Deux vérités apparemment incompatibles coexistent en psychologie de l’apprentissage : pour apprendre durablement l’effort est une nécessité, et pourtant, le plaisir est le carburant de la persévérance.
Alors, comment concilier effort et plaisir ? Le pédagogue et l’apprenant sont tous deux concernés.
Les « difficultés souhaitables » : transformer l’effort en rétention durable
En 1994, Elizabeth L. Bjork et Robert Bjork, tous deux professeurs de psychologie à l’UCLA (Université de Californie Los Angeles) inventent le concept de « difficultés souhaitables (« desirable difficulties ») lorsqu’ils étudient la meilleure manière pour les étudiants de mémoriser leurs cours (1).
Contrairement à l'intuition qui suggère que la meilleure façon d'apprendre est de relire plusieurs fois un cours pour le fluidifier, les chercheurs ont démontré que le fait de se tester activement en essayant de se rappeler l'information sans aide crée une difficulté immédiate et souvent frustrante. Pourtant, c'est précisément cet effort de récupération qui renforce durablement les connexions neuronales et améliore la rétention à long terme.
La difficulté ressentie lors du rappel n'est pas un signe d'échec, mais le mécanisme même qui consolide l'apprentissage. (2)
Par ailleurs, répartir l'apprentissage dans le temps (« spacing effect » ou « effet d’espacement) plutôt que de le concentrer rend chaque session plus difficile car l’oubli s’est partiellement installé, mais améliore considérablement la mémorisation.
Introduire des défis dans le processus d’apprentissage peut nuire à la performance immédiate tout en renforçant la rétention à long terme. L’effort n’est pas un obstacle : il est le mécanisme même de la consolidation mémorielle.
De la contrainte au défi : satisfaire les besoins fondamentaux pour persévérer
D’un autre côté, de nombreuses recherches en pédagogie ont montré l’importance de la motivation et du plaisir d’apprendre.
Eward Deci et Richard Ryan, par exemple, postulent avec leur «Théorie de l’autodétermination» (3) que le fait d'agir par pur intérêt, curiosité ou satisfaction personnelle transforme l'effort cognitif en une expérience gratifiante, voire ludique.
Contrairement aux « difficultés souhaitables » de Bjork qui valorisent la friction cognitive pour la rétention, le modèle de Deci et Ryan suggère que lorsque les trois besoins psychologiques fondamentaux sont satisfaits, l'apprentissage devient fluide et durable sans nécessiter de contrainte externe :
- L'autonomie : l'apprenant est libre de choisir une action dont il se sent responsable.
- La compétence : il ressent une progression et une maîtrise de ses actions.
- L'appartenance sociale : il se sent connecté et soutenu par un groupe ou un enseignant.
Ainsi, là où E. Et R. Bjork diraient « rendez la tâche difficile pour qu'elle reste en mémoire », Deci et Ryan complèteraient en suggérant : « rendez la tâche significative pour que l'apprenant veuille affronter cette difficulté ».
Rituels, attention et métacognition : la boîte à outils de la résilience cognitive
Apprendre nécessite un travail. Mettre en place des méthodes pour que ce travail devienne plaisir inclut le développement de la force mentale non comme la capacité à endurer, mais comme la capacité à transformer son rapport à la difficulté.
L'idée d'une troisième voie mariant la friction cognitive de Bjork et la motivation intrinsèque de Deci & Ryan est séduisante et plusieurs modèles pédagogiques nous invitent à les explorer :
- Angela Duckworth, élève et collaboratrice de Carol Dweck a théorisé le « grit » que l’on peut traduire par « cran » ou « niaque » comme la combinaison de la passion et de l’effort soutenu. Il caractérise les individus capables de persévérer dans un effort à long terme en conservant leur passion même face aux difficultés rencontrées.
Ses études montrent que le talent seul ne suffit pas. Les individus performants sont ceux qui maintiennent un intérêt profond sur le long terme tout en acceptant de traverser des phases de plateau et de difficulté intense.
- De son côté, Carol Dweck propose de distinguer, voire d’opposer, deux modes dans les processus d’apprentissage ; l'état d'esprit fixe « Fixed Mindset » dans lequel l'effort est la preuve d'un manque de talent, donc douloureux, de l'état d'esprit de développement « Growth Mindset » dans lequel l'effort est le chemin vers la maîtrise, et permet un accroissement de motivation d’apprentissage. (6)
Pour un apprenant qui se place en mode « Growth Mindset », la difficulté ne tue pas la motivation intrinsèque ; elle la nourrit car elle est interprétée comme le signal que le cerveau est en train de se renforcer.
