Pour innover en formation, inversez votre schéma de pensée
Votre équipe ou vous-même maîtrisez parfaitement l’ingénierie pédagogique ? Alors, que pourriez-vous apprendre dans cet article ? Eh bien… vos fondamentaux.
Publié le 29 octobre 2025 Mis à jour le 05 novembre 2025
Alors que la formation des adultes se numérise à grande vitesse, une contre-tendance s’affirme : celle du retour au corps, à la matérialité et aux objets comme supports vivants d’apprentissage.
L’Object-Based Learning (OBL), ou apprentissage fondé sur les objets, s’impose dans ce contexte comme une pédagogie de la présence et de la relation sensible au monde. Née dans les musées et universités britanniques (Kador et al 2020, Chatterjee & Hannan, 2016 ; Hooper-Greenhill, 2007), elle trouve aujourd’hui une place croissante dans la formation professionnelle, la médiation culturelle et les dispositifs d’éducation tout au long de la vie.
Cette orientation n’est pourtant pas étrangère à la culture éducative française : la leçon de choses, très en vogue à la fin du XIXᵉ siècle, proposait déjà d’apprendre en observant, décrivant et manipulant des objets du quotidien. L’idée d’un savoir qui passe par la main et par les sens y était centrale ; elle préfigurait les pédagogies contemporaines de l’apprentissage incarné.
Plus d’un siècle plus tard, la redécouverte de cette continuité historique éclaire les pratiques actuelles : apprendre avec les objets, c’est renouer avec une forme d’attention concrète au monde.
L’OBL part d’un constat simple : on apprend mieux quand l’expérience engage le corps entier. Manipuler un outil, un artefact ou un spécimen, c’est mobiliser la perception, l’équilibre, le geste et la mémoire. Cette approche rejoint les théories de la cognition incarnée, selon lesquelles la pensée se déploie à travers l’action et la sensation. L’objet agit alors comme un partenaire de pensée, un médiateur entre la matière et la représentation.
Dans une formation à la sécurité industrielle, par exemple, la manipulation d’un casque ou d’un extincteur permet aux apprenants de ressentir le poids, la résistance, la tension du geste avant toute explication théorique. L’expérience kinesthésique précède et éclaire la compréhension conceptuelle : le savoir s’inscrit dans le mouvement.
Dierking et Falk (2019) soulignent que l’apprentissage incarné « articule la conscience du soi et la conscience du monde ». Le corps devient donc espace de raisonnement, et l’objet, une forme de miroir cognitif.
Les objets activent les sens et les émotions : ils attirent, intriguent, rassurent ou dérangent. Cette dimension affective favorise la rétention mnésique et la créativité (Chatterjee, 2008).
Dans un atelier de reconversion professionnelle, on peut inviter les participants à choisir un objet (clé, galet, corde, plume) pour représenter leur manière d’aborder le changement. La parole émerge alors du contact : l’objet devient support de récit, révélateur d’expériences tacites.
Le Muséum national d’Histoire naturelle a expérimenté cette démarche auprès de médiateurs environnementaux : manipuler un crâne d’oiseau, une graine fossilisée ou une pierre volcanique favorise la mise en mots des émotions liées à la nature. L’objet reconnecte l’adulte à son intelligence sensorielle et symbolique ; il rappelle que comprendre le monde, c’est aussi le sentir.
L’objet, en OBL, ne se limite pas à une fonction illustrative. Il ouvre un espace de symbolisation : les apprenants projettent sur lui des significations, formulent des hypothèses, les confrontent à celles des autres. Cette pluralité des lectures stimule la réflexivité.
À l’Université de Genève, des adultes en formation d’enseignants manipulent d’anciens outils pédagogiques — bouliers, planches d’écriture, cartes murales — pour analyser comment les objets ont façonné les pratiques éducatives. Le corps, en reconstituant le geste, rend perceptible la continuité historique des savoirs.
