Articles

Publié le 09 novembre 2022 Mis à jour le 10 novembre 2022

Borner la richesse pour la rendre équitable [Thèse]

Philosophie d’une richesse maximale

Silhouette de Picsou satisfait de posséder le monde sur fond de planète Terre et de diagramme de répartition des richesses en coupe de champagne

« Je veux de l’argent simplement pour être riche. »

John Lennon — Chanteur (1940 - 1980)

Au cours des dernières années, les  inégalités économiques se sont aggravées en particulier pour ce qui concerne la richesse excessive. Ainsi en 2010, 3881 personnes possédaient l’équivalent de la richesse nette de la moitié la plus pauvre de l’humanité, en 2016 elles se comptaient au nombre de 8.

Cette outrageante accumulation de richesse se légitimise derrière le mérite, le succès et la réussite de l’illusoire « self-made man ». Face à cette inégalité injustifiable, nous préférons bercer nos tourments avec l’idée que le monde est juste. La croyance en un monde juste correspond à une déformation positive de la réalité dans laquelle les sujets croient qu’une personne « obtient ce qu’elle mérite et mérite ce qu’elle obtient ». Cette croyance constitue un biais cognitif ayant des conséquences désastreuses, ici la légitimation d’inégalités économiques.

Pour ne pas sombrer dans le fatalisme d’une autre croyance, la prédestination, nous pouvons repenser notre monde pour en proposer un juste. Face à une accumulation de richesse et une inégalité aussi importante entre les individus, il faut reconsidérer la redistribution même de la richesse et si nécessaire la limiter.

Mais comment ? Pourquoi ? Et surtout est-ce juste ? C’est ce que nous propose de découvrir le philosophe Christian Jobin dans sa thèse «Les justes bornes de la richesse : fondements normatifs et mise en œuvre d’une richesse maximale ».

Pourquoi lire cette thèse - Avoir les moyens

Dans un jeu de fusion-acquisition entre argumentation pertinente et sources solides, Christian Jobin développe les fondements d’une régulation de la richesse maximale sur deux axes : le revenu maximal par la taxation des revenus et le capital maximal par la taxation de l’héritage.

L’auteur soutien la justesse de ces mesures en montrant leur alignement avec les principes de trois courants de pensée :

  • le libertarisme,
  • le suffisantisme et
  • le prioritarisme.

Ainsi, au cours de ce cheminement philosophique, Christian Jobin nous invite par ces différentes théories à penser autrement hors du prisme idéalisé de nos croyances et des messages idéologiques de notre quotidien.

Ce travail de thèse mettant en avant la question de la répartition des richesses n’est pas nouveau. De nos jours, la richesse de certains est telle qu’il devient quasiment impossible pour les plus pauvres de la concevoir. Dans un monde ou certains présidents fourchent leur langue pour remplacer le terme de « pauvre » par « faible » afin de minimiser leurs responsabilités politiques, il devient primordial d’envisager des futurs possibles plus justes. Ce que nous offre l’auteur en guise de retour sur investissement du notre lecture est sans prix : cet autre possible.

Une thèse cousue d’or ?

« Dans les Lettres à Lucilius, Sénèque écrit : « Quelles sont donc […] les justes bornes de la  richesse ? Le nécessaire d’abord ; ensuite ce qui suffit » . Cette formule résume à elle seule  l’objectif que je poursuis dans cette thèse qui consiste à démontrer qu’il existe de « justes  bornes » à la richesse qu’un individu peut légitimement posséder.

En effet, je soutiens que ces  bornes doivent être fixées d’abord par ce qui est « nécessaire », c’est-à-dire par ce que  j’appelle une « richesse de base » et ensuite par « ce qui suffit », c’est-à-dire par ce que  j’appelle une « richesse maximale ». Il y a lieu à ce propos de remarquer que la richesse, dans  une économie moderne, se présente sous deux formes principales : le revenu et le capital. Le  revenu est un « flux », c’est-à-dire « la quantité de richesses produites et distribuées au cours  d’une période donnée », alors que le capital est un « stock », c’est-à-dire «la quantité totale  de richesses possédées à un point donné du temps».

Par conséquent, je soutiens qu’une  « richesse de base » doit se traduire concrètement par deux mesures complémentaires, c’est-à dire un « revenu de base » et un « capital de base », puis qu’une « richesse maximale » doit se  traduire elle aussi par deux mesures complémentaires, c’est-à-dire un «revenu maximal» et  un «capital maximal».

