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Publié le 03 octobre 2023 Mis à jour le 03 octobre 2023

Manger (avec) l'ennemi [Thèse]

On mange toujours sa culture - Perspective alimentaire sur notre rapport au monde

Jungle

Toutes les plantes des jardins sont le corps de Kaali.
Cet homme a des pouvoirs, des connaissances, car le manioc fait partie de lui.
Il est lui-même un jardin.

Notre corps de manioc

Et si, nous aussi, nous mangeons du manioc, nos cellules, notre énergie, notre être serait également fait de manioc. Mes épicières de quartier savent que les légumes locaux qu’elles me vendent un jour pourront écrire le lendemain une chronique de thèse. Ainsi, les légumes d’Aywaille pourront être lus à Québec et ailleurs.

La manière dont nous mangeons, comment nous nous procurons notre nourriture, dépend de plusieurs facteurs : notre éducation familiale, nos choix personnels, mais aussi de notre époque, et de nos mythes. Nous mangeons toujours notre culture.

Pour nous aider à mieux voir ce rapport sociétal à ce que nous ingérons et ce que ça dit de nous, il peut être utile de prendre de la distance. Pour cela, lire une thèse ethnographique d’un univers culturel et alimentaire éloigné du nôtre peut être aussi savoureux qu’approprié !

La thèse en question

Les personnes qui apprécient les épopées avec action, retournements de situation, amours, trahisons, meurtres seront bien servis ! Les récits mythiques ne manquent jamais de ce qui constitue toutes les dimensions de l’humanité, dans ses ombres et lumières.

Dans sa recherche, Milena Estorniolo a œuvré sur l’univers alimentaire des peuples Baniwa et Koripako, du Haut Rio Negro en Amazonie brésilienne. Sa thèse est issue d’un terrain de 16 mois, principalement dans deux villages, et d’une recherche sur l’implantation d’un projet d’élevage de poissons.

La chercheuse a également eu accès à d’autres villages et à l'exercice d'un travail dans des écoles en lien avec la présence évangélique. Cela a contribué à élargir son point de vue, notamment sur les manières de consommer certains animaux et l’intégration ponctuelle des Blancs dans les mythes.

L'expression des rapports entre humains et non-humains

La recherche ethnologique en Amazonie au cours des dernières décennies a été consacrée en grande partie à démontrer que l’univers des relations sociales englobe des domaines beaucoup plus larges que la société des humains.

Les plantes, les animaux et les autres êtres non-humains appartiennent à des communautés dotées de capacités cognitives et émotionnelles équivalentes à celles des humains et organisées selon des règles similaires.

Les rapports entre les êtres (humains, non-humains) diffèrent selon les positions qu’ils occupent les uns par rapport aux autres. Pour les humains, ces relations sont en rapport avec leur régime alimentaire et le type de communication qu’ils sont en capacité d’engager, en lien avec le mythe.

En effet, le régime alimentaire observable à un moment donné vient du mythe, qui l’explique. Dans les histoires fondatrices des peuples Baniwa et Koripako, les origines des aliments exposent des récits de conflit ou de don. Ainsi, le gibier est issu de guerres antiques et les plantes proviennent d’anciennes sympathies.

Ce n’est jamais anodin d’aller chasser ou pêcher, ou de cultiver sa nourriture : les humains entrent alors dans un ordre cosmique tissé des mondes visibles et invisibles. Des règles et des restrictions de comportements sont établies pour agir d’une manière appropriée dans cet ordre du monde capricieux.

L’acte de manger décrit des relations.

L’expression de la ruse, de la prédation, du leurre et de la vengeance en ce qui concerne l’alimentation provient du rapport aux animaux et à leurs maîtres dans le monde invisible, l’expression du soin et du don provient d’un don originel des cultures de plantes dans les jardins.

