Kabuki : l'Art dramatique du peuple
Le Kabuki, cet art à mi-chemin entre danse et théâtre, dérivé du mot kabuku, qui signifie "hors de l'ordinaire", peut être retracé jusqu'aux rues de Kyoto au 17e siècle.
Publié le 22 octobre 2025 Mis à jour le 23 octobre 2025
Le fameux cabinet de conseil Deloitte s'est récemment fait prendre la main dans le pot de confiture avec la mise en lumière d'un rapport pour le gouvernement australien, truffé d'erreurs et d'hallucinations produit par l'IA. Les devoirs de classe ou les morceaux de musique produits avec l’IA, les mensonges ou les cachotteries de nombres de responsables politiques ou les désinformations des réseaux sociaux, le mensonge nous entoure.
Alors, on pourrait dire qu'on s'habitue car ça a commencé tôt : dès notre plus jeune âge, on nous a fait croire à un type déguisé en rouge qui vient tous les ans à Noël dans son chariot volant tiré par des rênes, distribuer à chaque enfant les cadeaux qu’il a souhaités. Nous avons tous fini notre soupe parce que nos parents nous disaient qu’elle faisait grandir plus vite et nous avons tous un jour affirmé à quelqu’un que sa quiche lorraine était admirable, alors qu’elle manquait de cuisson.
Notre indulgence envers le mensonge varie en fonction de l'intention de celui qui l'utilise. C’est probablement que la fonction du mensonge n’est pas constante et que le “Tu ne mentiras point” reste une gageure, voire un poison relationnel. Il reste nécessaire de faire la distinction entre malhonnêteté calculée et mécanismes de dissimulation nécessaires à la vie en communauté et à la survie psychologique.
Les philosophes ne sont pas tous alignés sur le bien fondé du mensonge. La controverse entre Benjamin Constant et Emmanuel Kant en est une belle illustration. Kant et son rigorisme assumé affirme
“ La véracité dans les déclarations que l’on ne peut éviter est le devoir formel de l’homme envers chacun, quelque grave inconvénient qu’il puisse en résulter pour lui ou pour un autre.” (1)
Benjamin Constant lui oppose
“ Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était posé de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce principe un philosophe allemand qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas refugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. » Constant, Des réactions politiques (chap. VIII, «Des principes»).
Platon fait la différence entre mensonge vrai et mensonge en paroles, le premier étant strictement interdit, le second tout à fait autorisé, car il peut être thérapeutique. En revanche, il semble réserver ce mensonge en paroles ou “noble mensonge” aux seuls dirigeants.
“C’est donc à ceux qui gouvernent la cité, si vraiment on doit l’accorder à certains, que revient la possibilité de mentir, que ce soit à l’égard des ennemis, ou à l’égard des citoyens, quand il s’agit de l’intérêt de la cité. Pour tous les autres, il est hors de question qu’ils y recourent » (2)
De leur côté, les stoïciens trafiquent avec cette notion en rejoignant finalement Platon.
Pour les catholiques, le mensonge ne devient mortel que s’il lèse gravement la justice et la charité.
“Si le mensonge, en soi, ne constitue qu'un péché véniel, il devient mortel quand il lèse gravement les vertus de justice et de charité. […] Le droit à la communication de la vérité n'est pas inconditionnel. Chacun doit conformer sa vie au précepte évangélique de l'amour fraternel. Celui-ci demande, dans les situations concrètes, d'estimer s'il convient ou non de révéler la vérité à celui qui la demande.” Extraits de Catéchisme de l'Église catholique (3)
L’islam affiche une rigueur à toute épreuve lorsqu’il parle de mensonge, rapprochant vérité et sincérité (4).
“C’est ainsi que le Prophète dit : «La sincérité mène à la vertu et la vertu mène au Paradis. L’homme qui dit toujours la vérité sera inscrit au nombre des véridiques. Le mensonge, quant à lui, mène à l’immoralité et l’immoralité mène au Feu (de l’Enfer). L’homme qui passe son temps à mentir finit par être inscrit au nombre des menteurs».