D’une certaine manière, une richesse de base peut donc être considérée comme un  «plancher», c’est-à-dire une quantité minimale de revenu et de capital que tout individu doit  recevoir et posséder et une richesse maximale, comme un « plafond », c’est-à-dire une  quantité maximale de revenu et de capital que tout individu peut légitimement percevoir et  accumuler. À propos de ce « plancher » qu’est la richesse de base, on sait qu’une telle mesure  peut prendre la forme d’une allocation universelle (basic income) que Philippe Van Parijs  définit comme « un revenu versé par une communauté politique à tous ses membres sur une base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence en termes de travail » .

Toutefois, l’allocation universelle ne concerne que l’une des deux formes de richesse, c’est-à-dire le  revenu, et ne tient pas compte de cette autre forme de richesse qu’est le capital. C’est pourquoi  d’autres chercheurs défendent une autre mesure complémentaire qu’on appelle un « capital de  base » (basic capital). Les principales différences entre ces deux mesures résident dans les  montants qui sont versés et à quel moment ils sont versés. On considère généralement qu’un  revenu de base pourrait prendre la forme d’un revenu modeste versé sur une base périodique,  c’est-à-dire, par exemple, sur une base mensuelle et qu’un capital de base pourrait prendre la  forme d’un capital plus important qui ne serait versé qu’une seule fois dans une vie, c’est-à dire, par exemple, au moment où un individu atteint sa majorité.

Toutefois, le point important  est que ces deux mesures ne sont pas incompatibles. On peut en effet imaginer un système  hybride qui comprend à la fois un revenu de base et un capital de base. Or, un tel système hybride est précisément ce que j’appelle une « richesse de base».»

Faire Fortune ?

Christian Jobin nous offre à comprendre de nombreux concepts et courants de pensée en lien avec les inégalités économiques et la répartition des ressources. Développant dans un premier temps le revenu, le capital et la richesse, l’auteur déroule dans un second temps sa réflexion et son raisonnement en argumentant ses propos de données statistiques sourcées et d’illustration valant mille mots.

Avec l’éloquence du réel et de démonstrations logiques, nous abordons et saisissons les nuances relatives aux notions d’héritage et de droit du défunt, mais aussi entre les principes de ratio et d’écarts de richesse tout en approfondissant les incohérences et inefficacités de théories comme celle du ruissellement.

Dans son exploration, Christian Jobin nous présente les effets pervers associés à la cupidité. En articulant différents résultats de psychologie expérimentale, il confirme que la cupidité tend à rendre les individus plus enclins à adopter des comportements immoraux et dommageables pour la société. Il semble que les individus des classes supérieures ont une plus grande propension à violer la loi, prendre des décisions immorales, accaparer des biens de valeur des autres, mentir lors d’une négociation, tricher pour accroître leurs chances de remporter des prix et adopter des comportements immoraux au travail. Pour reprendre l’auteur : de même que l’appétit vient en mangeant, la cupidité vient fréquemment avec la richesse excessive.

Ainsi nous nous apercevons que dans l’ensemble, les riches ont moins de compassion et de générosité envers les plus pauvres et considèrent plus souvent que la fin justifie les moyens. Petit à petit, au fil de notre lecture, nous comprenons les effets pervers et néfastes de la cupidité sur le rapport à l’argent et au marché mais aussi au niveau humain et la vie en commun.

Cette situation d’un point de vue de l’éthique de la vertu pourrait faire croire que le comportement humain est la conséquence de traits de caractère stables propre à l’individu. Cependant, comme ces changements de comportement peuvent être constatés chez tout individu en fonction de la situation dans laquelle il se trouve, l’auteur pose ses conclusions en prenant une position situationniste postulant qu’un comportement bon ou mauvais s’explique principalement par la « situation » dans laquelle se trouve un individu et moins par ses traits de caractère

Comme semblent le montrer certaines études, le fait d’être excessivement riche peut  être considéré comme une «situation» qui ne favorise pas un comportement moral et ne permet pas de développer certaines vertus. Cet avantage en ressources d’un individu accroît l’indépendance de ce dernier envers autrui ce qui peut justifier la cupidité par le fait que lorsqu’une personne n’a pas besoin des autres, les autres n’auraient pas besoin d’elle. Il devient alors logique pour l’accapareur de richesse devenu indépendant de la société et des autres de penser qu’il ne doit rien aux autres. Cela se constate dans le monde avec les très riches cherchant à s’émanciper de règles adoptées démocratiquement par des procédés d’évasion fiscale (et non pas d’optimisation fiscale).

En se servant de ce constat, Christian Jobin reconnaît l’impossibilité de la mise en œuvre d’un impôt confiscatoire pour ces très grandes fortunes. Toutefois, ce dernier propose de changer de perspective et penser que s’il existe une richesse maximale, il n’y a plus d’évasion fiscale.

