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Publié le 13 février 2024 Mis à jour le 13 février 2024

Dans l'apprentissage, comment passer de l'individuel au collectif

Le passage du je au nous

Mains - Unsplash

La vraie mesure d'un homme est le degré auquel il a réussi à subjuguer son ego.
Albert Einstein

Le passage du “je” au “nous” implique une transition de l’individualité à la collectivité. Cela peut être vu sous plusieurs angles, philosophique, sociologique, psychologique et éducatif. 

Que disent la philosophie, la sociologie, la psychologie et les sciences de l’éducation du passage du je au nous 

  • La philosophie met l’accent sur l’autonomie individuelle et la dépendance collective.

    Par exemple, Kant a soutenu que l’autonomie est la capacité de se donner la loi morale. Selon Emmanuel Kant, la conscience de soi est ce qui élève l'homme au-dessus des autres êtres vivants sur terre et dans le même temps lui donne le pouvoir de se créer des lois.

    Dans sa thèse "Anthropologie du point de vue pragmatique", Kant explique que la possession du "je" dans sa représentation est un pouvoir qui permet à l'homme d'être une personne d'un rang et d'une dignité incomparables aux objets, en raison de sa capacité de penser. Il souligne également que la conscience de soi est commune à tous les hommes quelle que soit leur langue.

    Pour un autre philosophe, Jean-Paul Sartre, l'existence précède l'essence. Cela signifie que l'homme n'a pas de nature prédéfinie mais qu'il est libre de se définir lui-même. Pour lui, le "je" est une construction sociale qui est façonnée par ses choix et actions individuelles. Mais cet autre par lequel on passe pour se définir peut induire un soi  radicalement différent selon la façon dont on le considère.

    Ainsi, pour Martin Buber, le "je" et le "nous" sont deux aspects de la relation entre les individus. Dans son livre "Je et Tu", Buber explique que la relation entre les individus peut être soit "je-tu" soit "je-il". La relation "je-tu" est une relation authentique où les individus se reconnaissent mutuellement comme des êtres uniques et distincts. En revanche, la relation "je-il" est une relation impersonnelle où les individus ne se reconnaissent pas mutuellement comme des êtres uniques et distincts. Selon la façon dont les individus construisent leur «Je» sur la base de la loi morale, de leur puissance d’exister ou encore par leur capacité d’altérité, le «nous»  à en attendre est fort différent, entre alignement, bataille d’égo ou réunions d’altérités.

    Un point commun demeure c’est l'importance de la conscience de soi et de la relation entre les individus.

  • La sociologie examine également comment les individus s’identifient au groupe et comment ils partagent la responsabilité.

    Par exemple, la théorie de l’influence sociale suggère que le choix de se conformer ou de s’opposer à un groupe est influencé par des facteurs tels que la comparaison sociale, les arguments persuasifs, l’identité sociale, l’influence informationnelle et la diffusion de la responsabilité.  Les sociologues apportent des contributions importantes pour expliquer le passage du "je" au "nous".

    Selon François de Singly (2015) la sociologie occidentale classique a tendance à exclure le "je" sous l'hégémonie de la socialisation, l’internalisation du social dirait Émile Durkheim. Cependant, il propose de reproblématiser la question en s'intéressant aux relations entre le Moi socialisé et le Je de la délibération personnelle, lui aussi, inscrit dans le social.

    Si de Singly s'intéresse à une délibération à partir de soi, Grégoire Borst, directeur du Laboratoire de psychologie du développement et de l'éducation de l'enfant, souligne que chaque action individuelle a une conséquence collective, et inversement. Le passage du "je" au "nous" est le chemin pour transformer le social. C’est dans le mouvement d’interactions réciproques que le je et le nous émergent et se positionnent.

    Ces deux sociologues mettent en avant l'importance de la réflexivité et de la responsabilité individuelle dans la construction d'un "nous" collectif, réflexivité encouragée par les circonstances ou une variété de médiation comme la formation par exemple.

  • La psychologie explore comment les individus naviguent entre l’autonomie et la dépendance au sein d’un groupe.

    Selon la théorie de l’identité sociale (Fischer, 2020) , les individus ont des identités personnelles et sociales partagées, basées sur l’auto-catégorisation et la comparaison. L’auto-catégorisation est le processus par lequel les individus se classent eux-mêmes dans des catégories sociales, tandis que la comparaison sociale est le processus par lequel ils évaluent leur propre statut en comparaison avec les autres membres du groupe.

    En outre, la psychologie sociale a étudié la relation entre l’autonomie et la dépendance. L’autonomie est considérée comme un besoin humain fondamental, essentiel au bien-être individuel, à la motivation et à la santé psychologique. Cependant, elle ne s’oppose pas à la dépendance, elle l’intègre et l’assimile.

    En somme, la psychologie explore comment les individus naviguent entre l’autonomie et la dépendance au sein d’un groupe, en se basant sur des identités personnelles et sociales partagées, et en intégrant l’autonomie et la dépendance pour un bien-être optimal.

  • Les sciences de l’éducation mettent l’accent sur la façon dont les individus apprennent à travailler ensemble dans un groupe.

    Par exemple, la recherche en éducation a montré que l’autonomie peut être un prérequis important pour le leadership scolaire, mais que la façon dont on comprend la relation entre l’autonomie et le contrôle est encore plus importante pour l’amélioration réussie de l’école.

    Le passage du “je” au “nous” implique alors un équilibre délicat entre l’autonomie individuelle et la dépendance collective, ainsi qu’une compréhension de la façon dont la responsabilité est partagée au sein d’un groupe. C’est un processus complexe qui nécessite une réflexion et une compréhension approfondies.

La participation de chacun aux milieux des autres

Chaque individu participe du milieu des autres par des relations qui se jouent dans une variété de collectifs. 

