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Publié le 14 octobre 2025 Mis à jour le 15 octobre 2025

Ce qui nous met en mouvement

Remuer corps et âme

source unsplash

Fondements neuro-biologiques et modélisations computationnelles

Les intérêts et motivations se déploient d’abord à partir de mécanismes neurobiologiques qui fournissent le substrat de l’activation volontaire et du passage à l’acte.

Le cadre de la neuroscience comportementale propose que les comportements motivés résultent de l’intégration de signaux internes (états physiologiques, besoins, pertes/gains attendus) et externes (stimuli saillants) dans des circuits neuronaux (molécules, neurotransmetteurs, hormones). (ResearchGate

Dopamine, réseaux salience-contrôle et motivation intrinsèque

L’intérêt intrinsèque — la tendance spontanée à explorer, à stimuler ses capacités — est supporté par des systèmes dopaminergiques anciens. Des travaux récents montrent que les comportements exploratoires et de maîtrise sont corrélés à des activités dans des réseaux cérébraux de « détection de saillance », de contrôle attentionnel et de cognition autoréférentielle (self-referential cognition) (Frontiers).  Autrement dit, le cerveau « investit » dans ce qui lui paraît saillant (qui se distingue du contexte), intéressant ou porteur d’apprentissage — même sans récompense externe explicite.

Une modélisation plus fine, le modèle RGDM (Recurrent Gating Desire-Motivation) proposé par Liu, Zhao et Chen (2020), interprète le passage des désirs multiples à une motivation unifiée comme une dynamique récurrente de réseau neuronal, avec ajustement de l’intensité et sélection de la direction d’action. (arXiv

Modèles alternatifs : inférence active et motivations intrinsèques

Des théories émergentes comme l’inférence active (Active Inference) [Opération logique par laquelle on admet une proposition en vertu de sa liaison avec d'autres propositions déjà tenues pour vraies.] proposent de ne pas réduire le désir/motivation à un simple signal de récompense, mais d’inscrire le sujet dans une boucle perception-action où l’agent anticipe les futurs états du monde pour minimiser une « surprise » ou une incertitude.

Dans ce cadre, les motifs intrinsèques (curiosité, diversité, apprentissage) émergent d’un objectif interne de maintien de certitude ou de réduction d’ambiguïté, sans qu’il soit nécessaire d’imposer un signal de récompense externe. (arXiv

Ces approches montrent que les désirs et motivations ne sont pas des entités isolées, mais des processus dynamiques, émergents, où le corps, le cerveau et la représentation anticipative du monde co-construisent une direction d’action.

Structures psychiques, inconscient et construction symbolique

Au-delà des contraintes biologiques, les intérêts et désirs humains sont façonnés par l’histoire psychique, les dynamiques inconscientes, les symboliques culturelles et les matrices symboliques individuelles.

Besoin, demande, désir : de Lacan à la psychanalyse contemporaine

Dans le schéma psychanalytique lacanien, la distinction entre besoin, demande et désir est centrale. Le besoin est lié à l’ordre biologique ; la demande, médiatisée par le langage social, appelle une reconnaissance ; le désir, lui, est ce qu’il y a « au-delà » de la demande — un manque irréductible, une quête de quelque chose qui ne peut jamais être totalement formulé. Le désir est ainsi constamment en mouvement, jamais comblé entièrement, ce qui le rend moteur de la subjectivité. (Wikipédia)  

Cet approfondissement psychique suggère que les attirances humaines ne sont pas seulement motivées par ce que nous « voulons », mais par ce qui nous manque, ce que nous cherchons à nommer sans toujours le savoir.

Le rôle des imaginaires sociaux et de l’habitus

Les désirs humains s’inscrivent également dans des contextes culturels et sociaux. Pierre Bourdieu a proposé le concept d’habitus pour rendre compte de la manière dont nos goûts, inclinations et aspirations sont façonnés par notre trajectoire sociale. Ces dispositions préconscientes influencent ce vers quoi nous ressentons de l’attirance : les arts, les pratiques sportives, les engagements politiques ou spirituels.

Dans le champ de la sociologie contemporaine du désir, les travaux traitant du désir de nouveauté soulignent que le capitalisme moderne installe une dynamique de stimulation constante : le renouvellement, la nouveauté, la mode sont posés comme des valeurs attractives. Jeanne Guien (2025) analyse comment le désir de nouveauté est incorporé dans les industries culturelles et de consommation, légitimant la demande d’un jamais-vu permanent — ce qui oriente aussi nos attirances et nos désirs. (Le Monde.fr)  

De même, dans les mondes de l’art, le désir prend une dimension plurielle et contradictoire : il peut être à la fois quête de reconnaissance, affirmation identitaire, transgression ou rupture — et cela se lit à travers les œuvres, les médiations, les marchés et les pratiques symboliques. (Calenda)  

Mouvements spirituels, quête existentielle et attracteurs transcendants

Enfin, certains désirs ne trouvent pas leur destination dans des objets concrets, mais dans un horizon existentiel : sens, transcendance, communion, beauté. Les traditions philosophiques et spirituelles (mystique, existentialisme, phénoménologie) pointent vers des mouvements d’attraction qui dépassent l’utile, le rentable ou le socialement valorisé. Ces aspirations jouent un rôle structurant pour la vie intérieure de l’individu, même si elles restent souvent en arrière-plan du discours conscient.