Mais ses préceptes sont parfois plus mesuré sur la notion de mensonge
“Dans des circonstances spécifiques, le Prophète Muhammad [...] a autorisé l’usage du mensonge dans le but de favoriser la paix et l’harmonie entre des personnes en conflit.” (5)
De son côté, le Talmud interdit le mensonge mais offre des exceptions (6)
« Il est permis de s'écarter de la vérité afin de promouvoir la paix ».
Les hindouistes ne restent pas à la traîne et se prononcent aussi quant à la mesure nécessaire à appliquer face au mensonge (7)
“Bhishma dit : « Si mentir sous serment vous épargne la captivité de ravisseurs maléfiques, alors mentez. Autant que possible, ne laissez pas la richesse tomber entre les mains de personnes maléfiques, car les richesses qui leur sont offertes leur rebuteront et causeront du tort à celui qui les a données. »
Bref ! Est-il amoral de mentir ? De Platon à Schopenhauer, en passant par Kant, Constant, Jankélévitch et Comte-Sponville, la réponse vise la souplesse. Tous, sauf Kant, s’entendent sur la mesure de l’intention du mensonge et au réalisme du quotidien.
“Schopenhauer en appelle au réalisme de l’expérience quotidienne pour récuser l’intransigeance kantienne». (8)
L’une des situations dans laquelle il peut être naturel de dissimuler la vérité, si ce n’est de mentir, nous la vivons tous, tous les jours, lorsque quelqu’un nous demande “Ca va ?”. Notre réponse quasi automatique reste “Oui, oui ! Ça va !”, même si on a passé une nuit blanche, même si on a des ennuis familiaux, de santé, financiers ou professionnels.
Les raisons peuvent varier ; la personne qui vous pose cette question le fait seulement pour respecter un rituel social. Il n’est alors pas forcément de bon ton de répondre “Non ! Ça ne va pas du tout !” Ou alors, vous n’avez pas envie, pas l’énergie, pas le temps pour partager avec elle les raisons de votre mal-être. Elle ne fait peut-être pas partie de votre cercle intime : exposer sa douleur ou sa faiblesse constamment est une menace sociale et énergétique.
Le masque du "Tout va bien" permet de gérer ses ressources émotionnelles. Le masque du professionnalisme ou de la politesse banale est un contrat social implicite qui maintient l'efficacité des interactions.
Les travaux d ‘Eric Berne, le créateur de l’Analyse Transactionnelle sont éclairants lorsqu’il parle de la structuration du temps en six modes (9) qui comptent le retrait, le rituel, le passe-temps, l’activité, le jeu et l’intimité.
Eric Berne n’indique pas que ces modes demandent la mise en place volontaire d’un masque car il avance que ces modes sont, dans la plupart des cas, des adaptations à la réalité d’une situation. Seul le mode “Jeu”, illustré par le fameux triangle Persécuteur, Victime, Sauveur, implique le port d’un masque. En revanche, ces masques sont portés sans en avoir conscience, ce qui fait la difficulté de sortir des jeux de manipulation.
De son côté, Winnicott, l’inventeur du mot “Self” (“Soi”) (10) parle de vrai et de faux self. Le faux-self est une personnalité de façade développée en réponse aux attentes de l'environnement, qui permet à l'individu de survivre socialement en attendant que le vrai-self puisse s'exprimer dans un cadre sécurisant. Dans ce cas, l’individu cherche à se conformer pour éviter le rejet ou le jugement.
Parfois, le masque n'est donc qu'une version éditée de soi-même, présentée pour s'intégrer, éviter le jugement ou échapper à des stéréotypes. C'est une stratégie de survie, mais pas un reniement.
On parle de mensonge prosocial lorsqu’il sert à conserver l’identité psychologique de l’autre en masquant des vérités trop crues.
