet « Dunning-Kruger ».  Celui qui ne sait pas, mais ne sait pas qu’il ne sait pas parlera d’un sujet avec plus d’assurance que celui qui a des connaissances et qui apportera des nuances dans son propos.

« Le doute rend fou, la certitude rend con » nous prévient pourtant Jean-François Marmion.

Dans une série d’interventions sur les médias et un petit livre aux éditions… Etienne Klein a popularisé en 2021 le mot d’ultracrépidarianisme. Il s’agit d’avancer des affirmations sur un domaine qu’on ne connaît pas, avec un tel aplomb que le discours de ceux qui savent apparaît par contraste incertain et hésitant…

Récemment, un ancien ministre français imaginait la situation suivante. Face à un lac, un scientifique apporte des précisions sur la qualité de l’eau, sa teneur en éléments chimiques et les risques qu’il y aurait à s’y baigner. À ses côtés, un individu lambda, sans connaissance, dirait « mouais, mais moi je pense que c’est tout de même dangereux… ». « Lequel des deux, demandait l’ancien ministre serait écouté et relayé dans les médias ? » Sans doute le discours alarmiste de celui qui n’a pas la moindre idée construite sur le sujet. L’effet Dunning — Kruger ne se limite pas aux individus, il nous a gagnés collectivement…


Dans l’exemple du lac, cet effet se double d’un biais de négativité. Notre cerveau, selon D. Kahneman, accorde plus d’importance aux mauvaises nouvelles et à ce qui peut représenter un danger. Ce biais a sans doute permis à vos ancêtres de repérer rapidement les prédateurs. Mais il nous invite maintenant à donner crédit à des affirmations qui prétendent dénoncer la naïveté de ceux qui auraient un discours positif.

Le besoin de contrôle

Parmi les facteurs déterminants essentiels de la « connerie », le besoin de contrôle tient une place prépondérante.

Nous ne voulons pas être manipulés ni recevoir de consignes. Le besoin de décider, de faire des choix et de se sentir libre est paradoxalement un levier de manipulation assez important. Dans un livre célèbre qui a séduit plusieurs centaines de milliers de lecteurs, Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule le démontrent avec quelques expériences. Ainsi, si on demande de l’argent dans la rue en ajoutant simplement «bien entendu, je comprendrais tout à fait que vous me disiez non», le résultat est meilleur que si on se contente d’une demande plus directe. Rappeler à quelqu’un qu’il est libre, c’est lever les résistances liées à la peur de se faire manipuler ou forcer la main…  Le paradoxe qui suit en est une autre illustration.

Le paradoxe de l’esprit critique

Tous les efforts d’éducation que les sociétés démocratiques ont consentis paraissent avoir oublié un enjeu essentiel de la connaissance : l’esprit critique, s’il s’exerce sans méthode, conduit facilement à la crédulité ». Gérald Bronner, cité par Brigitte Axelrad.

L’esprit critique fait partie des compétences transversales fondamentales. Remettre en question les informations reçues, confronter les sources, s’interroger sur les intentions de nos interlocuteurs sont autant de réflexes qui nous évitent de plonger dans les rumeurs et les fausses nouvelles. Et pourtant, chercher obstinément les intentions de nos interlocuteurs et les conflits d’intérêts, et soumettre toute connaissance à une analyse contradictoire peut présenter d’autres dangers.  La science avance certes par des remises en cause régulières et par le doute mais cette remise en question se passe entre pairs qui partagent un minimum de connaissance.

Pour les personnes qui n’ont pas de culture scientifique, la volonté de ne pas se laisser avoir peut amener à rejoindre des groupes qui s’alimentent en hypothèses loufoques sur les réseaux sociaux. Chacun peut alors se gargariser de figurer parmi les quelques-uns qui savent et qui ne s’en laissent pas compter.


L’absence du souci de vérité

Harry Frankfurt enseigne la philosophie à Princeton. Il est l’auteur d’un livre très bref : « De l’art de dire des conneries ». Appuyé sur de solides références littéraires et philosophiques, il tente de décrire la spécificité du «bullshit», traduit selon les cas par « connerie » ou « baratin ». La connerie se caractérise par un rapport au langage et à la vérité. Alors que le mensonge sous-entend toujours qu’une vérité  existe, le baratin comme la connerie s’affranchissent de l’idée de vérité.

« Ne mens jamais si tu peux t’en tirer en racontant des conneries » affirme le père d’Abel Simpson, personnage qu’Eric Ambler met en scène dans Sale histoire.

Le  mensonge exige une certaine rigueur. Il s’appuie sur le principe de non-contradiction. Le menteur qui formule des propos incohérents se met en difficulté. En revanche, le « con » qui parle à tort et à travers n’est pas déstabilisé si on le met face à son inconsistance.  La connerie définit alors les « faits alternatifs », avec cette possibilité que l’on s’octroie d’en changer, ou d’en tirer des conclusions qui n’ont pas vraiment de sens.

La connerie relève ainsi d'une activité de trapéziste, sautant d'un lieu commun à un autre, d'une métaphore douteuse à une autre, en mêlant des affirmations, des faits, des hypothèses et des raisonnements sans fondement...


Illustrations : Frédéric Duriez

Ressources

Harry Frankfurt De l’art de dire des conneries Éditions Mazarine — 2005
https://www.decitre.fr/livres/de-l-art-de-dire-des-conneries-9782755507706.html

Jean-François Marmion (dir) Psychologie de la connerie —Le livre de Poche — 2018
https://www.decitre.fr/livres/psychologie-de-la-connerie-9782253820437.html

Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois (préf. Jean-Claude Deschamps), Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble — troisième édition — 2014
https://www.decitre.fr/livres/petit-traite-de-manipulation-a-l-usage-des-honnetes-gens-9782706118852.html

Daniel Kahneman : Système 1/ Système 2 : les deux vitesses de la pensée — 2012
https://www.decitre.fr/livres/systeme-1-systeme-2-9782081307827.html



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