- Des recherches plus récentes en sciences de l'éducation, notamment avec Manu Kapur sur l’échec productif, montrent que laisser les apprenants lutter avec un problème complexe avant de leur donner la solution améliore l'apprentissage, à condition que l'environnement soit psychologiquement sûr. (7)
La « force mentale » est une compétence qui permet de vivre la difficulté comme une forme de plaisir. Les études convergent pour dire que l'apprentissage optimal se situe dans cette zone de tension. L'efficacité de cette approche est maximale lorsque l'apprenant est entraîné à interpréter la frustration non pas comme un signal d'arrêt, mais comme le symptôme physique de l'apprentissage en cours
Au-delà d’une prise de conscience de la relation à l'effort, des méthodes existent.
- Établir des rituels de travail permet de se mettre en situation plus confortable pour encaisser d’éventuelles difficultés ; faire précéder le travail d’apprentissage par une marche, des exercices de respiration ou de relaxation, porter attention a son environnement et si possible s’entrainer dans le même cadre, utiliser les mêmes outils ou encore tenir un carnet d’apprentissage.
- Maîtriser l’attention par la pratique délibérée reste un incontournable pour accroître son efficacité et trouver du plaisir dans le travail ; travailler par bloc de temps en se laissant une pause entre chaque bloc (20 minutes de travail 3 minutes de pause), se fixer un objectif pour chaque bloc, noter les résultats à chaque fin de bloc.
- Développer la metagnition, s’observer en train d’apprendre « Où est-ce que je bloque ? Pourquoi ? Comment m’y prendre autrement ? », pratiquer l’auto feed-back, tous ces moyens oriente la réflexivité et l’autonomie.
- Gérer le discours intérieur, identifier ses pensées limitantes « C’est trop dur pour moi ! » « Je n’y arriverai pas » et les réorienter vers des actions correctrices afin d’effacer la résignation au profit de la volonté de progrès.
- Enfin, ne pas exiger de tout comprendre immédiatement et développer développer sa tolérance a l’incomplétude peut devenir une compétence clé dans un apprentissage complexe.
La gestion mentale : cinq gestes pour orchestrer son apprentissage
Antoine de la Garanderie, chercheur en pédagogie, est l’auteur d’une théorie pédagogique : la “gestion mentale” (ou les gestes mentaux de l’apprentissage). Pour lui, il existe cinq gestes mentaux entrant en jeu dans tous les apprentissages ;
- L’attention
- La mémorisation
- La compréhension
- La réflexion
- L’imagination créative
Ces cinq gestes résument bien l’ensemble des éléments développés et des méthodes concrètes sont proposées autant pour les apprenants que pour les enseignants.
Vers une alchimie de l’effort et du plaisir
L’apprentissage durable ne réside ni dans la facilité illusoire, ni dans la souffrance endurée, mais dans cette troisième voie où l’effort devient le carburant d’une satisfaction profonde.
Cette alchimie repose sur un changement de paradigme : l’erreur n’est plus un échec, mais une donnée productive, la difficulté n’est plus un signal d’arrêt, mais la preuve tangible que le cerveau se renforce.
Grâce à des rituels concrets, une attention délibérée et une métacognition active, chacun peut apprendre à naviguer dans cette zone de tension fertile.
Apprendre sans souffrir mais pas sans effort, c’est accepter que le plaisir véritable de la maîtrise ne se trouve qu’au-delà de l’inconfort temporaire, transformant ainsi chaque obstacle en une étape nécessaire vers l’autonomie et la compétence.
Références
1 « Les difficultés désirables » Blog C-Campus- 16 septembre 2024- https://www.blog-formation-entreprise.fr/concepts-pedagogiques-difficultes-desirables/
2 Bjork Lab UCLA - Creating Desirable Difficulties : https://bjorklab.psych.ucla.edu/wp-content/uploads/sites/13/2016/04/EBjork_RBjork_2011.pdf
3 Blog Formation Entreprise - Théorie de l'autodétermination : https://www.blog-formation-entreprise.fr/concepts-pedagogiques-11-theorie-de-lauto-determination/
4 Deci, E. L., & Ryan, R. M. (2000). The "what" and "why" of goal pursuits: Human needs and the self-determination of behavior.
5 Duckworth, A. L., et al. (2007). Grit: Perseverance and passion for long-term goals. Journal of Personality and Social Psychology. https://gwern.net/doc/psychology/personality/conscientiousness/2007-duckworth.pdf
6 Mindset The New Psychologie Of Success- Carol Dweck- https://www.proemergency.com/assets/dokumen/ebook_platinum/20231124092918-Mindset_The_New_Psychology_of_Success.pdf
7 « Échec productif dans l’éducation : ce que les enseignants doivent savoir » 23 mai 2026 - https://www.structural-learning.com/post/productive-failure-education-teachers-need
8 Apprendre à apprendre : les 5 gestes mentaux de La Garanderie (la gestion mentale)-https://apprendreaeduquer.fr/gestes-mentaux-gestion-mentale/
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