De même, l’Institut national du patrimoine en France forme ses restaurateurs à « écouter la matière » : observer les craquelures, sentir la densité du pigment, entendre le frottement du pinceau. Le contact sensoriel devient une méthode d’investigation et un acte d’attention éthique à l’égard de l’objet.
Toutes les choses matérielles ne se prêtent pas avec la même intensité à l’apprentissage incarné. Les recherches en OBL et les travaux français récents (Objets pour apprendre, objets à apprendre, ISTE Éditions, 2021) mettent en évidence plusieurs critères de fécondité pédagogique.
Ainsi, la valeur pédagogique d’un objet ne réside ni dans sa rareté ni dans sa beauté, mais dans la relation qu’il rend possible : il est fécond lorsqu’il suscite exploration, dialogue et interprétation partagée.
L’OBL est aussi un art du collectif. Dans les ateliers du Musée des Confluences à Lyon, des formateurs utilisent un même artefact — par exemple une sculpture votive — pour provoquer un échange d’interprétations entre professionnels de différents horizons. Chacun projette son regard, sa culture, sa sensibilité ; la discussion qui en découle permet d’élaborer un sens commun. L’objet sert de médiateur neutre : il autorise le désaccord sans conflit et relie les apprentissages individuels dans une compréhension partagée.
Dans les entreprises, cette approche inspire des formations centrées sur les “objets de métier”. Chez Airbus, des pièces d’aéronefs obsolètes servent à des ateliers de résolution de problème : chaque équipe raconte « l’histoire de la pièce », identifie les fragilités, puis imagine des améliorations. L’objet réunit les corps et les esprits autour d’une mémoire technique partagée : il relie apprentissage, transmission et innovation.
L’Object-Based Learning ouvre une voie vers une écologie du savoir : apprendre, c’est entrer en relation sensible avec les formes du monde. Là où la pédagogie numérique tend parfois à abstraire le rapport au réel, l’OBL restitue la profondeur de l’expérience : la connaissance émerge du contact, du geste et du dialogue avec la matière.
Cette approche favorise un double déplacement : du virtuel vers le tangible et du cérébral vers le sensoriel. Elle réhabilite le rôle de la main, de l’œil et du mouvement comme voies de pensée. En cela, elle s’inscrit dans une tradition humaniste et pragmatique française qui, de la leçon de choses à l’OBL, relie apprentissage et attention au monde : apprendre, c’est habiter le réel avec le corps tout entier.
La pédagogie par les objets, loin d’être un simple héritage, répond à un besoin contemporain : celui de retisser des liens entre connaissance, émotion et matérialité. Elle rappelle que tout apprentissage durable s’enracine dans l’expérience vécue. Dans le dialogue silencieux entre le corps et l’objet, se rejoue chaque fois la naissance du sens.
Références
Chatterjee, H. (2008). Touch in Museums: Policy and Practice in Object Handling. Berg Publishers.
Chatterjee, H., & Hannan, L. (2016). Engaging the Senses: Object-Based Learning in Higher Education. Routledge.
Dierking, L. D., & Falk, J. H. (2019). The Museum Experience Revisited. Routledge.
Fredéric Durieuz - Thot Cursus - Fabriquer et réparer : l'intelligence de la main
https://cursus.edu/fr/11514/fabriquer-et-reparer-lintelligence-de-la-main
Hooper-Greenhill, E. (2007). Museums and Education: Purpose, Pedagogy, Performance. Routledge.
ISTE Éditions. (2021). Objets pour apprendre, objets à apprendre (Coll. Ingénierie des connaissances). Londres : ISTE Group.
Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Le%C3%A7on_de_choses - Leçon de choses
Paris, S. G. (2002). Perspectives on Object-Centered Learning in Museums. Lawrence Erlbaum Associates.
Kador, T., & Chatterjee, H. (Eds.). (2020). Object-based learning and well-being: Exploring material connections. Routledge.