Si la Malaisie a métamorphosé ses infrastructures depuis deux décennies sous l'impulsion du plan Malaysia 2020, le tableau n'est pas aussi brillant une fois quitté l’asphalte poli de la capitale. Dans les zones rurales, là où la jungle reprend ses droits, les routes deviennent des pièges mortels dès que le soleil décline. Le pays déplore chaque année plus de 6 000 décès directement imputables à des accidents routiers ; c'est environ 3 à 4 fois plus élevé qu'en France à population équivalente.
Pour endiguer cette hécatombe, le ministère des Travaux publics a donc eu l'idée de mener une expérimentation à Semenyih (petite ville au sud-est de la capitale, Kuala Lumpur). L'idée était de remplacer les lampadaires bordant un tronçon de 245 m de routes, trop énergivores, par une peinture photoluminescente en guise de marquage au sol. La fin de l'année 2024 fut le coup d'arrêt du projet : beaucoup trop chère à entretenir, cette peinture n'était absolument pas adaptée à la réalité climatique du pays.
Un gouffre financier intenable sur le long terme
Contrairement à la signalisation rétro-réfléchissante, nécessitant que des phares la balaient pour être visible, le marquage testé à Semenyih était composé de pigments phosphorescents qui stockaient les photons durant la journée. Une fois la nuit tombée, ces pigments pouvaient ainsi libérer l'énergie accumulée sous forme de lumière visible. En somme, la route brillait par conséquent toute seule, sans consommer un seul watt d'électricité : plutôt astucieux, mais sur le papier uniquement.
La peinture affichait un tarif stratosphérique et complètement prohibitif, puisqu'elle coûtait environ 749 MYR (Ringgit Malaisien), soit environ 158 euros par mètre carré. Un chiffre qui donne le vertige quand on le compare aux 40 RM (à peine 8,50 euros) nécessaires pour un marquage thermoplastique conventionnel. Faites vous-mêmes le calcul : pour le prix d'un seul mètre de route luminescente, le gouvernement pourrait en peindre près de vingt avec une signalisation normale.
Pourquoi une facture si lourde ? Elle pourrait éventuellement s'expliquer par la complexité des aluminates de strontium dopés aux terres rares qui composent les peinture de ce type de bonne qualité. Le marquage standard reflète la lumière avec de simples billes de verre, beaucoup moins onéreuses.
Ahmad Maslan, le vice-ministre des Travaux publics, a été catégorique devant le Parlement : « Le coût est trop élevé, nous n'allons donc probablement pas poursuivre l'installation de ces voies » a-t-il expliqué au média national Paul Tan.
Pour l'État, les investissements auraient été conséquents, surtout que ce type de peinture perd forcément en luminosité au cours de la nuit : une très mauvaise équation financière. « Nous avons mené des tests, mais les résultats n'ont pas convaincu les experts du ministère », a tranché Maslan, scellant ainsi le sort des 15 autres tronçons (environ 15 km de tracé), qui devaient initialement bénéficier de ce coup de peinture. En effet, le projet prévoyait de s'étendre aux districts de Sepang, Kuala Langat et Petaling, des zones clés de l'État de Selangor.
Le climat tropical : le bourreau de l’innovation
Si le portefeuille a dit non, c'est aussi parce que le ciel malaisien ne s'est pas montré très coopératif. En Europe, nous utilisons ce type de peinture pour de rares pistes cyclables (en Hollande, notamment, pays du vélo par excellence), mais elle n'a pas passé l'épreuve du climat tropical. La Malaisie étant, plusieurs mois par an, rincée par de violentes moussons, les polymères contenus dans la peinture n'ont pas spécialement apprécié. Non pas qu'il ne pleuve jamais sous les latitudes nordiques, mais entre les épisodes de précipitations tempérées et les déluges équatoriaux apportant une humidité constante, il y a un monde !
Selon des études citées par l'Institut de recherche sur la sécurité routière (MIROS) et publiées dans la revue International Journal of Pavement Research and Technology, les revêtements peints ont perdu de leur superbe en à peine 12 à 18 mois. Un cycle de vie bien trop court pour un investissement de cette ampleur. Entre le lessivage causé par les pluies diluviennes et l'hydrolyse des liants chimiques qui maintiennent les pigments en place à cause des rayons UV, la peinture n'a pas résisté aux assauts de Dame Nature.

Alexander Nanta Linggi, le ministre des Travaux publics, qui s'était pourtant montré enthousiaste lors d'une visite du tronçon pilote de Semenyih en octobre 2023, a dû tempérer ses ardeurs. Il a fini par admettre dans une déclaration officielle que la durabilité restait le point noir du projet, notant que les coûts de mise en œuvre demeuraient « relativement élevés » au regard des résultats obtenus.
Si les premières réactions citoyennes étaient globalement positives au début, diffusées à grands coups de vidéos virales, elles ont rapidement laissé leur place à la grogne. Ils ont rapidement pointé du doigt une innovation de façade, presque gadget, rentrant trop violemment en contraste avec l'état de délabrement des routes du pays. Dépenser des fortunes dans une peinture qui brille ? Un pansement doré sur une jambe de bois, alors qu'il faudrait plutôt revoir entièrement les réseaux routiers ruraux.
Un internaute a d'ailleurs invectivé les autorités du pays sur Facebook : « Demandez à vos agents de conduire sous la pluie ou de nuit — vous verrez la mauvaise visibilité, les nids-de-poule et les routes inégales. C'est ça qui cause les accidents ».
Difficile de le contredire : en planification urbaine, le sens des priorités doit être gardé pour garantir le succès d'un projet. Pour qu'une route devienne moins dangereuse, peut-être faut-il s'occuper de la qualité du bitume avant d'essayer de le faire briller.
Pour autant, l'échec malaisien n'est pas nécessairement synonyme de la mort de cette technologie dans les pays émergents aux climats tropicaux. Des institutions comme la TU Delft aux Pays-Bas ou des entreprises au Japon continuent de plancher sur des pigments plus résistants et des méthodes d'application moins onéreuses. Une innovation utile est avant tout résiliente ; espérons donc qu'un jour ces recherches aboutiront à un modèle économique viable pour les pays du Sud.
Références
Malaysia Painted Roads That Glow in the Dark Instead of Using Lights—Until a Hidden Problem Shut It Down https://indiandefencereview.com/malaysia-painted-roads-that-glow-in-the-dark-instead-of-using-lights-until-a-hidden-problem-shut-it-down/
Glow-in-the-dark road markings too costly, gov’t unlikely to proceed further with them – Ahmad Maslan https://paultan.org/2024/11/22/glow-in-the-dark-road-markings-too-costly-govt-unlikely-to-proceed-further-with-them-ahmad-maslan/
Malaisie https://fr.wikipedia.org/wiki/Malaisie
Observatoire national interministériel de la sécurité routière https://www.onisr.securite-routiere.gouv.fr/etat-de-linsecurite-routiere/bilans-annuels-de-la-securite-routiere/bilan-2024-de-la-securite-routiere
Trafic routier, perception des nuisances - Guilaine Bomba - Thot Cursus
https://cursus.edu/fr/29217/trafic-routier-perception-des-nuisances-these
Peinture luminescente https://fr.wikipedia.org/wiki/Peinture_luminescente
Performance Evaluation of Road Marking Materials under Tropical Climate https://link.springer.com/journal/42947