L'ennemi comestible

Dans les langues des Baniwa et Koripako, il n’existe pas de mot générique pour parler des animaux. Ceux-ci sont classés selon leur mode de déplacement ou leur milieu : aquatique, terrestre, aérien.

Dans les temps mythiques, les humains ont été créés et protégés par le héros Ñapirikoli et les animaux reproduits et protégés par leurs propres maîtres. Les uns et les autres habitent dans des mondes-perspectives différents et mutuellement invisibles dans les conditions normales.

Les animaux ne dépendent pas des humains pour se reproduire […] de même que les humains n’ont pas besoin des animaux pour se reproduire ou pour survivre […]. Donc au lieu d’une alliance perpétuelle avec les animaux et leurs maîtres, les Baniwa et Koripako ont choisi la vengeance perpétuelle.

“[…] La définition de l’ennemi comestible dans la pensée baniwa et koripako est celle d’un être dont on ne peut pas contrôler la reproduction ou à laquelle on ne peut pas participer.

Certains Baniwa ont appris des techniques de reproduction des poissons. Les poissons ont alors changé de statut. Ils sont passés d’ennemis à animaux domestiques (pets) et traités comme des consanguins [...] envers lesquels on ressentait de la pitié au moment de l’abattage”.

Les poules et la mauvaise influence des Blancs

À côté des poissons, il est amusant de lire que les poules ont une position ambiguë à cet égard, du fait de leur domestication plus répandue. Elles ont obtenu un statut encore différent, et peuvent être mangées si elles ont été achetées, ou bien volées aux voisins.

La possibilité de voler est toutefois à replacer dans le contexte de sociétés qui pratiquent le don sans qu’il y ait d’obligation sociale d’un retour de don, et sachant que le paiement est considéré par les anciens comme une mauvaise influence des Blancs. Dans ce contexte, le vol est une solution créative.

Ainsi, dans une même communauté, il n’y a pas d’échange, il n’y a que le don constant d’aliments, le partage et l’évitement des conflits. Ceux qui ont donnent, et ceux qui ont beaucoup (comme les bons chasseurs) agissent pour ne pas trop prendre et que d’autres puissent aussi donner.

Le corps de Kaali

Au début Kaali était une personne, mais il était également un jardin.

Les végétaux cultivés dans les jardins ont une source et une mythologie différente des prédations liées aux gibiers. Aux côtés du héros Ñapirikoli pour aider les humains aux prises avec les conflits des maîtres des animaux, le maître des jardins Kaali leur a offert différentes parties de son corps pour qu’ils puissent se nourrir et bien vivre.

Par suite de ce don, le soin et la reproduction continue du manioc et des plantes cultivées est […] une obligation des humains.

Les humains ont donc la charge de conserver, protéger et transformer les plantes, et de ne pas produire de déchets, par considération de ce don.

Les plantes des jardins, comme les relations dans la communauté présentent un idéal de proximité sans dettes ni calculs (Philippe Descola).

En effet, dans la modalité d’existence des Baniwa et Koripako, les relations [entre] les humains et les non-humains peuvent être extrapolées pour permettre une meilleure compréhension des relations des humains entre eux.

L’opposition entre prédation et soin – ce dernier consistant notamment en dons et en partage d’aliments – se retrouve également dans le domaine des relations humaines, la prédation étant caractéristique des relations avec les groupes étrangers et le don avec les consanguins et les membres du groupe local.”

Et nous-mêmes ?

Et si nous laissions les yeux de la plante de manioc, issue du corps-don de Kaali, observer la relation que nous avons nous-mêmes avec la nature et ce que cela exprime de nos communautés ?

Source image : Chris Abney sur Unsplash.

À lire :

Milena Estorniolo, Manger (avec) l’ennemi : mythe, subsistance et alimentation chez les Baniwa et le Koripako (Amazonie, Brésil), Paris, EHESS, 2020.

Thèse consultable sur : https://www.theses.fr/2020EHES0054


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