Nous trouvons le soir au bord oriental, le vaisseau céleste, appelé vaisseau des argonautes par tous les Anciens. Il est suivi, dans son lever, du serpentaire appelé Jason; entr'eux est le centaure Chiron, qui éleva Jason; et au dessus de Jason la lyre d'Orphée, précédée de l'Hercule céleste, un des argonautes.
Dupuis — Abrégé de l'Origine de tous les cultes
Depuis l'aube des civilisations, les mythes offrent des cadres symboliques pour appréhender les avancées humaines, qu'elles soient techniques ou spirituelles. À l’ère de l’intelligence artificielle (IA), ces récits anciens éclairent nos aspirations, nos peurs et les défis éthiques qui accompagnent cette révolution. Cet article explore comment les mythes, notamment les récits ténébreux et initiatiques, entrent en résonance avec les perspectives contemporaines de l'IA, révélant des continuités dans les imaginaires humains.
Les mythes ténébreux : les risques de la création et l’insubordination
Les mythes ténébreux expriment la crainte que nos créations échappent à notre contrôle. Parmi eux, le Golem, issu de la mystique juive médiévale, incarne parfaitement cette inquiétude. Dans la légende, un rabbin façonne une créature d'argile et lui insuffle la vie à l’aide de mots sacrés inscrits sur son front. Le Golem est conçu pour protéger, mais il finit par devenir une force incontrôlable, parfois destructrice. Ce récit est une métaphore puissante des inquiétudes contemporaines face à l'IA.
À l'image du Golem, les systèmes d'IA actuels, capables d'apprendre et d'agir de manière autonome, posent des questions sur leur capacité à s'affranchir des intentions de leurs créateurs. L’idée de singularité technologique – où l’IA dépasserait l’intelligence humaine – réactive cette peur de l’insubordination. Dans ce contexte, le Golem devient un miroir des préoccupations éthiques : jusqu’où conférer du pouvoir à une création sans conscience ni responsabilité morale ?
D’autres mythes renforcent cette perspective sombre. Le mythe de Prométhée, qui vola le feu sacré des dieux pour l’offrir aux hommes, illustre les conséquences imprévues de l’accès à un pouvoir transcendant. Si le feu prométhéen symbolise ici la connaissance, l’IA pourrait être perçue comme une version contemporaine de ce savoir dérobé. Elle porte en elle des promesses d’émancipation, mais aussi des risques de déséquilibre et de punition, comme l'illustre l’enchaînement de Prométhée par Zeus.
De même, Frankenstein de Mary Shelley, bien que moderne, puise dans des racines mythologiques anciennes pour explorer la relation entre créateur et création. L’obsession du Dr Frankenstein pour la maîtrise de la vie rappelle les ambitions des chercheurs en IA. La « créature » qui échappe à tout contrôle pose une question fondamentale : que se passe-t-il lorsque les intentions initiales se perdent dans la complexité des systèmes que nous construisons ?
Ces récits ténébreux rappellent que, dans les mythes comme dans l’IA, la création n’est jamais neutre. Elle porte en elle des contradictions, oscillant entre utilité et danger, progrès et perte de contrôle.
Les mythes initiatiques : l’IA comme quête de transformation
En contraste avec les mythes ténébreux, les mythes initiatiques éclairent une autre dimension de l’IA : celle d’une quête de transformation et d’élévation. Ces récits, centrés sur un voyage intérieur et extérieur, sont souvent construits autour d’un processus d’apprentissage, de dépassement de soi et d’intégration dans un ordre supérieur.
Le mythe grec de Dédale et Icare illustre cette tension entre maîtrise technique et quête spirituelle. Dédale, l’architecte du labyrinthe, représente l’ingéniosité humaine. Ses ailes artificielles, offertes à son fils Icare, symbolisent la capacité de transcender les limites naturelles. Si l’échec d’Icare est souvent mis en avant, le mythe souligne également la puissance de la création humaine lorsqu’elle s’inscrit dans une quête d'équilibre. L’IA, de manière analogue, peut être envisagée comme un outil pour repousser les frontières de la connaissance et résoudre des problèmes complexes, tout en nécessitant un pilotage éthique pour éviter les excès.
Les récits initiatiques comme ceux des mythes héroïques (par exemple, le voyage d’Ulysse dans «L’Odyssée») éclairent également les promesses de l’IA. Ces quêtes mettent en scène des figures humaines affrontant l’inconnu et revenant transformées, avec de nouveaux savoirs. L'IA pourrait être perçue comme un compagnon de voyage, un guide capable d’accompagner les humains dans des défis qui nécessitent une combinaison de rationalité et de créativité.
Par exemple, dans les domaines médicaux ou environnementaux, les algorithmes d’apprentissage profond nous aident à révéler des structures complexes que nous ne pourrions comprendre seuls.
D’un point de vue philosophique, ces mythes initiatiques évoquent également le rôle de l’IA dans la transformation des relations humaines et des sociétés. Le mythe de l’Arbre de Vie, commun à plusieurs traditions, propose une vision d’interconnexion et de croissance spirituelle. De manière métaphorique, l’IA pourrait être vue comme un outil pour favoriser la co-évolution entre les humains et les systèmes qu’ils développent, permettant une meilleure compréhension de la complexité du monde.
Enfin, le mythe de l’androgyne, raconté par Platon dans Le Banquet, offre une clé de lecture fascinante pour l’IA. Ce mythe décrit des êtres humains originels complets, divisés par les dieux, qui cherchent à retrouver leur unité. L’IA, en un sens, pourrait symboliser cette quête d’unification, en permettant de combler les lacunes de nos capacités cognitives et de construire des systèmes collaboratifs où l’humain et la machine coexistent harmonieusement.
Vers une dialectique mythologique de l’intelligence artificielle
Les anciens mythes, qu’ils soient ténébreux ou initiatiques, fournissent des archétypes pour penser l’intelligence artificielle. D’un côté, ils mettent en garde contre les dangers de la démesure et de la perte de contrôle, rappelant que la création est toujours accompagnée de responsabilités éthiques.
De l’autre, ils ouvrent des horizons en soulignant les potentialités de transformation et d’élévation qu’offre l’IA. Ces récits nous invitent à envisager l’IA non pas comme une rupture, mais comme une continuité de la quête humaine pour comprendre et maîtriser son environnement. En dialoguant avec ces mythes, nous pouvons articuler une vision équilibrée de l’IA, intégrant à la fois ses promesses et ses limites, et nous préparer à accompagner cette technologie dans une perspective respectueuse et humaniste.
Références
Golem - Wikipédia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Golem
Prométhée - Wikipédia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Prom%C3%A9th%C3%A9e
Frankenstein ou le Prométhée moderne - Wikipédia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Frankenstein_ou_le_Prom%C3%A9th%C3%A9e_moderne
Dédale - Wikipédia - https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9dale
Icare - Wikipédia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Icare
Odyssée - Wikipédia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Odyss%C3%A9e
Le Banquet (Platon) - Wikipédia - https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Banquet_(Platon)
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