Gagner sa vie ?

Dans un monde juste, nous pourrions, simplement en le voulant, gagner nos vies. Cette expression de « gagner sa vie » existe quasiment mot pour mot dans de nombreuses langues (chinois, français, anglais, arabe…). Pourquoi devons-nous gagner nos vies et surtout pouvons-nous réellement gagner nos vies ?

Dans un monde où mettre le pied dans le marché de l’emploi se compare avec un plongeon dans un océan rempli de requins et où gagner sa vie revient à jouer à la roulette russe ; il devient de plus en plus difficile pour chacun d’avoir sa part du gâteau. N’est-ce pas encore une fable que notre cerveau nous raconte pour avoir une illusion de contrôle ?

Il est obscène de chercher à substituer le terme « pauvre » par « faible ». La faiblesse renvoie à un manque de force ou de vigueur physique alors que la pauvreté renvoie à un manque d’argent. Il est évidant que sur des marchés où le gagnant rafle la mise, certains reçoivent plus que le simple fruit de leur travail en s’accaparant par cupidité la totalité du gâteau face à des ventres vides.

Christian Jobin nous prouve par effet levier que la répartition des richesses dépend d’idéologies et qu’il est possible à tous de gagner sa vie en bornant la richesse avec un maximum et un minimum. Les inégalités économiques, le capital et le salaire d’un individu ne sont pas des faits naturels intrinsèques à la biologie des personnes, mais sont bel est bien des choix politiques.

En opposition à la théorie controversée du Darwinisme social justifiant les inégalités, les guerres et les exterminations, le penseur anarchiste Kropotkine, propose l’entraide comme facteur essentielle de l’évolution nécessaire à la survie des sociétés humaines. Ainsi, si la richesse tend à rendre asocial en raison du sentiment d’indépendance vis-à-vis du reste de la société, elle constitue un facteur de « régression » dans le processus d’évolution de l’espèce humaine en annihilant l’essentiel de ce qui nous rend humains : l’entre-aide.

Et vous alors ? Partant pour un monde plus juste ?

Bonne lecture

Ce travail a été soutenu le 2 février 2018 à Paris 1 Pantheon-Sorbonne  en cotutelle avec l'Université de Montréal , dans le cadre de École doctorale Philosophie (Paris) : ED 280, en partenariat avec Centre de philosophie contemporaine de la Sorbonne (Paris) (équipe de recherche) et de Centre de philosophie contemporaine de la Sorbonne (Paris) (laboratoire)  (Montreal - Canada / Paris — France)

Sources

Christian Jobin. Les justes bornes de la richesse : fondements normatifs et mise en oeuvre d'une richesse maximale. Philosophie. Université Panthéon-Sorbonne - Paris I; Université de Montréal, 2018. Français. ⟨NNT : 2018PA01H207⟩. ⟨tel-02001174⟩

Thèse : Les justes bornes de la richesse : fondements normatifs et mise en oeuvre d'une richesse maximale

Pour approfondir le sujet avec d'autres publications de l'auteur :

Jobin, Christian (2019). L’impôt sur le capital et les inégalités économiques, Éthique publique, 21(2).

 Jobin, Christian (2016). Le travail à l’ère des « marchés où le gagnant rafle la mise ». Politique et sociétés, 35(2-3), 147-168. doi : 10.7202/1037013ar

Jobin, Christian (2014). Le droit de propriété aux États-Unis et dans le Dictionnaire d’économie politique. Dans Josiane Boulad-Ayoub (dir.), L’homme est né libre. Raison, politique, droit. Mélanges en hommage à Paule-Monique Vernes (p. 383-399). Québec et Aix-en-Provence : Presses de l’Université Laval et Presses universitaires de Rennes.



Voir plus d'articles de cet auteur

Dossiers

  • Partager les richesses


Le fil RSS de Thot Cursus via Feed Burner.


Les tweets de @Thot


Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

  • Les cours
  • Les ressources d’apprentissage
  • Le dossier de la semaine
  • Les événements
  • Les technologies

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner à l'infolettre

Superprof : la plateforme pour trouver les meilleurs professeurs particuliers en France (mais aussi en Belgique et en Suisse)


Effectuez une demande d'extrait d'acte de naissance en ligne !


Ajouter à mes listes de lecture


Créer une liste de lecture

Recevez nos nouvelles par courriel

Chaque jour, restez informé sur l’apprentissage numérique sous toutes ses formes. Des idées et des ressources intéressantes. Profitez-en, c’est gratuit !