Cohérence de la posture : une clé pour la facilitation en intelligence collective
La phénoménologie peut nous ramener à une certaine forme de cohérence qui favorise la posture du facilitateur en intelligence collective.
Publié le 24 septembre 2024 Mis à jour le 26 septembre 2024
Ma civilisation repose sur le culte de l'Homme au travers des individus. Elle a cherché, des siècles durant, à montrer l'Homme, comme elle eût enseigné à distinguer une cathédrale au travers des pierres. Elle a prêché cet Homme qui dominait l'individu.
Terre des hommes (1938) de Antoine de Saint-Exupéry
La construction des cathédrales gothiques médiévales représente un exploit architectural et humain exceptionnel, qui s'est déroulé sur plusieurs siècles. Ces édifices, tels que Notre-Dame de Paris, Chartres et Reims, ont réussi à maintenir une cohérence stylistique et une harmonie remarquables malgré les nombreuses générations d’artisans et d'architectes impliqués.
Cet article examine les raisons qui ont permis cette continuité, avec un accent particulier sur le rôle des compagnons du devoir dans la transmission des savoirs et le développement de compétences essentielles.
La construction d'une cathédrale médiévale pouvait s'étendre sur plusieurs siècles (Gimpel 1980). La durée moyenne de construction pour les cathédrales gothiques françaises oscillait entre 200 et 300 ans, en raison de contraintes économiques, politiques et parfois de catastrophes naturelles . Malgré ces interruptions, la cohérence architecturale a été maintenue grâce à la transmission des savoirs et aux principes de la géométrie sacrée, qui dictaient les proportions et les structures des édifices .
Les maîtres d'œuvre jouaient un rôle crucial dans la conception et la supervision des travaux, en s'appuyant sur des dessins et des plans qui servaient de référence sur plusieurs décennies (Fitchen, 1981). L'usage de la géométrie sacrée, un ensemble de règles mathématiques et symboliques, permettait de garantir l'harmonie générale de l'édifice malgré les changements de style au fil des siècles. Ces principes ont permis une continuité dans l’architecture gothique, en particulier dans l'utilisation des arcs brisés, des voûtes d'ogives et des arcs-boutants .
Les compagnons du devoir (Vidalenc, 1967), véritables gardiens des savoir-faire artisanaux, ont joué un rôle central dans la construction des cathédrales. Formés selon une tradition d'apprentissage strict, ces artisans itinérants ont diffusé des techniques et des innovations à travers l’Europe, tout en respectant les principes de cohérence des édifices sur lesquels ils travaillaient .
Le système du compagnonnage, basé sur un voyage d’apprentissage d’une ville à l’autre, a permis de maintenir une homogénéité dans la qualité des travaux réalisés sur ces chantiers complexes.
L'intelligence collective est un aspect essentiel du compagnonnage. Chaque compagnon contribuait à l’édifice tout en apprenant des autres artisans. Cette dynamique favorisait un échange continu des savoirs, permettant à chaque génération d'apporter sa pierre à l’édifice tout en respectant les acquis des générations précédentes. Ce système garantissait une continuité non seulement dans les techniques, mais aussi dans l’esthétique et l’harmonie des cathédrales .
La motivation profonde des compagnons et des artisans résidait dans leur envie d'apprendre et de perfectionner leurs techniques. Cet apprentissage était encouragé par un environnement social et religieux où la construction des cathédrales était perçue comme une œuvre spirituelle, dépassant le simple travail manuel. Les compagnons ne se contentaient pas de maîtriser des compétences techniques ; ils développaient également une compréhension approfondie des principes architecturaux, mathématiques et symboliques nécessaires à l'édification de ces monuments .
La curiosité intellectuelle, combinée à la rigueur et à l'exigence de leur formation, a permis aux compagnons d'apporter des innovations tout en restant fidèles aux principes établis, assurant ainsi la cohérence des œuvres sur des périodes très longues.
La construction des cathédrales gothiques est un témoignage puissant de ce que peut accomplir l’intelligence collective, alliée à une forte volonté d’apprendre et à une émotion partagée. Ces chantiers monumentaux, qui ont rassemblé des milliers d’artisans à travers les siècles, nous montrent que la cohérence architecturale et la durabilité des savoirs reposent sur la capacité à transmettre et à apprendre.
Sur le plan pédagogique, cette entreprise collective illustre que l’apprentissage ne peut se limiter à une transmission de savoirs techniques. Il est profondément lié à l’émotion suscitée par l'œuvre commune. La fierté de contribuer à un projet grandiose, la reconnaissance du travail bien fait et l’enthousiasme pour l’innovation sont autant de moteurs pour l’apprentissage et la création.
En fin de compte, la construction des cathédrales gothiques nous enseigne que l’intelligence collective, nourrie par l’émotion et la volonté d’apprendre, est une clé des œuvres durables, non seulement dans l’architecture mais dans tout projet humain complexe.
Illustration : Cathédrale de Milan - eric delgrange sur Pixabay
Sources :
Bony, J. (1983). French Gothic Architecture of the 12th and 13th Centuries. University of California Press https://online.ucpress.edu/jsah/article/43/4/367/56636/Review-French-Gothic-Architecture-of-the-Twelfth
Murray, S. (1989). Notre-Dame of Amiens: Life of the Gothic Cathedral. Cambridge University Press
Fitchen, J. (1981). The Construction of gothic cathedrals: a study of medieval vault Erection. The University of Chicago Press
Gimpel, J. (1980). Les bâtisseurs de cathédrales.
https://www.decitre.fr/ebooks/les-batisseurs-de-cathedrales-9791036917400_9791036917400_1.html
Culas, M. (1986). Sur le chemin des cathédrales de lumière: Chypre. Cahiers du Centre d’Études Chypriotes, 6(1), 39-52. https://www.persee.fr/doc/cchyp_0761-8271_1986_num_6_1_1198
Vidalenc, J. (1967). Les compagnonnages en France du Moyen Age à nos jours. https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1967_num_14_3_2964
Pérez, L., & Verna, C. (2009). La circulation des savoirs techniques du Moyen-âge à l’époque moderne. Nouvelles approches et enjeux méthodologiques. Tracés. Revue de sciences humaines, (16), 25-61.