Bien des alpinistes s'essoufflent à gravir l'Everest,
culminant exactement à 8 848 mètres d'altitude : sur Terre, elle reste la reine incontestée des montagnes, surplombant les
immenses vallées indiennes et népalaises. D'un point de vue géophysique
néanmoins, c'est un trompe-l'œil, puisque les reliefs les plus extrêmes
de notre planète ne se situent pas en surface, mais à 2 900 kilomètres
de profondeur et y plongent profondément.
C'est là, à la frontière entre le manteau solide et
le noyau de fer liquide que se dressent des dômes titanesques, qui ne
ressemblent en rien à des montagnes, mais que l'on pourrait comparer
à des "super-panaches" de matière ultra-dense. Des structures appelées
par les sismologues LLSVP (Large Low Shear Velocity Provinces), s'élevant sur 1 000 km, bien plus que les 8.8 km de l'Everest, et vastes comme des continents. Si l'on considère l'Everest comme un grain de sable, les LLSVP, en comparaison, sont hauts comme des gratte-ciels de 30 étages.
Si
elle sont si profondément enfouies, comment est-il donc possible de
connaître leur existence ? Comment peut-on les mesurer ?
L'équipe d’Arwen Deuss, une sismologue de renommée internationale
spécialisée dans l'étude de la structure profonde de la Terre
(Université d’Utrecht, Pays-Bas) a utilisé une méthodologie de mesure
permettant d'analyser notre planète comme un instrument de musique. La
modélisation des modes propres de vibration, permettant ainsi de sonder les LLVSP
comme jamais auparavant : un exploit physique inédit de l'année 2025,
qui a fait l'objet d'une publication dans la prestigieuse revue Nature le 22 janvier.
Résonance planétaire : quand la Terre sonne comme un diapason
Afin de percer quasiment 3 000 km de roches, il est bien évidemment impossible d'y envoyer une sonde ; le
forage le plus profond jamais réalisé par l'homme ne dépassant pas les
12 kilomètres de profondeur. Pour "voir" dans l'obscurité du manteau
inférieur, l’équipe de Deuss a donc traité la planète comme un corps
résonnant. Lorsqu'un séisme de forte magnitude survient, la Terre
entière vibre et les ondes se propagent tout le long de sa surface, se
déformant selon des fréquences naturelles très basses. C'est ce qu'on
appelle les modes spécifiques de vibration.
En étudiant la
manière dont l'énergie de ces vibrations se dissipe et s'étouffe à
travers les profondeurs, les chercheurs ont dû utiliser un outil de
modélisation sismique baptisé QS4L3. La plupart du temps, les modèles
utilisés en sismologie mesurent la vitesse des ondes.
Pour
comprendre, imaginez que la chaleur intense diffusée par le noyau
terrestre (qui culmine à environ 6 000 °C) "ramollit" la roche du
manteau juste au-dessus. Plus cette roche est chaude, plus elle devient
malléable et plus les ondes ralentissent. À l'inverse, dans une zone
plus éloignée de cette source de chaleur, la roche est plus rigide et
les ondes filent à toute allure.
Le souci, c'est que la
température n'est pas la seule à influencer cette vitesse. Une roche
dont la composition chimique est très lourde ou très dense peut, elle
aussi, freiner les ondes, même si elle n'est pas particulièrement
"molle". Les scientifiques étaient donc face à une énigme depuis 2018
lorsqu'on a découvert les LLSVP : ralentissent-elles bien les
ondes parce qu'elles étaient des zones de chaleur intense (molles) ou
parce qu'elles étaient faites d'une matière différente (dense) ?
Grâce
au modèle QS4L3, les chercheurs d'Utrecht ont pu mesurer
l'atténuation, un paramètre physique qui permet de distinguer enfin
l'influence de la température de celle de la composition chimique. Grâce
à l'atténuation, il est alors possible de mesurer la perte d'énergie de
la vibration lorsqu'elle traverse la matière.
Par exemple,
lorsque vous frappez sur une cloche en acier ou lorsque vous frappez un
bloc de mousse, l'onde ne se propagera pas du tout de la même manière.
Dans l'acier, un matériau rigide, la vibration voyage loin et longtemps ;
dans la mousse qui est molle, elle est immédiatement absorbée et
étouffée. Cet étouffement, c'est l'atténuation. Jusqu'ici, on supposait
que les LLSVP, chauffées à blanc par le noyau, étaient visqueuses comme
de la pâte à modeler et devaient donc absorber l'énergie sismique (et
donc une forte atténuation).