Synergies des niveaux et trajectoires de cristallisation

Les intérêts, motivations, désirs, mouvements et inspirations n’ont pas une seule origine : ils émergent à l’interface de trois niveaux imbriqués — le biologique, le psychique et le socioculturel — et se cristallisent dans des trajectoires de vie singulières.

Interactions dynamiques et trajectoires individuelles

Un sujet porte dès la naissance certaines potentialités (tempérament, sensibilité, constitution biologique). Mais ces potentialités restent virtuelles tant qu’elles ne sont pas engagées dans l’expérience, dans la culture, dans la relation aux autres. Le désir — ici compris comme dynamique inachevée — active des portions de soi, oriente la curiosité, entraîne des mouvements de recherche, d’engagement, d’expérimentation.

À chaque bifurcation de la vie (rencontre, lecture, choc esthétique, crise personnelle), une orientation se dessine. Le désir ne se réduit pas à un plan fixe : il prend forme dans les actions concrètes, dans les retours sur expérience, dans les révisions de soi.

Crise, conversion et métamorphose désirante

Il arrive que des expériences critiques (rupture, deuil, isolement, émerveillement soudain) provoquent ce que l’on pourrait appeler des ruptures désirantes : le désintérêt pour un ancien projet, une reconfiguration de ce que l’on juge méritoire. Ce basculement peut ouvrir à de nouveaux centres d’intérêt, à de nouvelles aspirations, à une relecture de soi.

Dans ce processus, le désir agit comme ce qui « tire » l’individu hors de ses routines, vers l’inconnu — mais toujours en s’appuyant sur les traces de son histoire, ses attachements préalables, ses ressources symboliques.

Vers une écologie du désir humain

Comprendre d’où naissent les désirs implique de reconnaître qu’ils sont à la fois fragiles et puissants, structurés et instables. C’est pourquoi il est fécond de penser une écologie du désir : un milieu qui soigne les conditions (psychologiques, sociales, biologiques) où les curiosités peuvent s’épanouir plutôt que s’éteindre.

Cela suppose :

  • d’encourager la diversité des stimulations sans saturer l’attention,
  • de favoriser les interstices réflexifs, les pauses, le retrait, pour que certaines aspirations latentes puissent émerger,
  • de cultiver des milieux symboliques riches (échanges, arts, récits) où les désirs peuvent se rencontrer, se métisser, se transformer,
  • de reconnaître la plasticité humaine : la possibilité que les désirs évoluent, se déplacent, mutent avec le temps.

Les moteurs de l'âme et du corps

Les intérêts, motivations, désirs, mouvements, inspirations et attirances humaines ne sont pas réductibles à une cause unique. Ils prennent racine dans un entrelacs complexe entre physiologie, cerveau, inconscient, imaginaire social et trajectoire de vie.

Des modèles contemporains issus des neurosciences computationnelles (RGDM, inférence active) nous invitent à repenser la motivation non comme un signal simple, mais comme une dynamique émergente. La psychologie psychanalytique rappelle que le désir est structuré par le manque et le langage. La sociologie et la philosophie montrent que nos aspirations sont modelées par les cultures, les technologies et les récits collectifs.

Penser l’humain désirant, c’est reconnaître la fragilité et la puissance des moteurs invisibles de l’âme et du corps — dans lesquels s’invente notre rapport au monde et à soi-même.

Références

Neurosciences et modélisations computationnelles

   * Berridge, K. C., & Kringelbach, M. L. (2015). Pleasure systems in the brain. Neuron, 86(3), 646–664. https://doi.org/10.1016/j.neuron.2015.02.018 

   * Salamone, J. D., Yohn, S. E., López-Cruz, L., San Miguel, N., & Correa, M. (2016). Activational and effort-related aspects of motivation: Neural mechanisms and implications for psychopathology. Brain, 139(5), 1325–1347. https://doi.org/10.1093/brain/aww050 

   * Liu, Z., Zhao, W., & Chen, W. (2020). RGDM: A recurrent gating model for desire-motivation dynamics. arXiv preprint arXiv:2011.05595. https://arxiv.org/abs/2011.05595 

   * Friston, K., Parr, T., & de Vries, B. (2017). The graphical brain: Belief propagation and active inference. Network Neuroscience, 1(4), 381–414. https://doi.org/10.1162/NETN_a_00018 

Psychologie et psychanalyse

      * Lacan, J. (1966/2001). Écrits. Paris : Seuil. (référence classique, distinction besoin/demande/désir)

      * Leader, D. (2022). Why Can’t We Sleep? Understanding Our Sleeping and Waking Lives. London: Penguin. (chapitres récents sur les désirs inconscients et les manques existentiels)

      * Laplanche, J. (2015). Après Freud. Paris : PUF. (actualisation contemporaine du concept de désir en psychanalyse)

Sociologie et philosophie

         * Bourdieu, P. (1979/2013). La distinction. Critique sociale du jugement. Paris : Minuit.

         * Rosa, H. (2019). Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Paris : La Découverte.

         * Guien, J. (2025). « Les discours de nouveauté légitiment la prédation ». Le Monde, 2 juin 2025.

         * Calenda (2024). Appel à communications – Désirs d’art. https://calenda.org/1222722 



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