“Avouons-le, la plupart d’entre nous ont déjà dit, à un moment donné, quelque chose comme « je préférerai toujours la sincérité au mensonge ». De plus, il y a beaucoup de gens qui insistent sur le fait qu’ils utilisent toujours la vérité en toute circonstance. Cependant, avant de recourir au sincéricide, il est plus approprié d’utiliser le pieux mensonge, cette fausse affirmation qui veut qu’on ait une intention bienveillante. Les relations sociales sont des dynamiques très complexes dans lesquelles il convient, de temps à autre, de recourir à ces ruses. L’objectif n’est autre que de sauvegarder le bien-être et l’estime de soi d’autrui.” (11)
La vérité brute est souvent inutilement cruelle. Mentir ou dissimuler une perception ou une opinion négative est un acte de civilité visant à préserver la dignité ou le bien-être émotionnel de l'autre. Ce type de mensonge permet de respecter l’intimité de l’autre et dans certains cas, la souveraineté de sa parole. Ne pas poser toutes les questions qui nous viennent à l'esprit, ne pas commenter toutes les faiblesses observées, c'est porter un masque de retenue respectueuse. C'est reconnaître que l'autre a le droit de choisir ce qu'il révèle.
L’intention du mensonge prosocial réside dans une volonté de faciliter l’harmonie collective. Ainsi, les petites dissimulations sont le ciment invisible qui permet aux relations de perdurer. Ne pas dire qu’on s’ennuie, faire semblant d’être d’accord, se taire plutôt que dire, c’est la diplomatie du quotidien.
Le port d’un masque peut donc être considéré comme une compétence sociale visant à en maintenir l’efficacité et non au détriment de l’autre. Et si la véritable maturité n'était pas de ne jamais mentir, mais de savoir dans quelle circonstance on choisit de porter son masque, consciemment, sans vouloir nuire à autrui ou au collectif, tout en préservant son périmètre personnel.
Une vie sans filtre, sans respect des codes sociaux mène souvent à l'épuisement, au conflit constant et à l'isolement, voire représente une caractéristique de certains troubles de la personnalité. Les pathologies liées par exemple aux Troubles du Spectre Autistique mettent en évidence les difficultés rencontrées dans la relation à l’autre. En effet, le plus souvent, on acquiert ces compétences par observation et imitation. Quand ce type de trouble est diagnostiqué, il devient nécessaire d’apprendre de manière méthodique ces habiletés sociales pour faciliter l’inclusion et la communication.
Les petits mensonges ou les omissions peuvent aussi être considérés comme des outils de gestion de la relation, des moyens de régulation et de survie sociale. Cela légitime l'idée que, dans des situations complexes, la responsabilité morale et l'empathie peuvent primer sur le devoir de vérité absolue.
Références
1 D'un prétendu droit de mentir par humanité - Wikipedia
https://fr.wikipedia.org/wiki/D%27un_pr%C3%A9tendu_droit_de_mentir_par_humanit%C3%A9
2 Discours sur le mensonge de Platon à saint Augustin : continuité ou rupture - Cairn Info - Pierre Sarr- 2010- https://shs.cairn.info/revue-dialogues-d-histoire-ancienne-2010-2-page-9?lang=fr
3 Catéchisme de l’église catholique -1992-
https://www.unifr.ch/tmf/fr/assets/public/files/courses/seminars/cec-sur-le-mensonge-textes.pdf
4 “L’autorisation du Mensonge pour la Réconciliation : Une Perspective Islamique”-
https://www.tawaf.fr/lautorisation-du-mensonge-pour-la-reconciliation-une-perspective-islamique
5 L’honnêteté en Islam - Observatoire de l’Azhar-
https://azhar.eg/observer-fr/replies/ArtMID/6142/ArticleID/31584/L%E2%80%99honn234tet233-en-Islam
6 Les opinions juives sur le mensonge- https://en.wikipedia.org/wiki/Jewish_views_on_lying
7 Idéaux et valeurs/Vérité et honnêteté
https://hindupedia.com/en/Ideals_and_Values/Truth_%26_Honesty
8 La vérité du mensonge - Luc-Thomas Somme- Cairn Info 2005-
https://shs.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2005-HS-page-33?lang=fr#s2n4
9 La Structuration du Temps en analyse transactionnelle - https://analysetransactionnelle.fr/p-La_Structuration_du_Temps
10 Vrai self et faux self - Wikipedia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Vrai_self_et_faux_self
11 Mensonges prosociaux : des mensonges pour bien paraître- 15/10/2024-
https://nospensees.fr/mensonges-prosociaux-des-mensonges-pour-bien-paraitre/