Les recherches sur l’engagement et l’énaction collective invitent à “ne pas mettre l’accent uniquement sur l’individu ou sur l’environnement, mais de comprendre l’unité qu’ils forment” (Martin et al 2023).

Il y a plusieurs manières de répondre à cette proposition, notamment celle d’aborder la question d’un point de vue systémique. Ainsi, à la description du “sentiment d’appartenance” qui dit comment les individus se sentent connectés à un groupe social, spatial, culturel ou professionnel, et comment cette connexion “influence leur niveau d’implication et d’attachement à une communauté ou à un groupe sera préféré un vision plus dynamique ou :  

“Le sentiment d’appartenance se comprend comme un processus identitaire à 3 polarités : identifier autrui, s’identifier à autrui, être identifié par autrui”  Francard, M., & Blanchet, P. (2003 p18-25)

De plus, la qualité relationnelle au sein d’un collectif permet que les milieux de chacun soient confortés. Les travaux de recherche en gestion des ressources humaines et en psychologie organisationnelle ont montré que la qualité des relations au sein d’un groupe peut avoir un impact significatif sur la performance du groupe et le bien-être des membres du groupe (Pels et al; 2018).

Quand l’expérience individuelle de chacun est prise en compte, c’est l’expérience mutuelle qui est rendue possible, un paysage commun se dessine.  Les travaux de Jean Lave et Etienne Wenger (1991) sur l’apprentissage situé et les communautés de pratique illustrent comment l’expérience individuelle peut être intégrée dans une expérience collective, créant ainsi un “paysage” commun de compréhension et de pratique.

La perception collective de ce qui se produit de respectueux et de bienveillant dans cette expérience produit un flow collectif. Les recherches sur le “flow” ou l’expérience optimale montrent que les individus peuvent éprouver un état de flow lorsqu’ils sont totalement immergés dans une activité, et que cet état peut être partagé au sein d’un groupe, créant ainsi un “flow” collectif (van Oortmerssen, et al, 2022). 

L'apprentissage transformateur

L’apprenance collective, ce désir d’apprendre ensemble, transforme en retour les milieux de chacun. Les travaux sur l’apprentissage collectif suggèrent que l’apprentissage qui émerge de notre participation à la vie de groupe peut renforcer le désir d’apprendre ensemble et, à son tour, transformer l’environnement de chaque individu (Garavan et al 2008)

Sources

Delage, M. (2014). Identité et appartenance: Le systémicien à l’entrecroisement du personnel et de l’interpersonnel dans les liens humains. Thérapie Familiale, 35, 375-395. https://doi.org/10.3917/tf.144.0375  

De Singly, F. (2015). Des manières de penser le «Je» en sociologie. SociologieS.
https://journals.openedition.org/sociologies/5143.
  

Fischer, G. (2020) - Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale  - Chapitre 7. L’identité sociale. Dans : , G. Fischer, Les concepts fondamentaux de la psychologie sociale (pp. 237-266). Paris: Dunod.
https://www.decitre.fr/livres/les-concepts-fondamentaux-de-la-psychologie-sociale-9782100802036.html

Francard, M., & Blanchet, P. (2003). Sentiment d’appartenance. dans Guy JUCQUOIS et Gill FERRÉOL ; "Dictionnaire d’interculturalité."Armand Colin. p18-23

Garavan, T. N., et McCarthy, A. (2008). Processus d’apprentissage collectif et développement des ressources humaines. Progrès dans le développement des ressources humaines, 10(4), 451-471.
https://link.springer.com/referenceworkentry/10.1007/978-1-4419-1428-6_136 

Kant, I., Foucault, M., Ewald, F., Gros, F., & Defert, D. (2008). Anthropologie d'un point de vue pragmatique: précédé de Michel Foucault, introduction à l'anthropologie. Vrin.
https://www.decitre.fr/livres/anthropologie-d-un-point-de-vue-pragmatique-precede-de-introduction-a-l-anthropologie-9782711619641.html

Lave, J. et Wenger, E. (1991). Apprentissage situé : participation périphérique légitime. Presses de l’université de Cambridge.

Martin, O. (2016). 23. Rôles et places des sociologues dans la société. Dans : , F. de Singly, C. Giraud & O. Martin (Dir), Apprendre la sociologie par l'exemple (pp. 283-294). Paris: Armand Colin.
https://www.decitre.fr/livres/apprendre-la-sociologie-par-l-exemple-9782200613990.html

Martin, G., Nicolas, P., & David, P. (2023). Comprendre la notion d'engagement à travers le prisme de l'approche enactive. Revue pluridisciplinaire d'Education par et pour les Doctorant-es, 1(2).

Pels, F., Kleinert, J., & Mennigen, F. (2018). Group flow: A scoping review of definitions, theoretical approaches, measures and findings. PloS one, 13(12), e0210117. 

Van Oortmerssen, L. A., Caniëls, M. C., Stynen, D., & van Ritbergen, A. (2022). Stimuler le flux d’équipe grâce à des croyances d’efficacité collective : une étude à plusieurs niveaux dans des équipes organisationnelles réelles. Journal de psychologie sociale appliquée, 52(10), 1030-1044. 

Durand-Gasselin, J. (2013). La philosophie sociale et ses ressources: Réflexions sur quelques styles et figures comparés. Cahiers philosophiques, 132, 34-57. https://doi.org/10.3917/caph.132.0034  

Comment passer des «je» au «nous»? | Slate.fr. https://www.slate.fr/story/133532/comment-passer-je-nous.   

Note clinique sur la différence entre indépendance et autonomie.
https://ludovicgadeau-psychotherapie.com/note-clinique-sur-la-difference-entre-independance-et-autonomie/. 


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