Pourtant, QS4L3 révélé l'inverse :
l'énergie des vibrations ne s'étouffe pas autant qu'elle le devrait dans
ces zones : elles conservent leur intégrité physique face aux courants
du manteau. Si ces ondes sont ralenties mais que leur énergie n'est pas
absorbée, c'est que nous ne sommes pas face à de la roche ordinaire
ramollie par la chaleur, mais face à une composition chimique
intrinsèquement plus dense que le reste du manteau terrestre.
Les LLSVP sont
si denses et pesantes qu'elles agissent comme des poids morts. Elles
stabilisent la base du manteau en empêchant les courants de roche chaude
de circuler librement. La chaleur interne de notre planète, par
conséquent, s'accumule et stagne à ces endroits, formant des réservoirs
thermiques qui ne se mélangent pas au reste du manteau terrestre.

Le cimetière des plaques : des archives de feu vieilles de milliards d'années
D'où vient ce matériau constitutif des LLSVP ? Comment une LLSVP peut-elle s'élever sur un sixième du rayon terrestre sans jamais se diluer dans
l'enfer souterrain de notre planète ? L'explication se trouve dans le
cycle sans fin du recyclage de la croûte terrestre. Les LLSVP ne sont en réalité rien d'autre que des accumulations massives de restes d'anciennes plaques tectoniques.
Depuis
des milliards d'années, la tectonique des plaques fait plonger
d'anciens planchers océaniques dans les profondeurs par le biais de la
subduction. En s'enfonçant, cette roche (le basalte) subit une pression
telle qu'elle se transforme en une matière extrêmement dense et riche en
métaux. Parce qu'elle devient bien plus lourde que la roche du manteau
environnant, elle ne peut plus flotter : elle coule par gravité jusqu'à
s'échouer à 2 900 km de profondeur, juste au-dessus du noyau liquide.
Au
fil des ères géologiques, ces restes de plaques ne se mélangent pas au
reste de la "pâte" terrestre et s'agglutinent pour former ce que les
sismologues appellent des « cimetières de plaques ». Ce sont précisément ces amas de débris antiques, compactés et figés, qui constituent les LLSVP que le modèle QS4L3 a permis de cartographier.
Parce
qu'ils soient trop denses pour être emportés par les courants du manteau,
on peut les comparer à des ancres géodynamiques, qui forcent la chaleur
interne du manteau à les contourner. Ainsi, ils canalisent le magma
brûlant vers leurs bords, créant des autoroutes thermiques qui remontent
jusqu'à la surface pour alimenter les volcans les plus actifs de notre
planète, comme ceux d'Hawaii ou d'Islande.
À cet égard, les LLSVP sont les véritables Piliers de la Terre
(pour reprendre l'expression à Ken Follett), des masses rocheuses
colossales qui influencent quasiment toute la géographie terrestre. Sa
forme de géoïde, le mouvement des plaques tectoniques, la puissance des
éruptions volcaniques, sa vitesse de rotation ou même l'intensité de son
champ magnétique.
Elles sont les rouages d'une immense machine
thermique, sans lesquelles le thermostat géologique de la planète
s'emballerait, provoquant des cycles climatiques extrêmes, qui feraient
de notre belle Terre un monde froid et stérile, épuisé de toute sa
chaleur interne... comme l'est Mars aujourd'hui.
Illustration : Shutterstock - 176328998
Références
Everest
Is No Longer Earth’s Tallest Mountain: Scientists Uncover
Continent-Sized Structures 100X Taller and Billions of Years Old : https://dailygalaxy.com/2025/11/everest-no-longer-earths-tallest-mountain-scientists-uncover-structures-100x-taller/
Global 3D model of mantle attenuation using seismic normal modes : https://www.nature.com/articles/s41586-024-08322-y
Joint seismic and geodynamic evidence for a long-lived, stable mantle upwelling under the East Pacific Rise https://www.researchgate.net/publication/264234570_Joint_seismic_and_geodynamic_evidence_for_a_long-lived_stable_mantle_upwelling_under_the_East_Pacific_Rise
Record of massive upwellings from the Pacific large low shear velocity province https://www.nature.com/articles/ncomms13309