Les dernières années seront peut-être baptisées par les historiens du futur celles des désillusions. Une grande partie des modèles semblent sur le point de s'effondrer. Le capitalisme néo-libéral montre bien que de tout laisser au marché mène à l'appauvrissement de plus en plus de citoyens. Les États n'arrivent plus de leur côté à être de vrais alliés, tiraillés entre laisser faire le capital et des solutions simplistes qui ne prennent pas en compte les subtilités de nombreuses problématiques. Bref, les populations se trouvent coincées entre deux mastodontes qui les ignorent.
Cela peut conduire à deux réactions. La première est celle qui se voit particulièrement sur les réseaux sociaux est une méfiance hargneuse envers tout. Une attitude qui s'explique mais qui n'apporte rien sauf d'idéaliser des modèles encore plus nocifs ou de ruminer sans rien suggérer. La deuxième en est une qui cherche à agir à l'échelle locale sur différents sujets. Cette approche constructive pourrait bien être une formule qui se va se développer au fil du temps.
La nouvelle voie sociologique
"Les communs", voilà comment les sociologues nomment ces espaces ou objets qui sont pris en charge par un rassemblement de membres d'une communauté afin de répondre à des besoins. Ainsi, des gens se rassemblent et vont réagir à des crises en mettant leurs forces en commun. Une approche qui semble contredire ce qui a longtemps été cru qu'un groupe de personnes gérant une ressource en accès libre aboutirait à sa destruction. Or, depuis une trentaine d'années, des travaux de bien des économistes et sociologues, dont la prix Nobel d'économie en 2009 Elinor Ostrom, montrent qu'au contraire, ces gouvernances communes sont plus efficaces que celles entièrement administrées par le marché ou l'État.
Autrefois, cette notion était baptisée "bien commun" mais cela a changé avec la vision de gouvernance apportée par des penseurs comme Ostrom. En effet, ce qui marque profondément cette approche est le fait que tous ne travaillent pas dans le but d'accumuler du capital mais de s'assurer que tous puissent avoir accès aux différents biens et services offerts.
Le Québec a été une pépinière de communs dans les décennies de 1960 à 1980 alors que la province sortait du joug catholique afin de développer des institutions laïques offrant des services aux moins nantis, entre autres, par le biais de cliniques ou de jardins d'enfants communautaires qui ont permis l'intégration de nombreuses femmes sur le marché du travail. Ces réseaux sont devenus aujourd'hui les CLSC (Centre local de services communautaires) et les CPE (Centre de la petite enfance) qui, depuis, sont gérés par l'État... et ne répondent plus aux besoins qui se diversifient.
Résister à la centralisation
Le modèle des communs se veut bien plus proche des mouvances étatiques que de celles d'un capitalisme qui ne comprend pas l'idée d'une activité économique sans chercher le maximum de profits. Néanmoins, comme l'explique Sébastien Schulz, docteur en sociologie et co-fondateur du collectif "Société des Communs", il y a un réel paradoxe et une méfiance envers l'État par plusieurs des acteurs dans les "communs".
Déjà parce qu'il a plus souvent été dans les dernières décennies l'allié du capital, ennemi des communs. En fait, cela réside dans la vision globale des choses des instances publiques. Elles veulent en général centraliser les pouvoirs d'action et appliquer partout la même recette en ajoutant des règles uniformes, une bureaucratie, etc.
Or, cette démarche s'oppose à l'idée des "communs" qui se développent à partir des besoins réels d'une communauté physique ou virtuelle. Il en va de même avec l'économie du partage qui s'avère, en fin de compte, une approche déguisée de mutualisation tout en gardant des travailleurs en situation précaire et en répondant à des objectifs financiers.
Pour autant, selon Schulz, les "communs" peuvent impressionner l'État en montrant des modèles fonctionnels qui pourraient être promus par les instances publiques ou les soutenir par des partenariats pécuniaires ou légaux. Plutôt que de mettre des bâtons dans les roues et se laisser influencer par certains lobbys, l'État pourrait choisir de faire confiance aux communs tout en acceptant une certaine flexibilité d'action de chacun.
Un modèle déjà présent en éducation
En général, on note quatre grands secteurs ou enjeux pour les communs :
- Les ressources naturelles (milieux divers, biodiversité d'endroits, patrimoines forestiers, etc.)
- Les espaces publics (rues, places, jardins, parcs, recycleries, boîtes de livres, etc.)
- La santé et le bien-vivre (les cafés, lieux d'échange de service, tiers lieux, etc.)
- La connaissance
Sur ce dernier aspect, entre autres, on peut noter que le milieu de l'informatique a travaillé fort en ce sens. Tout le mouvement des logiciels code ouvert, des plateformes collaboratives de savoirs comme Wikipédia ou les données libres font tous partie de ce mouvement communautaire afin de rendre le savoir accessible à tous et ne plus le cacher derrière un mur payant.
Cette partie, plus numérique que réelle, montre bien que les "communs" se sont aussi emparés du milieu éducatif. Les lycées et écoles autogérées entrent aussi dans la catégorie des milieux de vie qui sortent de la centralisation de l'éducation et proposent un modèle qui répond aux besoins des élèves qui les fréquentent.
Cette introduction par divers moyens peut être un chemin de réflexion pour une pédagogie qui transmettra ce modèle aux plus jeunes générations, qui démontrera qu'il existe une troisième voie sociologique que celle de tout miser dans le marché ou l'État. Pour bien des sociologues, en tout cas, il s'agirait d'un horizon prometteur qui donnerait la chance aux gens de sortir à une échelle locale et éventuellement globale des multiples crises actuelles.
Photo : stillfx / DepositPhotos
Références :
Duquenne, Géraldine. "Les communs, idéal de gouvernance vers la durabilité ?" Etopia. Dernière mise à jour : 20 novembre 2023. https://etopia.be/blog/2023/11/20/les-communs-ideal-de-gouvernance-vers-la-durabilite/.
Gauvreau, Claude. "Les «communs», un autre mode d’organisation sociale." Actualités UQAM. Dernière mise à jour : 8 juin 2023. https://actualites.uqam.ca/2023/les-communs-un-autre-mode-dorganisation-sociale/.
Lachapelle, Marc D., et Dan Furukawa Marques. "Communs et autogestion : redécouvrir les pratiques émancipatoires du Québec des années 1960-1980 – Recherches sociographiques." Érudit. Dernière mise à jour : 15 juin 2023. https://www.erudit.org/fr/revues/rs/2023-v64-n1-rs08112/1100573ar/.
Le Dévédec, Nicolas, et Pierre-Marie David. "Des communs au commun : un nouvel horizon sociologique ?" ResearchGate. Dernière mise à jour en octobre 2016. https://www.researchgate.net/publication/309311160_Des_communs_au_commun_un_nouvel_horizon_sociologique.
Leconte, Maxime. "Les communs : une nouvelle catégorie d'action publique en construction." DUMAS - Dépôt Universitaire De Mémoires Après Soutenance. Dernière mise à jour : 11 mars 2021. https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-03166907/document.
"Les "communs" : une alternative au capitalisme numérique ?" France Culture. Dernière mise à jour : 12 janvier 2024. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-meilleur-des-mondes/les-communs-une-alternative-au-capitalisme-numerique-4242420.
"Les Communs ?" La Coop des Communs. Dernière mise à jour : 6 mars 2024. https://coopdescommuns.org/fr/les_communs/.
Zachariou, Renée. "Transformer l’État par les communs ?" Ouishare. Dernière mise à jour : 23 janvier 2024. https://www.ouishare.net/article/transformer-letat-par-les-communs.
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